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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

23 février 2007 5 23 /02 /février /2007 21:41
C’est un café perdu au coin d’une rue, niché dans un renfoncement où il devient pratiquement invisible pour le passant distrait.
Sa façade est terne. Les enseignes discrètes. Devant, quelques tables en plastique et des chaises invitent timidement le badaud à s’asseoir.
 
Cela faisait des mois que je passais dans le quartier sans jamais avoir repéré l’endroit. Il a fallu attendre un soir d’été. Chéri et moi étions désoeuvrés, sans voiture. Nous avions envie de profiter encore un peu de la nuit avant de rentrer et entreprîmes de chercher un café ouvert. En cette heure tardive, toutes les portes étaient closes.
C’est totalement par hasard que nous vîmes la lumière filtrer entre deux branches d’arbres, plus loin. Nous la suivîmes comme un naufragé suit la lumière du phare pour retrouver le rivage, et débarquâmes dans ce minuscule boui-boui. Les patrons, un couple d'âge moyen, préparaient la fermeture : ils nettoyaient frénétiquement le bar, les éviers ; les chaises avaient été remontées sur les tables et plus aucun client ne traînait là. Déçus, mais tenaces, nous demandâmes s’il était possible de nous asseoir pour boire un verre. L’autorisation nous fut accordée, aussi prîmes-nous place.
Nous étions presque mal à l’aise. Nous étions là, dans cet espace confiné où personne ne nous attendait, où personne n’était plus attendu, et rechignions presque à parler. C’était comme si nous avions atterri dans l’intimité de quelqu’un que nous ne connaissions pas, et non dans un lieu public.
 
Intrigué par notre présence, le patron entreprit de nous faire la conversation. C’était un homme d’une quarantaine d’années, le genre de brave type qui aime les moments conviviaux et arrosés, un peu empâté, un peu bedonnant, à la peau grasse et moite. Il était gentil et souriant.
Nous y sommes retournés. Le lieu était un peu plus vivant, peuplé de tout ce que le quartier comptait d’âmes solitaires. Parfois, des familles venaient, s’asseyaient en terrasse, les enfants sirotaient des sodas ou mangeaient des glaces, les pères vidaient des bières.  Le patron nous faisait la conversation, prenait de nos nouvelles, nous racontait sa vie, un peu. Je connaissais sa femme, sa fille.
 
Un jour, sa femme le quitta. Sa fille se fit rare. Seul avec une employée, il continuait à faire tourner son affaire, avec toujours les mêmes habitués. Année après année, je ne connus pas une rénovation, pas un changement de décor, de table. Tout était terriblement désuet, sans âge, immuable.
J’allais y boire mon café du matin de temps à autre, j’y passais un moment avec Chéri, je lisais un livre au printemps, lorsque la météo clémente me permettait de m’installer en terrasse, sur les tables blanches et poussiéreuses. Etudiante, j’y révisais des examens ; devenue prof j’y corrigeais des copies. Et souvent, je faisais un brin de causette avec le patron, de plus en plus bedonnant, essoufflé, mais toujours aussi gentil.
Puis une jeune femme fit son apparition derrière le bar. Les mois passèrent, je la vis s’arrondir, s’épanouir avant de disparaître de longs mois durant. Un an plus tard environ, elle réapparut, et un bambin à la peau mate fit ses premiers pas dans le bistrot. L’heureux papa voyait sa nouvelle vie se construire sous ses yeux avec un bonheur qui s’affichait ostensiblement jusqu’à la commissure de ses lèvres. Enjoué, il servait les clients, échangeait quelques mots avec Chéri et moi, nous offrait parfois l’apéro, retournait derrière son bar.
 
Le temps passa et je déménageai. De temps à autre, je retournais boire un café chez celui que nous appelions désormais affectueusement « notre copain ». Il nous félicita chaudement quand il vit Fiston pour la première fois, sans jamais avoir rien su de ma grossesse. Puis nous disparaissions des mois, un an. Revenions. Il était là.
 
Je me souviens de ce jour où Chéri et moi passions à proximité du café et où nous décidâmes d’y faire un saut. Histoire de boire un verre, de dire bonjour, de prendre des nouvelles. Cela faisait bien longtemps que nous n’y étions pas retournés. C’est le sourire aux lèvres que nous avancions sous le soleil du mois d’août. Au loin, nous aurions du apercevoir les tables de la terrasse. Mais rien. Le petit renfoncement où nous nous étions si souvent installés était vide. Etonnés, nous nous sommes avancés, en nous disant qu’il était peut-être en vacances.
 
Le café était bien fermé. A l’intérieur, tout était vide. Plus de tables, de chaises, plus de comptoir ni pompes à bière. Tout avait été retiré, et des travaux étaient en cours. Nous avons cherché un mot, une indication précisant qu’il s’agissait d’une rénovation, que le café allait rouvrir. Nous n’avons rien trouvé.
Nous y sommes repassés, un mois plus tard, un an plus tard. Le local est resté en l’état, comme dans l’attente d’une renaissance qui n’a jamais eu lieu. Nous n’avons plus revu ni même eu de nouvelles de cet homme que nous connaissions depuis des années mais dont, en réalité, nous ignorions jusqu’au nom.
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17 février 2007 6 17 /02 /février /2007 18:38
C’est un Autrui qui pourrait être, partiellement du moins, le reflet d’une parcelle de moi-même.
 
