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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

9 janvier 2007 2 09 /01 /janvier /2007 00:18

http://cdn3-jadeincltd.netdna-ssl.com/130735/chaussures-compensees-femme-achat-vente-de-chaussures-pu-high-heeled-shoes.jpg

Sabine, dont vous pouvez relire les aventures ici et , ne disposait, à dix-sept ans, que de peu d’argent. Ses parents s’en sortaient comme ils pouvaient, parfois pas trop bien. Et elle, elle aimait la mode, les fringues, le maquillage, les jolies chaussures. Alors elle a fait le choix de voler ce qu’elle convoitait.
Pour les habits, le maquillage, ce n’était pas trop difficile. En revanche, cela se compliquait pour les chaussures. Comment dérober une paire de souliers ? Après avoir tourné et retourné la question dans sa tête, analysé le problème sous toutes les coutures, elle trouva. Il suffisait de franchir le seuil du magasin avec la paire choisie aux pieds. C’est déroutant de simplicité, d’évidence, mais il fallait y penser. Sabine avait le chic pour trouver des solutions de ce genre.
 
Le jour où elle mit en pratique sa théorie restera à jamais gravé dans mon disque dur à souvenirs. Nous étions toutes les deux. Je plaide coupable. Oui, je savais ce qu’elle allait faire, ce qui fait de moi sa complice.
Nous arrivâmes toutes les deux dans la boutique d’une enseigne à large diffusion nationale. Nous avons fureté, observé les modèles, commenté la forme du talon des uns, les détails des autres, avant qu’elle ne craque pour de ravissantes chaussures à talons, noires, en daim.
-         Ooooooh, elles sont trop belles celles-là ! s’exclama-t-elle avec envie.
Elle enfila un pied dedans et constata que cela lui allait à ravir. Sabine continuait donc à s’exclamer jusqu’à ce que ses cris de joie attirent l’attention de la vendeuse. Aimable, presque obséquieuse, celle-ci lui demanda :
-         Vous voulez que j’aille vous chercher l’autre pied ?
-         Oh oui, s’il vous plait, répondit Sabine.
 
La vendeuse s’éloigna, ouvrit une porte et descendit les escaliers qui menaient à la réserve. Comme les choses semblaient se préciser, je demandai à Sabine : « Sérieusement, tu ne vas pas le faire ? »
-         Je ne sais pas, douta-t-elle.
 
Mais déjà la vendeuse revenait avec la boite dans les mains et un large sourire sur le visage. Elle la déposa aux pieds de Sabine et la pria de chausser chacune des deux chaussures pour s’assurer que la taille convenait. Mon amie s’exécuta. Elle fit quelques pas dans le magasin, sous le regard de la vendeuse qui attendait confirmation de son choix. Cela dura bien cinq minutes. Sabine était maintenant rouge écarlate et bafouillait : « Euh.. je ne sais pas… Ca a l’air un peu grand, mais je ne suis pas sûre ». Et elle se remettait à arpenter la boutique.
Soudain, quelqu’un entra dans le magasin. Une lueur d’espoir traversa les yeux de Sabine. En s’occupant d’un autre client, la vendeuse allait certainement s’éloigner suffisamment pour qu’elle puisse se sauver sans être immédiatement repérée.
Effectivement, cela se passa ainsi dans un premier temps. La charmante dame qui s’était occupée de nous se dirigea vers la nouvelle cliente et se lança dans une conversation avec elle. Sabine jeta des regards inquiets vers al porte de sortie. On sentait toute son indécision, ses craintes péniblement mises en compétition avec un culot pourtant bien actif. L’hésitation fut de trop : déjà la vendeuse revenait vers nous. Son sourire avait disparu : elle commençait presque à s’impatienter devant l’absence de décision.
-         Alors, vous les prenez ou non ? demanda-t-elle.
 
Sabine expliqua que les chaussures lui plaisaient beaucoup, mais qu’elle avait l’impression que c’était un peu large à gauche.
-         Vous voulez essayer la taille en dessous ?
-         Non, non, parce qu’à droite c’est parfait.
-         Vous voulez essayer avec une semelle ?
-         Ah, oui, excellente idée, répondit Sabine, consciente aussi qu’elle devait saisir cette dernière chance sans tergiverser. 
 