Il est prof. Il enseigne dans des conditions difficiles. J’imagine que, chaque matin, comme moi, il arrive devant son collège avec, selon les jours, selon son humeur ou selon la couleur du ciel, de l’énergie à revendre, des doutes plein la tête ou une lassitude infinie. Peut-être un mélange de tout cela. Ou tout simplement la volonté de bien faire son travail.
J’imagine comme les heures de cours passées à se battre contre des élèves agités, bruyants, des élèves peu motivés peuvent lui sembler longues, comme il en ressort vidé et en colère. Malade même, parfois.
De son quotidien, hormis certains des faits qu’il raconte, je ne sais finalement pas grand-chose. Je ne connais rien de lui : ni la ville où il travaille, ni à quoi il ressemble, ni comment se nomme le principal de son collège. Je ne sais que l’essentiel : le bateau ne prend plus seulement l’eau de toutes parts, il sombre.
 
C’est un prof de maths comme il y en a sans doute des milliers. Il a entrepris, un jour, je ne sais pas quand, de consigner ses déboires sur un blog. Il s’exprime sur les supports que notre époque lui offre. Comme moi. Comme vous, peut-être.
Il raconte, mais ne dévoile rien. Son anonymat était total. Et pourtant, aujourd’hui, en allant le lire, je suis tombée sur un mur d’injustice : son blog est fermé. La hiérarchie s’est reconnue. La hiérarchie s’est sentie attaquée.
Attaquée car elle est en faillite : elle ne peut empêcher que des enfants soient en échec, ne peut empêcher que des élèves coupent les cheveux d’une enseignante pendant un cours d’anglais, n’est pas capable de sanctionner des gamins à qui l’école elle-même ne sait pas mettre de limites. Et plutôt que de se retourner sur elle-même, de s’analyser, de tendre la main vers les subalternes qui font de leur mieux, la hiérarchie fait taire. Elle menace, elle sanctionne les soldats au front plus sévèrement que les déserteurs, elle essaie d’anéantir ceux qui dénoncent les difficultés pour mieux les combattre. Une fois les problèmes niés, qui ira leur chercher une solution, puisque tout va bien ?
 
La hiérarchie s’est sentie attaquée, et elle attaque en retour.
 
C’est l’histoire d’un homme qui exerce un métier difficile, mais on n’a pas le droit de la raconter.
 
 
 
Le blog La vie palpitante d'un prof en ZEP, www.blogprof.fr  est désormais fermé. Son auteur fait l'objet d'une procédure disciplinaire car il  n'aurait pas respecté son "devoir de réserve". Or, il a toujours veillé à préserver totalement son anonymat, et par là-même, celui de ses élèves, collègues et supérieurs.
Peut-on être prof et parler ouvertement de son quotidien, aujourd'hui en France  ?
A tous ceux qui souhaitent signer la pétition le soutenant, c'est ICI
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13 février 2007 2 13 /02 /février /2007 00:26
C’était un garçon que rien ne distinguait des autres. Il était bêtement adolescent, comme tous les adolescents bêtes. Oscar ricanait dans les couloirs. Ricanait en classe. Lançait des boulettes de papier à ses copains en plein cours. Pris en flagrant délit, il rougissait, prenait un air penaud et s’excusait, ou selon son humeur, sûr de lui et armé de sa mauvaise foi, il niait vigoureusement les faits.
Systématiquement, lorsque les élèves attendaient devant la porte le moment d’entrer dans la salle de classe, Oscar faisait tournoyer son trousseau de clés, qui pendait négligemment au bout d’une lanière prévue à cet effet. Ce lasso improvisé menaçait à tout moment de se transformer en projectile dangereux, aussi le reprenais-je systématiquement et le sommais de cesser immédiatement. Pas méchant pour un sou, il sursautait, bredouillait et rangeait ses clés avec un sourire aussi attendrissant qu’agaçant. Mais le lendemain, je le croisais de nouveau dans le couloir avec son étrange fronde en action.
 
Oscar était en quatrième. Ses piètres résultats et son comportement puéril ne permettaient pas de fonder en lui un quelconque espoir de réussite. C’était un élève comme il y en a tant : un peu tête à claques, un peu gentil, un peu glandeur.
Un jour, pourtant, les notes d’Oscar grimpèrent en flèche. Ses résultats médiocres laissèrent place à de brillantes copies. Je le soupçonnai d’avoir triché, les premiers temps. Je l’observai avec une vigilance particulière pendant les devoirs, mais rien ne me laissait penser qu’il ne méritait pas les notes excellentes qu’il récoltait. A chaque fois que je rendais une évaluation, je voyais Oscar qui trépignait sur sa chaise, qui se retournait pour narguer un de ses camarades, avec des clins d’œil, une langue tirée ou une remarque moqueuse. Et souvent, en effet, ses efforts étaient récompensés, et sa note bien meilleure que celle de l’ami raillé.
Quand je l’interrogeai sur les raisons de son changement d’attitude, il m’avoua qu’il faisait des paris avec l’un de ses copains, et que c’était à celui qui réussirait le mieux. Plus que la soif d’apprendre, c’est cette amicale compétition qui le stimulait de manière si extraordinaire. Oscar paradait ensuite avec son dix-huit sur vingt comme un paon, inventa une danse de la victoire qu’il pratiquait dans le couloir en brandissant son devoir en guise de trophée. Et deux minutes plus tard, il faisait tournoyer ses clés.
 
 
L’année scolaire qui suivit, Oscar ne comptait plus parmi mes élèves mais je le croisais souvent dans les couloirs. Il répondait aimablement à mon bonjour, souriait avec cet air enfantin qui m’était devenu sympathique, tout en faisant tourner ses clés. Les rangeait en bafouillant un mot d’excuse devant ma mine réprobatrice.
De temps à autre, je parlais de lui aux collègues qui lui enseignaient désormais. Je me tenais au courant de son évolution comme de celle d’autres adolescents que je connaissais. Un jour de janvier son professeur de français me raconta, la mine triste et un brin coupable, la scène qui s’était déroulée quelques jours auparavant.
 