La fille du magasin s’en alla et fut un long moment occupée à chercher la taille de semelle adéquate. Sabine ne demanda pas son reste et s’en alla en courant. Je la vis franchir la porte, médusée de constater qu’elle avait osé passer à l’acte. Elle détala en un rien de temps et je la revois encore, avec sa jupe et les chaussures à talon qu’elle venait juste de voler, courant à tout rompre dans la rue noire de monde, obligée de slalomer entre les passants pour ne pas se laisser ralentir.
Dans la boutique, tout était calme. Quand la vendeuse revint, je fis mine de m’intéresser à des bottes posées plus loin. Je l’observai à la dérobée et la vis qui cherchait Sabine du regard. Surprise, elle vint vers moi :
-         Où est votre amie ? me demanda-t-elle.
-         Oh, dis-je en affectant un air naturel, elle ne doit pas être loin.
J’entrepris de la chercher, en balayant l’espace alentour du regard. Je feignis la surprise en ne la voyant pas :
-         Oh mais c’est bizarre, elle était là il y a deux minutes.
 
La vendeuse s’étonna avec moi et attendis, sans sembler comprendre. Elle me questionna sur l’identité de Sabine, que je ne dévoilai pas. Puis elle dut se rendre à l’évidence : la paire de chaussures s’était envolée avec la voleuse. Ne restait plus, abandonnés sur le sol, les pauvres souliers troqués contre la rutilante paire neuve.
 
C’est une Sabine exténuée que je retrouvai dans un café du quartier.
 Dans sa folle cavale, elle avait trébuché. Il n’est pas aisé de sprinter avec des talons de dix centimètres, et elle ne s’était pas entraînée au préalable pour l’occasion. Elle s’était donc étalée de tout son long sur le bitume parisien, avant de se relever tout affolée et poursuivre sa course, indifférente aux gens qui s’inquiétaient de savoir si elle s’était blessée, sourde aux élancements lancinants de ses genoux en sang. Ses collants noirs étaient déchirés : un énorme trou laissait entrevoir chacune des plaies, tandis que les mailles filées zébraient le reste de ses jambes.
 
Mais l’essentiel, c’est qu’elle avait ses chaussures, même pas abîmées dans l’accident.
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6 janvier 2007 6 06 /01 /janvier /2007 16:58
Jos Echelpoels > He gives up in a foetus position while the balloon looses all its air. Soon the lights will dim and darkness prevail.
Dans son obscurité si familière, il dort, recroquevillé. Les bruits réguliers rythment son sommeil et le rassurent. Il n’a pas trop froid, pas trop chaud, il n’a jamais faim. Il ne connaît ni la tristesse ni la souffrance, ni même les pleurs de frustration. Il flotte dans un bain de bonheur béat.
Soudain, une pression le sort de sa torpeur. Il sent qu’on appuie. Il se réveille, se débat. L’obscurité demeure, mais il entend désormais des voix et des rires, comme étouffés. Il tend l’oreille, intrigué. S’agite comme un diable pour montrer qu’il est là. Ca marche, car les rires, puis les exclamations de surprise retentissent de plus belle. Il communique.
 
De mon coté, je n’entends rien. Je sais qu’il bouge car il tambourine de l’intérieur. Je sens sa vie qui grandit, qui devient de jour en jour plus puissante, plus indépendante. Il est là, se sert de moi, de mon sang, de mon existence pour faire éclore la sienne. Il pourrait juste être un parasite qui se nourrit de mon corps pour s’en extraire lorsqu’il n’aura plus besoin de moi mais en même temps, je lui donnerais plus encore si je le pouvais.
 
C’est un Autre qui n’en est pas un. Il est déjà pleinement lui, et encore tellement moi…
Nous vivons l’expérience mystérieuse, magique, unique de partager le même corps.
 
Attendrie, je caresse mon ventre. Je souris.
Mon enfant.
 
 
 
 
 
Photographie Jos Echelpoels
 
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4 janvier 2007 4 04 /01 /janvier /2007 00:44

Amandine avait toujours un air triste et résigné lorsqu’elle était en classe. Elle était polie, elle était aimable, mais elle ne travaillait pas, et ne venait au collège qu’une fois sur quatre. Sa vie était ailleurs.
Nous n’avions rien d’autre à lui reprocher que de renoncer volontairement à ses études. Mais elle s’en moquait, Amandine.
 