Ils étudiaient Antigone, de Anouilh. Ma collègue travaillait la scène où on retrouve Antigone pendue, et faisait lire les élèves, chacun devant reprendre un personnage. Elle demanda à Oscar de participer. Elève agréable, plein de bonne volonté, il était habituellement toujours partant pour contribuer à faire vivre le cours. Aussi sa prof fut-elle très étonnée devant le refus obstiné qu’il lui opposa. Elle eut beau lui demander la raison de son attitude, essayer de le convaincre, le menacer, il demeura muet et muré dans sa résistance inflexible. Il finit par écoper d’une sanction, et ne trouva même pas le courage de protester, de se défendre. Le regard vide, le visage impassible, il attendit que les élèves passent à autre chose, que l’action se fasse. Sans lui.
A la fin du cours de français, il attendit que tout le monde quitte la salle. Seul avec son enseignante, il lui expliqua. C’est qu’il avait de bonnes raisons pour refuser de jouer la scène où Antigone pend au bout de sa ceinture, Oscar. Oui, de bonnes raisons.
Quelques jours avant Noël, pendant les vacances scolaires qui venaient de s’achever, Oscar avait retrouvé, en rentrant chez lui, sa mère pendue dans son salon.
 
Quand je le revis dans le couloir, avec ses clés qui tournoyaient dangereusement au bout de leur lanière, je n’eus pas le courage de le réprimander.
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9 février 2007 5 09 /02 /février /2007 00:42
Louise était une enfant magnifique. Les cheveux d’un blond étincelant, des traits fins et harmonieux, elle était tout simplement belle. Sa mère se rengorgeait de fierté face aux compliments nombreux et fréquents qu’on lui faisait au sujet de sa fille.
Elle semblait sortie de nulle part : son père était un minuscule bonhomme déjà âgé, un peu voûté, dénué de charme tandis que sa mère avait des traits épais et tenait plus de la matrone trapue que de la sylphide. Son frère était plutôt tassé, avec un front court, une mine renfrognée. Et elle, au milieu de cette famille, ressemblait à un jeune cygne au milieu des canards.
Elle a grandi en entendant les gens vanter sa beauté. Enfant, elle aimait se maquiller, comme toutes les petites filles, et se mirait avec une fierté non dissimulée dans le miroir, sous les exclamations d’un entourage charmé.
Elle n’était pas qu’une jolie petite fille. Elle était vive, intelligente, charmante. J’étais plus âgée qu’elle mais j’appréciais sa compagnie comme celle d’une petite sœur qu’on materne. Je me souviens des fous rires, des jeux, des heures de discussion que nous avions. C’était les vacances et d’année en année, je la regardais grandir avec attendrissement.
 
Il n’est pas étonnant qu’à l’adolescence, elle ait voulu devenir mannequin. C’était d’abord un rêve, partagé par beaucoup de jeunes filles. Avec le temps, ce rêve s’est imposé jusqu’à prendre une place centrale dans ses projets d’avenir. Puis, de central, le rêve est devenu exclusif.
A seize ans, Louise avait perdu la finesse de ses traits d’antan. Elle demeurait jolie, mais n’avait plus la fraîche harmonie d’une enfance qui s’éloignait. Son nez était plus large, l’ovale de son visage moins délicat, mais elle était grande, elle était plutôt mince, et elle y croyait. Je me souviens l’avoir vue participer à un défilé amateur. Elle avait surgi sur l’estrade, maquillée comme un camion volé et, avec son masque outrancier sur le visage, elle s’était exhibée avec la certitude d’être éblouissante. Ce jour-là, je n’ai pas reconnu la splendide petite fille qu’elle avait été. Avec quelques années et du recul en plus, je posais sur les douces chimères qu’elle caressait un regard inquiet. L’école ne l’intéressait plus. Ses amis d’avant cessèrent bien vite d’être une priorité.
 
Louise se fit une ribambelle de nouvelles relations. Plus âgées et forcément plus cools que les anciennes connaissances qui ne lui inspiraient plus qu’un ennui infini. Elle passa un été à promouvoir, sur les plages, dans les boîtes de nuit, des produits alcoolisés qu’elle distribuait, vêtue d’un simple bikini. Ca lui donnait le sentiment d’être importante. Sur sa famille, ses amis de toujours, elle ne se retourna pas cet été là.
Petit à petit, cette fille que je connaissais depuis sa naissance devint une étrangère. Je ne la reconnaissais ni physiquement ni moralement. Elle maigrit exagérément, et percha son mètre soixante-quinze sur des talons vertigineux. Quand elle déambulait, elle ressemblait tantôt à un flamand rose dont les frêles articulations semblent sur le point de se briser, tantôt à un dromadaire qui roule paresseusement sa bosse dans le désert. Elle se dandinait en marchant et, l’équilibre fragilisé par les chaussures-échasses, semblait parfois sur le point de basculer à chacun de ses pas. C’est avec fascination que je l’observais se mouvoir de la sorte, n’osant croire à ce qu’elle avait fait de sa silhouette alors qu’elle cherchait, paradoxalement, à la rendre plus belle.
Ce fut l’une des dernières fois que je vis Louise. Elle a continué de poursuivre ses rêves de mannequinat, a abandonné le lycée malgré des capacités parce qu’elle ne s’y sentait plus à sa place et finalement, elle a tourné le dos à bon nombre de personnes. Nous qui nous voyions le temps d’un été, nous avons perdu le contact. Parce que « tu comprends, Jo, j’ai tellement de choses à faire, de gens à voir,  d’autres choses à penser ! Je n’ai pas eu le temps de te téléphoner ! ».
 