Un jour, elle a cessé de venir. Je ne l’ai plus vue pendant une semaine d’affilée, peut-être davantage. Je me contentais d’écrire son nom sur le formulaire approprié pour signaler son absence, comme il est d’usage de le faire. Et je ne pensais pas à elle, pas aux raisons qui l’éloignaient de l’école plus que d’ordinaire. C’est en discutant avec une collègue que j’entendis, au hasard d’une conversation :
-         Ah bah oui, avec ce qui s’est passé, forcément, tout le monde est secoué…
Je demandai de quoi il s’agissait. Et j’écoutai la réponse.
 
Amandine vivait dans un appartement situé au neuvième étage d’une grande tour plantée au milieu de la cité dont proviennent la plupart de nos élèves. Elle y habitait avec ses parents, son jeune frère mais aussi sa sœur, le petit ami de celle-ci et le fils que les tourtereaux avaient eu bien jeunes. Le bambin était âgé de dix-huit mois. Amandine contribuait à l’élever, comme une grande sœur. Comme une deuxième maman.
Il était beau, ce bébé, avec son visage d’ange, ses yeux en amande, son sourire gourmand, plein de vie. Il égayait le quotidien parfois terne de cette famille murée dans la grisaille francilienne, apportait soleil et joie là où règne la pluie. Dans la cité, tout le monde connaissait ses parents, tout le monde s’était pris d’affection pour ce bébé qui était arrivé presque par surprise et qui avait grandi pour se muer en un adorable petit garçon. Erigé en mascotte, il était salué, cajolé, bisouillé par les jeunes du quartier à chaque sortie. Il était l’un des leurs.
 
Il avait dix-huit mois.
 
C’est merveilleux, un enfant qui a dix-huit mois. Ce n’est plus vraiment un bébé, il commence à parler, à communiquer, il réagit, il découvre l’humour, rit aux éclats quand on ne s’y attend pas. On le regarde s’ouvrir au monde avec la fierté et le ravissement de lui avoir donné la vie.
A dix-huit mois, un enfant explore tout, aspire tout, est une véritable éponge. Il veut tout connaître, et cette soif d’apprentissage lui permet de constituer des bases sur lesquelles asseoir ses acquisitions futures. La plupart du temps.
 
Ce matin d’avril, il faisait beau. C’était un dimanche, la dalle de la cité était noire de monde. Quand le soleil se découvre enfin, on veut profiter du printemps et de ses premiers beaux jours. Les jeunes étaient nombreux à discuter accoudés à un mur, avant le déjeuner. C’est mieux que de faire ses devoirs.
Ce jour-là, j’ignore ce qui est réellement arrivé. Je ne veux pas le savoir, mais je l’ai imaginé mille fois, malgré moi.
 
Ce jour-là le petit chenapan a entrepris de grimper sur la table de la cuisine. C’est petit, dix-huit mois, il a du avoir du mal, il a du mobiliser toute la ténacité dont il disposait. J’imagine comme il a du être fier d’y être parvenu, comme on doit savourer ses premières victoires. J’entends presque le gazouillis triomphant de l’enfant qui a réussi le défi qu’il s’était lancé. Il a du se dresser sur cette table, avant de s’avancer, intrigué, attiré sans doute, par la fenêtre ouverte.
Je ne peux envisager qu’il ait pu s’approcher, se pencher. J’ai toujours l’impression que la mère va surgir, le rattraper, le mettre à l’abri en frémissant à la seule pensée du danger encouru. Que la grand-mère va débarquer. Ou Amandine. Quelqu’un.
Mais il est pourtant tombé, le petit. Neuf étages. En une seconde, toute la famille est peut-être arrivée en même temps, mais trop tard. Avec un frémissement d’horreur, je me demande, sans vouloir me poser la question, sans vouloir connaître la réponse, ce qu’a ressenti la première personne qui s’est demandé où était l’enfant, quand elle a commencé à le chercher dans l’appartement, pièce après pièce. Quand elle est entrée dans cette cuisine, avec cette fenêtre ouverte. Quand elle a compris. Qu’elle a hurlé.
 
En bas, la dalle était pleine. Tous ces témoins, ces adolescents aussi grands dans leur corps qu’ils sont fragiles dans leur tête, qui ont vu ce bébé chuter. Le bruit qu’ils ont entendu lorsque le minuscule corps a touché le sol et s’est désarticulé.
 
Le vendredi qui a suivi l’accident, les salles de classe étaient presque désertes. Les enfants de la cité avaient pris leur après-midi pour assister aux obsèques. En regardant leur chaise vide en face de moi, j’ai fait cours presque normalement pour ceux qui restaient.
Et la vie a continué.
 
Amandine est revenue deux ou trois fois au collège. Face à elle, j’avais le cœur serré dans un étau. Un jour, elle a juste cessé d’être là. Il parait que la famille a déménagé.
Dans la cité, on ne les a pas oubliés. Ces mêmes adolescents qui refusent de rendre des devoirs, de rédiger des rédactions dans le contexte scolaire ont saturé leur blog, créé à l’origine pour accumuler des photos futiles et des commentaires superficiels, de poèmes emplis d’une bouleversante émotion en hommage à cet enfant qu’ils ont vu mourir.
 
Je ne connais de lui que sa photo. Il avait un visage d’ange. Il avait dix-huit mois. Aujourd’hui, il aurait le même âge que mon fils.
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2 janvier 2007 2 02 /01 /janvier /2007 00:06

http://www.nico2012.fr/wp-content/uploads/2012/02/SDF.jpg

Nous avons tous une vie très remplie. Il suffit de nous regarder aller et venir, cheminer d’un pas pressé, monter dans une automobile ou un bus, en descendre, piaffer d’impatience dans une file d’attente. Même le samedi.
 
Samedi, j’étais dans ma voiture et je roulais vers Paris. Il pleuvait des cordes et les essuie-glaces fonctionnaient à plein régime. Bien sûr, je me plaignais de mille et une choses, du temps déprimant, des ralentissements, érigeant en problèmes fâcheux d’insignifiantes futilités.
Les embouteillages qui me bloquèrent quelques minutes aux abords de la capitale achevèrent de m’exaspérer. Je décidai toutefois de prendre mon mal en patience et montai le son de la musique. C’est en chantonnant joyeusement que j’essayai de me détendre. Et cela fonctionna. Kilomètre après kilomètre, j’avançais lentement avec une certaine bonne humeur. Tout cela malgré la pluie, le ciel gris, les épais nuages qui stagnaient au-dessus des cheminées des usines de banlieue.
 
Aux portes de Paris, je vis ces trois tentes. Deux d’entre elles étaient bleues, la dernière, rouge. Elles étaient là, plantées à l’entrée du périphérique, grelottantes face au vent, blotties les unes contre les autres. Je ne vis aucun de leurs occupants, mais je les devinai serrés à l’intérieur, élaborant des projets fous qui ne se réaliseraient sans doute jamais ou peut-être endormis, sombrés dans une sieste de désoeuvrement. Ces tentes pleines de fragilité résistant fièrement aux intempéries, à la pollution, perdues sur un minuscule coin d’herbe coincé entre deux grands axes routiers semblaient défier ceux qui posaient leur regard sur elles tout comme les autres qui ne les voyaient même pas.
A quelques mètres, il y avait un sapin. Un tout petit arbre de Noël, frêle et biscornu mais paré de boules et de guirlandes. J’imaginai les sans-abri occupés à le décorer et, une fois leur tâche achevée, le contempler avec une certaine fierté. Un sapin qui donnait un absurde air de fête à ce triste refuge.
 
Les véhicules se décidèrent à avancer et je suivis le mouvement, n’emportant avec moi que le fragile souvenir des laissés-pour-compte. Chassés d’une ville où l’on ferme les yeux sur la misère, ils se terrent quelque part où ils ne heurteront pas la sensibilité de ceux qui préfèrent ignorer ce qui pourrait dénaturer l’esthétique de la somptueuse capitale.
 
Ils ont toutefois trouvé le moyen d’emporter avec eux un sapin, symbole dérisoire d’une fête dont ils refusent, par dépit, espoir ou par dignité, d’être exclus.
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30 décembre 2006 6 30 /12 /décembre /2006 10:29

http://fr.academic.ru/pictures/frwiki/50/250px-Bottes_7_lieues.png

Dès le mois de novembre, parfois avant, tout le monde –ou presque- s’agite, s’affaire, prépare, achète, panique à mesure que les jours passent et que le temps se réduit drastiquement. L’effervescence est dans l’air, elle est palpable. Elle émane des guirlandes qui décorent rues et magasins, des pères Noël qui escaladent les façades et enjambent les balcons, des acheteurs frénétiques qui se bousculent avec exaspération dans les centres commerciaux.
D’abord Noël. Puis le réveillon du Nouvel An, véritable tyrannie festive. Il faut faire quelque chose. Ne rien avoir prévu finit même par provoquer un sentiment de malaise, voire d’abandon au plus réfractaire d’entre nous. C’est souvent comme ça que l’on se retrouve malgré soi, sans savoir ni comment ni pourquoi, à faire la fête sans en avoir envie, à sourire niaisement à de joyeux imbéciles, à embrasser des inconnus ou des gens que l’on déteste en feignant la plus grande sincérité.
 