C’est vrai, c’est palpitant, cette vie de mannequin qu’elle n’a jamais eue.
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Published by Jo - dans autrui
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25 janvier 2007 4 25 /01 /janvier /2007 12:19
C’est une femme fatiguée qui promène son chien chaque soir. On le voit tout de suite à son pas traînant, les cernes sous ses yeux, ses traits tirés. On le remarque aussi à son expression désabusée, comme celle qu’ont ceux qui ne croient plus en grand-chose.
Je l’ai rencontrée en promenant mon chien Toby. J’avais treize ans. Les deux chiens jouaient ensemble, et pendant ce temps-là, tout en les surveillant, nous bavardions. Je ne me souviens plus de quoi je pouvais bien lui parler. Du collège ? De mon chien ? Je n’en ai pas la moindre idée. Ce qui est resté dans ma mémoire, de façon indélébile, c’est son métier, et ce qu’elle m’en a dit. Elle était médecin urgentiste au SAMU.
 
J’avais treize ans. Je ne sais pas si à cet âge, on est armé pour tout entendre. J’avais treize ans et son témoignage m’a marquée pour toujours.
Nous marchions tranquillement tandis que les chiens s’ébattaient dans l’herbe humide avant de nous rattraper en aboyant joyeusement. Et elle m’a raconté les nuits de garde, les gens malades, blessés, agonisants. La difficulté de faire face à tout ça. J’étais fascinée par une telle vie, par les horreurs que cette femme devait vivre à travers les drames des autres, par son courage bluffant aussi. Elle parlait, parlait, et quand il faisait beau, je l’écoutais des heures durant.
De tous ses récits terribles, je ne me souviens plus que d’un seul.
 
C’était un soir. Elle a été appelée avec son équipe d’intervention au domicile d’une famille en apparence normale. En apparence. Dans la normalité, on se dispute aussi, c’est vrai. Ca arrive à tout le monde. Dans la normalité, on reprend son enfant de deux ans, on peut même lui donner une fessée aussi. Ca arrive à tout le monde de s’emporter.
C’était une petite fille. Deux ans. La famille était à table. Est-ce que la petite refusait de manger ? Avait-elle fait un caprice ? Est-ce qu’elle riait trop fort ?
 
Le père s’est emporté. Comme la plupart des pères normaux. Sauf que les pères normaux ne saisissent pas une fourchette, peut-être la fourchette avec laquelle ils sont en train de manger – à moins que ce ne soit la fourchette de l’enfant- pour poignarder leur fille avec.
 
Douze coups de fourchette.
 
Quand elle est arrivée sur place, cette femme en face de moi, à l’air exténué a fait tout ce qu’elle a pu pour la maintenir en vie. Ensuite elle a fait son maximum pour la ranimer.
-         Cette petite, m’a-t-elle dit en guise de conclusion, elle est morte dans mes bras.
 
Je la regardai : elle avait les yeux humides et des sanglots dans la voix.
 
-         La police a emporté le père, continua-t-elle, et je ne sais pas ce qu’il est devenu. Au Samu, nous ne pouvons plus entrer en contact avec les gens sur lesquels nous sommes intervenus.
 
Puis elle me regarda longuement, soupira avec une certaine lassitude et murmura : « Je ne devrais pas te raconter ça… ».
 
 
Je n’ai jamais pu oublier.
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Published by Jo - dans L'enfance
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22 janvier 2007 1 22 /01 /janvier /2007 00:24
Sarah était une jeune fille volcanique. Brune, le regard assassin, elle promenait l’agressivité et l’insolence de ses seize ans dans un collège où elle ne se sentait plus à sa place. Dès les premières heures de cours, je la remarquai. Elle fixait sur moi des yeux qui lançaient mille malédictions, et ne supportait aucune remarque.
Les premiers temps, elle était assise à coté de Momo, son petit ami du moment. Ils se susurraient des mots doux à l’oreille, se tenaient la main sous la table, persuadés que je ne les voyais pas. Parfois il posait nonchalamment une main sur la cuisse de Sarah. Je dus me résoudre à les séparer. Ce ne fut pas un drame puisque rapidement, leur histoire prit fin.
 
J’étais débutante, et elle le sentait bien. Elle faisait tout pour me déstabiliser. Il n’était pas rare qu’elle interrompe mes cours pour me faire une remarque sur la manière dont j’étais habillée, ou me poser des questions personnelles.
Ainsi, je la vis une fois lever la main avec insistance. Comme elle s’intéressait habituellement peu aux leçons, je m’empressai de l’interroger pour qu’elle participe. Elle planta ses yeux dans les miens et me demanda :
-         Madame, vous avez quel âge ?
 
Une autre fois ce fut : « Vous êtes amoureuse ? ». Toujours, je répondais avec le plus grand naturel, comme si de telles interrogations étaient normales dans le contexte du collège et je reprenais le cours pour éviter que les ricanements stupéfaits des autres élèves n’achèvent de le saboter.
 
Mais rien n’égale son intervention alors que nous parlions des discriminations à l’encontre des Juifs dans l’Allemagne nazie. Les élèves, généralement très choqués de ce qu’ils apprenaient, écoutaient attentivement : les contrôles, les humiliations, les hommes soupçonnés d’être juifs que l’on déshabillait sur la place publique pour vérifier s’ils étaient circoncis…
Sarah sembla subitement se réveiller de son inertie.
-         Comment ça, circoncis ?
La bougresse ! Elle voulait que je donne plus de détails. Presque médicalement, j’expliquai. Elle ouvrit de grands yeux surpris et bondit :
-         Hein ? Mais les Arabes aussi sont circoncis !
-         Oui, Sarah, les musulmans aussi.
-         Ben… ! J’vois pas la différence, moi !
 
J’aurais pu faire un schéma explicite au tableau pour qu’elle comprenne, mais cela ne me sembla pas vraiment adéquat.
 
Sarah était totalement transportée dans sa contestation.
-         Mais non, m’dame, moi je comprends pas ! J’ai vu des bites arabes, j’ai vu des bites françaises… ! Eh ben … j’vois pas la différence !
 
Je retins le fou rire qui montait en moi. Tout de même, c’était moi la prof.
Momo, son ancien petit ami, musulman, se dévoua pour lui chuchoter une explication, mais elle l’arrêta d’une voix forte et sonore :
-         Mais non ! Moi j’ai vu la tienne, dit-elle en s’adressant à lui, et j’ai vu la sienne –en désignant un adolescent chétif manifestement non circoncis- et franchement, je vois pas !
 
Je vis l’élève montré du doigt rougir et menacer de s’évanouir tandis que trente regards ébahis, dont le mien, se tournaient vers lui.
Je ne sais même plus comment, tous, nous avons repris notre sérieux pour redonner au cours une ambiance normale.
 
A la fin de l’année, Sarah se retrouva sans aucune formation, à ma connaissance. Elle avait eu dix-sept ans dans l’année, les lycées professionnels lui avaient fermé leurs portes au vu de son dossier et de ses résultats scolaires, et il était impensable qu’elle refasse une année de troisième alors qu’elle aurait dix-huit ans l’année suivante. Ce fut avec un grand sentiment d’échec que je pensai à Sarah pendant les quelques années qui suivirent.
 
 
 
Il y a quelques mois à peine, alors que je mourrais de soif et n’avais rien sous la main pour m’hydrater, j’entrai dans une sandwicherie où l’on pouvait acheter des petites bouteilles d’eau minérale. Je m’impatientais car la vendeuse prenait son temps pour ranger des étagères, quand enfin elle se retourna et daigna s’occuper de moi, qui étais alors la seule cliente.
Soudain, j’entendis un grand cri de surprise : « C’est pas vrai ! ». Je la dévisageai d’abord sans comprendre puis la reconnus : Sarah. 
Elle n’avait plus cette lave en fusion au fond des yeux. La douceur de son regard, plus encore que les années qui avaient fait d’elle une adulte, la rendait méconnaissable. Mais c’était bien Sarah, une Sarah plus mûre, plus fine, une Sarah qui m’avait reconnue, qui semblait heureuse de me revoir, et qui m’émouvait au plus haut point par le seul fait de se trouver là, sur mon chemin, ce matin d’automne. Sa voix était posée et sereine, comme jamais je ne l’avais entendue. La fougue de l’adolescence avait cédé la place à une certaine maturité, malgré sa grande jeunesse. Elle me raconta un peu son parcours, l’enfant qu’elle avait eu et qu’elle évoquait avec tant de tendresse, et puis, comme j’étais en retard, je dus partir, non sans avoir promis de repasser la voir.
 
 
Je ne l’ai pas revue mais je garde de ces retrouvailles improbables un souvenir bouleversant. Cet avenir qui s’ouvrait sur une grande et inquiétante page blanche à la sortie du collège, ce point d’interrogation gardé en moi toutes ces années trouvaient enfin une réponse, une issue.
J’ose croire que pour les autres, les trop nombreux autres lâchés sans parachute un jour de juin, l’atterrissage a été doux, et le chemin parcouru aussi positif qu’il semble l’avoir été  pour Sarah.
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19 janvier 2007 5 19 /01 /janvier /2007 14:55

http://www.lamaisondariane.fr/images/SAC%20POUBELLE%2030.jpgUn dimanche d’hiver, en banlieue parisienne. La nuit était déjà tombée. Je passais dans la petite rue d’un quartier pavillonnaire quand je vis une voiture garée devant l’entrée du garage d’un pavillon. Le conducteur était assis sur le siège passager, les phares étaient allumés : il faisait, selon toute évidence, une simple halte et se tenait prêt à libérer la place si un véhicule venait à entrer ou sortir dudit garage. La scène est d’une banalité telle que je n’y prêtai pas attention au premier abord.
Puis, le conducteur, certainement las d’attendre, sortit de sa voiture et s’appuya, coté rue, sur le petit muret qui délimitait une propriété. Je le vis à plusieurs reprises jeter des œillades impatientes vers sa montre. Je continuai à marcher, et me rapprochais de lui à chaque pas. Il avait une cinquantaine d’années, les cheveux poivre et sel, un peu en bataille.
 
Soudain, un homme plus jeune, trente ans environ, sortit comme une furie de sa maison. Il se dirigea d’un pas déterminé vers celui qui attendait et le héla :
-         Eh toi ! Tu dégages !
L’homme interpellé de la sorte tiqua. Il tourna la tête vers l’autre et le fixa un long moment avec un regard dur.
-         Pardon ? dit-il en se retournant, considérant son interlocuteur avec une fermeté certaine, les bras croisés, les deux jambes bien plantées sur le sol. 
-         Ouais, toi, là, tu pousses ton cul de chez moi ! Tu dégages !
-         C’est chez vous, ça, m’sieur ?
Il avait un accent étranger, mais s’exprimait de manière intelligible.
-         Ouais, ouais, c’est chez moi, ça, t’as le cul posé chez moi. Dégage !
-         Mais qu’est-ce que ça peut vous faire que j’attende là ? je fais du mal à quelqu’un ? J’abîme quelque chose ?
-         M’en fous, tu dégages, t’es chez moi !
 