Voilà donc comment je me suis retrouvée à une fête organisée par des amis du frère de Chéri, voici une dizaine d’années. Le frérot, bien qu’à peine plus jeune que moi, était encore adolescent quand j’avais vingt ans. Chéri et moi étions étudiants tandis que les jeunots avec lesquels nous devions festoyer ricanaient encore sur les bancs du lycée. Je savais confusément que cela ne pourrait pas être une agréable soirée, mais cela faisait tellement plaisir à Chéri de partager ce réveillon avec son jeune frère que je n’avais pas eu le cœur à refuser.
Nous arrivâmes. L’appartement était un studio exigu. La pièce unique était toutefois assez grande pour que nous puissions évoluer et danser. Surtout, il y avait une magnifique terrasse, très grande, qui aurait pu nous offrir un peu plus d’espace si la température extérieure n’avait pas été glaciale.
Sitôt arrivés, le maître de maison nous pria de retirer nos chaussures. Cela me déconcerta. Vêtue d’une ravissante robe noire, je me sentis soudain toute nue sans mes bottes. C’est avec regret et un zeste de contrariété que je les laissai dans la salle de bains où étaient entreposés les souliers – en majorité des baskets et des Doc marten’s.
Nous fîmes la conversation, sirotâmes des jus de fruit, un peu d’alcool. Je m’ennuyais ferme. Les adolescents plaisantaient, parlaient de leurs profs, et ceux qui en avaient évoquaient leurs projets futurs. Ils étaient à mille lieues de notre quotidien universitaire. Je ne les blâmais pas : c’est moi qui m’étais trompée de soirée. Le regard indulgent, j’observai ces grands enfants se trémousser.
Les choses se gâtèrent lorsque le premier verre d’alcool fut renversé. Horrifié, celui qui prêtais le studio poussa un hurlement de désespoir : « Ma moquette ! », ce qui provoqua le fou rire des plus saouls. Les consciencieux et les solidaires s’affairèrent pour limiter les dégâts et atténuer la large tâche qui maculait le sol. Malheureusement, les incidents se multiplièrent, entre verres renversés, reproches et disputes. Les adolescents continuaient à vider leurs verres et à les remplir sans compter, sans se soucier de rien. Après tout, c’était le réveillon du Nouvel An !
La musique devenait répétitive, plus personne n’était en état de soutenir une quelconque conversation et les rares convives restés sobres n’avaient rien à dire.
Chéri et moi ne cessions de bailler mais, sans voiture, il nous fallait attendre l’aube pour pouvoir nous extraire de cette triste fête. Alors que les minutes s’égrenaient, un jeune fit irruption dans la pièce unique, partagé entre l’effroi et le fou rire, et demanda : « A qui sont les bottes noires ? ».
Sur le moment, je ne réagis pas.
-         Mais tu as des bottes noires ! me fit Chéri.
-         Oui, c’est peut-être à moi, confirmai-je.
-         Ah….parce qu’il y a Michel qui a dégueulé dedans.
 
Horrifiée et incrédule, je le fis répéter :
-         Comment ça, il a dégueulé dedans ?
-         Bah, elle est pleine de gerbe, quoi.
Un saut à la salle de bains me fit prendre conscience des dégâts. Ma botte noire, ma si jolie botte était emplie d’une substance informe, granuleuse et nauséabonde. Incommodée par l’odeur pestilentielle, je me sentis soudainement prête psychologiquement à traverser Paris nu-pieds malgré un froid polaire. Tout, plutôt que de glisser mon pied dans cette botte, devenue le réceptacle de l’immonde vomissure.
Finalement ce fut Chéri qui, pris de pitié, se dévoua pour nettoyer la botte. Au petit matin, pleine d’appréhension et de dégoût,  je la chaussai.
 