L’autre devenait vert de rage, aussi vert que le laissait entrevoir une obscurité à peine cassée par la lumière blafarde des lampadaires. L’homme qui attendait devenait lui aussi agressif. Il serrait la mâchoire et les poings, prêt à l’empoignade si elle s’avérait nécessaire. Le propriétaire acariâtre était maintenant à proximité du portail, sur le point de sortir de chez lui pour retrouver sur le trottoir celui qu’il voyait comme un indésirable intrus. Il sortit.
 
Les deux hommes étaient maintenant face à face. Je ralentis le rythme, curieuse de voir quelle serait l’issue de la confrontation. Ils criaient l’un et l’autre, déchirant le silence du paisible quartier.
-         Qu’est-ce que ça peut vous faire si je suis appuyé là ? Ca ne casse pas le mur !
-         T’as pas à être là ! Connard ! Vire ! Dégage !
 
Ils tournaient en rond, chacun restait campé sur ses positions. L’apaisement semblait impossible. J’imaginai qu’ils en viendraient aux mains, qu’ils s’entretueraient peut-être. Je continuai à avancer tout en jetant furtivement un œil curieux vers eux. Les éclats de voix continuaient à être parfaitement audibles du fait du niveau sonore de leur altercation.
L’homme coupable d’avoir installé son postérieur sur dix centimètres de muret vociférait maintenant avec plus de hargne que son adversaire. Soudain, il lança :
-         Mais tu veux tout pour toi, toi ! 
Et il ajouta, sûr de l’effet de son insulte :
-         Juif !
 
Saisie de stupeur et d’effroi, je m’arrêtai net et me retournai immédiatement, les yeux écarquillés, incrédule. Comment cet homme avait-il osé dire une chose pareille ? Comment pouvait-il assimiler ce mot à une insulte et s’en servir de la sorte ? Surtout, j’attendais la réaction de l’autre, que j’imaginais saisi et légitimement scandalisé par cette expression inattendue d’antisémitisme.
Au lieu de cela, voilà ce qu’il répondit :
 
-         Juif ? s’écria-t-il. Juif, moi ? T’as dit que j’étais juif ! Ca va pas non, j’suis breton, moi, m’sieur !
 
Ce n’est pas qu’on se serve du mot « juif » pour insulter qui l’avait outré, mais qu’on le prenne, lui, pour ce qu’il n’était pas et ce à quoi, manifestement, il ne voulait être assimilé à aucun prix.
 
Je m’éloignai définitivement, me disant qu'ils pouvaient tout aussi bien s’entretuer, ce ne serait peut-être pas plus mal, finalement.
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17 janvier 2007 3 17 /01 /janvier /2007 00:13
Certaines personnes sont comme des chênes fortement enracinés à la terre qui les a vus naître. Ils sont implantés là et n’envisagent pas une seconde un déracinement qui leur serait assurément fatal.
D’autres, au contraire, ont la légèreté d’une brindille qui pourrait faire souche n’importe où.
Eddy appartient à cette dernière catégorie. Il se sent à l’aise partout, s’adapte quel que soit l’endroit, le milieu, les gens qu’il côtoie. Il n’a pas d’idées arrêtées, est très ouvert et s’enrichit des différences.
Il a la trentaine et sa vie est digne d’un roman.
 
Il est né en Afrique du Sud,  pays des inégalités et de la discrimination. En tant que blanc, il était certes privilégié mais a aussi pu assister à toute cette misère et cette humiliation qu’on infligeait à l’Autre. Parce qu’il était noir. Parce que la couleur de la peau, pour certaines personnes, implique une infériorité ou une supériorité originelles justifiant l’instauration d’une sombre hiérarchie qui pèse au quotidien.
De cette période, Eddy parle peu. Il aime le pays où il a grandi, mais il n’y est jamais retourné.
Le monde est si vaste et offre tant à découvrir.
 
Il a grandi, est passé de petit garçon à adolescent. A dix-neuf ans, il a vu mourir sa mère d’une tumeur au cerveau. Elle s’est affaiblie, a dépéri, et a demandé à retourner dans son pays d’origine, au sud de l’Europe, là où elle pourrait revoir une dernière fois, après vingt années d’absence, sa mère et ses sœurs. Le futur veuf a préparé tout le voyage, a fait transporter sa femme allongée dans un lit d’hôpital, a peut-être prié le ciel de l’épargner. Elle a eu le temps de revoir une dernière fois les siens. Des retrouvailles tant espérées au goût d’amertume.
C’est ainsi qu’Eddy et sa sœur se sont retrouvés parachutés dans le pays de leurs ancêtres, sans le connaître, sans parler la langue, la comprenant à peine. Quand leur mère mourut, le père prit la décision de s’installer définitivement au pays. Ils y vivotèrent tant bien que mal. Les soucis financiers étaient bien présents, mais il fallait qu’Eddy puisse étudier, que sa sœur encore si jeune aille au lycée. Les deux jeunes orphelins supportèrent tout cela grâce à l’amour éperdu d’une grand-mère qui chérissait en eux l’image de sa fille disparue, d’une tante qui les adopta sans se poser de questions, se substituant naturellement à la sœur absente. Ils étaient si bien entourés que le père, convaincu d’être inutile au bien-être de ses enfants, repartit en Afrique du Sud, seul, et cessa un beau jour de leur donner des nouvelles. 
 
Eddy aurait pu faire de ce pays son point d’ancrage. C'est si commode de rester là où l'on a été posé. Mais déjà, il regardait l’horizon. Et il s’en alla vers l’Est. D’abord, il vécut six mois à Bucarest, et revint enchanté de cette fantastique expérience. Pendant son séjour, il trouva le temps de voyager en Hongrie, en République tchèque, en Turquie, sans oublier de faire un crochet vers Berlin, Londres, Paris. Il rencontra des gens formidables, les prit en photo pour immortaliser ces rencontres fugaces. Il me les a montrées. Ce sont des photographies en noir et blanc, pour la plupart. Un néophyte pourrait croire qu’elles sont mal cadrées, mais l’œil averti reconnaîtra dans ces sourires isolés, ces regards sans visages ou ces flous brumeux une expression artistique réelle. Dans cette galerie, quelque part, il y a des portraits de moi.
 
L’Europe n’est pas si vaste, mais elle est riche. On n’en fait pas le tour si facilement, tant les cultures sont diverses et le poids de l’histoire impérieux. Eddy s’installa à Amsterdam. Pendant plusieurs années, il y vécut, y travailla. Il s’y déplaçait en vélo, connut des tas de gens, avec lesquels il est bien sûr resté en contact. Périodiquement, pour ne pas couper les ponts, il retourne dans son pays où sa sœur, bien moins aventurière que lui, vit toujours.
 
 
Il semble toujours heureux, a souvent le sourire, prend la vie comme elle vient. Il surfe sur la vague sans se soucier de l’endroit où il va s’échouer, car ce lieu encore inconnu contient nécessairement une foule d’expériences qui n’attendent que lui, et lui n’attend qu’elles.
J’ai un peu perdu sa trace, nous communiquons moins, mais je sais qu’il a traversé l’Atlantique, puis le continent américain d’Est en Ouest pour s’installer à San Francisco. Il y exerce son métier, s’y sent bien, est ravi de l’extraordinaire diversité des habitants de la Californie. Il continue de prendre des photos et expose parfois ses clichés si particuliers, reflets du regard qu’il porte sur les lieux, sur les objets, sur autrui.
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Published by Jo - dans autrui
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15 janvier 2007 1 15 /01 /janvier /2007 00:43

Il y a quelques mois, j'avais inventé une histoire, une vie à un homme croisé quelques minutes à peine. Voici maintenant non pas ce que j'ai reconstitué mais le regard que j'ai porté sur autrui ce soir-là.

 
Ce soir-là, j’avais entrepris d’aller à la fête foraine du quartier. Chéri et moi étions en vacances et baignions dans l’insouciance de l’été. Se promener entre les stands où trônaient mille babioles et manger des beignets gras était l’activité frivole qu’il nous fallait.
Il faisait nuit. Il faisait doux. Pas un nuage n’obscurcissait la pâle lueur de la lune et au loin scintillaient les guirlandes qui décoraient les rues.
Autour de nous, des familles cheminaient vers la fête. Les enfants piaillaient, couraient, trépignaient d’enthousiasme et d’impatience. Les parents discutaient entre eux et rappelaient à l’ordre leur progéniture : « Vous allez vous tenir tranquilles, oui ! ». Les petits, excités par la promesse d’une soirée exceptionnelle, des manèges et des barbapapas pleins la tête, n’en avaient cure.
Nous marchions derrière eux, lentement, pas pressés le moins du monde, goûtant avec délectation la simplicité d’un moment de bonheur.
 
C’est alors que je remarquai, plus loin devant moi, cet homme qui marchait, un peu voûté, tête baissée, le pas hâtif. Il était le seul à ne pas se diriger vers le lieu de la fête foraine et c’était un peu comme s’il allait à contresens. Il regardait ses pieds, et je le sentis agressé par l’allégresse ambiante. Il fuyait les autres avec une détermination qui me frappa. Dès lors, je l’observai.
Plus il s’approchait de nous, plus le malheur de cet homme était palpable. Sa silhouette tassée me paraissait supporter tous les maux de la terre, ce que confirmèrent ses chaussures usées, son pantalon râpé et sa vieille chemise délavée. Un homme modeste, déjà usé par les ans, diffusant autour de lui une insoutenable impression de tristesse.
Je ne voyais plus que lui. Les lumières, les sons, tout cet univers festif et estival s’évanouit. Il marchait. Par-delà les ricanements des enfants, j’entendais le bruit de ses semelles sur le bitume. Un bruit régulier.
Il tenait un sac en plastique à la main, et le serrait tellement fort que les articulations de ses phalanges avaient blanchi. Lorsqu’il croisa les enfants, leur agitation le surprit tant qu’il trébucha. Il se retint avec les mains, ce qui lui évita de s’écraser face contre terre. Mais lorsque le sac toucha le sol, on entendit distinctement un bruit de verre brisé en même temps qu’un liquide foncé se répandait sur le trottoir. .
A l’instant même où retentit le fracas de la bouteille, le vieil homme fut traversé par un éclair de désespoir. Je sus que son cœur avait volé en éclats avec son maigre trésor.
 
Il demeura là, figé, contemplant sa bouteille de vin désintégrée, gisant au sol. Comme s’il ne pouvait se résoudre à reprendre le cours de sa vie. Comme si cette bouteille était le dernier fragment de joie qui le maintenait debout.
Les enfants avaient passé leur chemin; les parents,  à peine ralenti le rythme pour jeter une œillade froide à celui qu’ils prenaient pour un vieil alcoolique méprisable. Puis ils s’éloignèrent sans se retourner.
 