Depuis, les réveillons de la Saint Sylvestre auxquels on assiste sans joie, presque par obligation, juste pour « faire quelque chose »  ont pour moi les infects relents du vomi d’autrui.
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26 décembre 2006 2 26 /12 /décembre /2006 00:08
Des années durant, elle fut ma tante. Quand mon oncle est mort, toute la famille effondrée lui a manifesté la sympathie et apporté le soutien qu’elle méritait. Elle était désormais seule, avec ses enfants : mes deux cousines, deux jumelles adolescentes, et mon jeune cousin qui était encore bien petit.
Les premiers temps, elle se vêtit entièrement de noir, se drapa dans la respectabilité que confère l’extrême chagrin du deuil. Elle se rendait au cimetière chaque semaine, lavait la tombe de l’époux regretté pour qu’elle demeure propre, la fleurissait pour qu’elle ne soit pas trop triste, et repartait avec la satisfaction du devoir accompli. Elle était irréprochable, comme le sont les veuves qui habitent les petits villages où la plus petite grimace de douleur, la moindre larme échappée sont consignées, commentées, disséquées.
Elle habitait toujours la maison qui avait abrité sa vie conjugale. Les enfants avaient toujours leur chambre, mais désormais l’absence du père emplissait le foyer plus que sa présence, jadis. Quand ma mère franchissait le pas de la porte, elle se retrouvait face au portrait pieusement encadré qui accueillait chaque visiteur, et lâchait une larme en mémoire d’un frère disparu trop tôt. Les cousines baissaient la tête, le petit ne laissait rien transparaître. Il avait neuf ans.
 
Et puis la vie passe, la silhouette sombre reprend vie petit à petit. Un rire s’échappe, une lueur de joie illumine le regard. On la voit monter dans une voiture, une fois, puis deux. Les voisines se mettent à parler, à chuchoter, et la rumeur enfle, s’étend comme une traînée de poudre. « Non, c’est vrai ? » disent les uns. « Ah mais bien sûr ! » confirment les autres. « Et ça fait longtemps… » s'offusquent les bien-pensants.
Elle avait un amant, la veuve. Depuis des mois. Bien sûr, on ne peut pas mourir avec le conjoint disparu. Bien sûr. Mais elle, elle avait trouvé le moyen d’avoir une aventure avec le fleuriste qui avait livré les fleurs aux obsèques. Il en avait passé, du temps avec la veuve, peut-être l’avait-il consolée alors que le corps du défunt était encore tiède.
Pour ma famille, ce fut un affront impardonnable. Et c’est ainsi qu’elle cessa définitivement d’être ma tante.
 
Mes cousines grandirent, se marièrent, eurent des enfants. Leur frère, que j’avais quitté enfant, était désormais un adolescent, un inconnu. Il vivait toujours, avec sa mère, dans la maison qui l’avait vu naître. On disait qu’elle avait des dettes, que la vie était difficile pour elle. Qu’elle ne payait plus son loyer. Les relations avec son jeune rebelle de fils devaient être bien compliquées aussi, comme elles le sont toujours lorsque la progéniture bien-aimée traverse cette phase critique où elle cherche à s’affirmer dans l’opposition.
 
Un soir, ma mère reçut un coup de fil. On lui apprit que son ex belle-sœur venait de faire une tentative de suicide. Elle était à l’hôpital, totalement brûlée de l’intérieur par le désherbant hautement toxique qu’elle avait ingurgité. Elle n’était pas morte, non, mais les médecins ne se prononçaient pas quant à l’évolution de son état. Les réactions furent mitigées. L’émotion était là, c’est vrai, mais encore pleine d’une rancœur non dissipée. Et puis quel égoïsme, se suicider en laissant son fils mineur, seul au monde, avec des dettes pour seul héritage !
Le lendemain, on nous expliqua que la veuve pleurait sur son lit d’hôpital, se lamentait sur ses atroces souffrances physiques et sur le geste inconsidéré qu’elle regrettait désormais. Non, tout bien réfléchi, elle ne voulait plus mourir.
 
 
C’est bête, parce qu’elle mourut vraiment, après une terrible et longue agonie.
Ses filles, éplorées, se rendirent au cimetière. Son fils en revanche refusa catégoriquement d’aller à l’enterrement, tant il en voulait à sa mère de ce geste irréfléchi mais définitif. On vint le chercher, on parvint à le convaincre, et la cérémonie eut lieu.
 
Dans le petit cimetière d’un tout petit village reposent désormais, dans la même tombe pour l’éternité, mon oncle et sa veuve joyeuse.
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24 décembre 2006 7 24 /12 /décembre /2006 11:07

http://www.marche-de-noel-alsace.com/noel_1p.jpg

J’aurais pu essayer de vous trouver une belle histoire de Noël. Un joli conte qui vous laisse rêveur et qui vous scotche un sourire aux lèvres jusqu’à ce soir, voire même jusqu’à demain. Oui, j’aurais pu. D’ailleurs, pour tout vous dire, j’ai essayé.
 
Dans ma mémoire, il y a des Noël heureux, magnifiques, des Noël d’enfant. Nous décorions le sapin le 24 décembre en fin d’après-midi. Oui, c’est tard, mais j’avais d’autant plus le sentiment que c’était Noël, là, maintenant, tout de suite, au moment de manipuler ces boules multicolores. Avec ma sœur, nous nous regardions dedans et pouffions de voir nos visages totalement déformés. Je sens encore cette merveilleuse et inimitable odeur de résine, cette odeur de Noël typique, et que les sapins en vogue aujourd’hui ont un peu perdu – mais ils gardent leurs épines, on ne peut pas tout avoir.
C’est vrai que c’est beau, Noël.
 
J’ai donc cherché une jolie histoire d’autrui, une de celles qui commence mal et se termine bien. Mais rien. Quand je pense à Noël, c’est cette foule immense que je vois, ces vagues de gens qui cheminent avec détermination, les bras chargés de paquets, le regard fermé, stressé . Ces gens qui peuplent les magasins jusqu’à la dernière minute, qui se poussent, se décochent un coup de coude discret pour accéder le premier au dernier paquet de saumon fumé, à la bouteille de champagne convoitée, à la dinde de choix qui fait l’objet de dangereuses convoitises.
Et ça se bouscule, ça ne s’excuse pas, ça perd la faculté de dire « pardon »,  « s’il vous plait », ça soupire, ça peste sur tous ces gens qui n’ont rien d’autre à faire, qui ne pensent qu’à manger, à dépenser. Comme eux. Comme moi.
 
Comme je n’ai rien trouvé de joli à raconter avant de m’en retourner à mes fébriles préparatifs, j’aurais pu casser l’ambiance en rappelant à tous ce que nous savons déjà : il y a ceux qui grelotteront toute la nuit sous une tente de fortune, loin des fastes démesurés d’une fête orgiaque, ceux qui sont à l’hôpital, ceux qui mourront dans la nuit. Mais non, aujourd’hui il faut être heureux.
 
Ce soir, de nombreux chefs d’entreprise feront le bilan de ce mois prospère et penseront à leurs prochaines vacances aux Maldives, bien méritées.
Des tas de gens profiteront de la soirée et s’échangeront des cadeaux en se disant qu’ils ont largement le temps de se préoccuper de leur compte en banque en piteux état.
 
Et surtout, ce soir, des millions d’enfants seront follement heureux et rêveront aux paquets qu’ils trouveront sous le sapin demain matin.
 
C’est vrai que c’est beau, Noël.
 
 
 
 
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22 décembre 2006 5 22 /12 /décembre /2006 00:02

http://idata.over-blog.com/0/06/76/91/derniers/hermaphrodite.jpg

Kathy n’avait de féminin que le prénom et une opulente paire de seins. A l’âge de quatre ans, quand toutes les petites filles jouent à la poupée, Kathy, elle, pleurait quand on la mettait en jupe. Une fois, elle en avait même brûlé une, manquant ainsi de mettre le feu à tout l’appartement familial. Elle nous racontait cet épisode avec des éclats de rire dans la voix. Et on souriait.
Kathy avait douze ans. Nous étions dans la même classe de CM2.
 
Elle jouait toujours, et exclusivement avec les garçons de la classe, allant même jusqu’à devenir le leader de la bande. Quiconque la rencontrait la prenait pour l’un d’eux. Un jour, lors d’une sortie scolaire, un intervenant extérieur se méprit sur son sexe. Cela la fit rire plus que cela ne la gêna. Quelque part, je la soupçonne de s’être sentie flattée de cette erreur. Au fond d’elle, elle savait que la nature, qui fait pourtant si bien les choses d’ordinaire, s’était trompée la concernant. Elle se sentait coincée dans un corps et dans une identité sexuelle qui n’étaient pas les siens.
Bien sûr, l’adolescence lui apporta ses premiers émois amoureux. Bien sûr, seules les filles lui plaisaient. Celles qu’elle rencontrait pour la première fois n’y voyaient que du feu. Kathy mentait sur son prénom, portait de larges pulls pour camoufler sa poitrine et le tour était joué. Elle nous menaçait tous d’une vengeance terrible si nous faisions la moindre gaffe. L’appeler par son prénom devant une conquête, par exemple. Ou parler d’elle au féminin.
 