J’allais arriver à son niveau, émue sans savoir pourquoi, partageant cette détresse infinie sans la comprendre. Il continuait à regarder la flaque noirâtre qui s’élargissait et s’écoulait vers le caniveau à la manière de l’agonisant qui voit avec résignation son sang quitter son corps. En un instant je lui imaginai une vie. Une vie de pauvreté extrême, une femme malade et malheureuse qui l’attendait et lui, serrant sa bouteille comme un inestimable trésor, persuadé que ce breuvage allait apporter un peu de gaieté dans leur vie trop grise. Ou alors une solitude trop sordide pour être affrontée avec la lucidité forcée de la sobriété.
Je le croisai, tournant la tête pour le regarder encore quelques secondes, espérant croiser son regard pour lui faire un sourire de compassion, mais il ne bougea pas, statufié dans son chagrin.
 
Les bruits des manèges, les cris, la musique et les rires s’intensifiaient à mesure que nous nous approchions, mais la magie, la légèreté et l’insouciance n’étaient plus là. Il faisait toujours doux, toujours nuit, les enfants étaient plus euphoriques que jamais. J’étais en vacances. Oui, la vie devait reprendre son cours, je devais oublier cette parenthèse sans incidence sur ma vie.
 
Quand je me retournai, l’homme avait disparu.

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12 janvier 2007 5 12 /01 /janvier /2007 00:08
Elle était toute petite, la vieille dame. On voyait tout juste sa tête dépasser de la grande table où on l’avait installée. Heureusement, elle avait un micro qui lui permettait d’imposer sa voix fluette et couvrir les bruits d’une assistance pas toujours attentive.
Elle était sortie de sa maison de retraite pour l’occasion. Devant elle, des dizaines d’adolescents ricanants, agités, tout heureux d’avoir troqué deux heures de cours contre le discours de la vieille. Pressés de rentrer chez eux, aussi.
 
En attendant, elle discute avec d’autres petits vieux. Les adultes vont la voir, la saluent, l’encouragent, la remercient de s’être déplacée. Elle répond par un sourire.
Puis nous enjoignons les ados à se taire. Peu à peu, le silence se fait. Et elle parle.
 
C’est la voix de millions d’autres qui s’élève à travers elle. La voix des martyrs, des sacrifiés. La voix de l’Histoire.
Elle raconte.
 
Elle avait dix-sept ans. Dix-sept ans, oui, à peine plus qu’eux, ces insouciants. Elle était jeune et révoltée. Quand les Allemands s’étaient rendu maîtres de Paris, elle avait erré la nuit avec sa bande d’amis pour noircir les murs d’inscriptions diverses, d’incitations à la révolte. On ne disait pas encore résistance. Elle était donc à l’origine des premiers « tags », comme elle l’affirma non sans humour, ce qui arracha au public quelques discrets gloussements.
Et puis l’action s’était intensifiée, avec la création des premiers réseaux, les contacts, les liens qui se tissent, les actions coordonnées pour plus d’efficacité. Plus de risques aussi. Elle a raconté l’arrestation, son premier amour fusillé sous ses yeux par des soldats dénués d’humanité. Les séances de torture dont elle fut victime sans jamais parler. Et puis le camp. Ravensbrück.
 
Sa voix ne tremble presque plus alors qu’elle s’apprête à raconter la période la plus terrible de son existence. Elle fixe les enfants qui la regardent, ceux dont les grands-parents eux-mêmes sont, pour beaucoup, nés après la guerre. Puis, forte d’une expérience unique que peu de gens transmettent encore, elle se lance.
 
Ravensbrück. Un camp de concentration réservé presque exclusivement aux femmes. Elle y connaîtra l’humiliation, la faim, la soif, la maladie, la survie sauvage, mais aussi l’entraide, l’amitié, la solidarité. Les adolescents ne semblent pas bien comprendre. Ils rient quand elle raconte qu’on lui a rasé le pubis.
Là-bas, elle n’était plus ni femme ni être humain, mais une chose sans identité. Les élèves écoutent.
Il y a cette amie qui est morte dans ses bras. Celle qui a été abattue parce qu’elle n’arrivait plus à marcher. Il fallait travailler, dans le camp, et tenir le coup malgré l’harassement et la maigre soupe qu’on recevait au dîner. Sinon, on ne servait à rien, et on se débarrassait de vous. La petite vieille ne regarde plus personne. Elle semble totalement habitée par ses souvenirs, par cette autre époque qui la hante encore, qui la hantera toujours, qui devient subitement si présente, là, dans ce réfectoire déguisé en auditorium.
 
Lorsqu’elle a été libérée, elle pesait trente-cinq kilos, n’avait plus ses règles depuis des années, avait perdu toute féminité. Le temps s’est ensuite écoulé, parce qu’il le fallait bien, mais jamais elle n’a pu raconter. Parce que personne, sans doute, ne voulait entendre. Elle a élevé ses enfants sans qu’ils sachent. Elle a muré sa souffrance jusqu’au jour où, âgée et voyant revenir l’ombre d’une mort qui avait jadis été sa compagne quotidienne, elle s’est mise à parler, pour témoigner, pour dire à ceux qui ne l’avaient pas vécue ce que fut cette guerre, ce que furent ces existences détruites. Elle ne s’est plus arrêtée de parler.
 
Quand, à dix-sept heures, la sonnerie retentit, elle parlait encore.
Sans prendre la peine de dissimuler leur impatience, les adolescents attendirent l’autorisation de partir et s’en retournèrent tranquillement à leur vie d’aujourd’hui.
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