Même ceux qui la connaissaient avaient du mal à voir en elle une fille. La seule fois où je l’ai vue en jupe, c’était le jour de sa communion. Toute de blanc vêtue, virginale, je pris conscience de ses longs cils, je remarquai ses traits fins et délicats. Cette brève illusion de féminité s’évanouit dès la sortie de l’église, lorsque Kathy souleva sa longue robe dans un grand éclat de rire, découvrant le jean et les vieilles baskets qu’elle portait dessous. Nous rîmes comme si elle avait fait une bonne blague. Peut-être à elle-même.
Une autre fois –comment l’oublier ?- nous parlions d’un garçon qui me plaisait et elle me dit :
-         Oui, c’est vrai qu’il est mignon.
Puis elle se reprit, comme effrayée de ses propres mots et s’étonna à haute voix : « Oh la la, qu’est-ce qui m’arrive, je deviens pédé ou quoi ? »
 
La vie nous a fait prendre des chemins très différents, mais Kathy habitait le même quartier que moi, aussi ai-je pu suivre son évolution, de loin. Vers seize ans, elle vécut une histoire avec une jeune femme un peu plus âgée. Elle ne se quittaient plus, étaient de toutes les fêtes. Se tenaient par la main, s’embrassaient, dansaient des slows langoureusement. Pour moi qui avais toujours considéré Kathy comme un garçon, cela ne me choquait pas, mais j’entendais des murmures, des chuchotements, des ricanements. Un jour, alors que je la cherchais dans une soirée à laquelle nous étions toutes deux conviées, on me répondit : « Ah oui, Kathy… La gouine ? Elle est par là, je crois ».
 
Aujourd’hui, je ne sais absolument pas ce que Kathy est devenue. J’ignore si elle est heureuse, si elle a trouvé l’amour, si elle a choisi d’être opérée ou si elle s’est accommodée de ses seins volumineux.
Elle n’aimait pas seulement les femmes, elle ne comprenait pas pourquoi elle en était une, tellement il était évident qu’elle était en réalité un mec, un mec coincé dans ce corps outrageusement féminin.
Avec mes yeux d’enfant, je la considérais le plus naturellement du monde, et pourtant c’est sa particularité qui l’a épargnée du grand ménage que le temps fait à la mémoire.
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20 décembre 2006 3 20 /12 /décembre /2006 00:00
 
Plusieurs personnes m’ont fait remarquer que je disposais d’une impressionnante collection d’autrui « cons », désagréables que j’ai allègrement exploitée en écrivant, jour après jour, semaine après semaine, les textes que vous avez eu le loisir de lire. Et c’est vrai.
 On me demande aussi si, par hasard, je n’ai pas connu des gens formidables, des gens « bien ». Eh bien si, j’en ai connu, j’en connais, j’en vois tous les jours. J'entends déjà les soupirs de soulagement, je sens l’attente enthousiaste des lecteurs qui vont enfin voir insuffler un esprit nouveau à ce blog.
Aujourd’hui nous allons positiver. Aujourd’hui nous allons regarder la beauté du monde, la gentillesse des gens. Parce qu’ils sont gentils les gens. Tenez, la femme de ménage de mon immeuble. Elle est super. Tous les matins, ou presque, elle est là. L’hiver venu, elle superpose les épaisseurs pour se protéger du froid qui devient de plus en plus vif. Elle promène un look digne du bonhomme Michelin, mais rien n’altère son sourire, sa bonne humeur, son amabilité. Quand elle me rencontre, elle ne manque jamais de s’inquiéter de ma santé :
-         Et vous, ça va ? Pas trop fatiguée ?
-         Non, ça va … Et vous ?
-         Oh moi, ça va… Il fait froid, hein, ce matin ?
-         Oui, c’est vrai, ça s’est drôlement rafraîchi ces derniers temps…, lui dis-je.
-         Ah oui, hein, il faut bien se couvrir ! répond-elle. Et votre petit garçon ? Il se plait à l’école ? s’inquiète-t-elle.
-         Oh oui, il est content, il s’est fait plein de copains mais a encore du mal à obéir aux consignes et à rester concentré lorsqu’on le lui demande.
 
Puis je lui souhaite une bonne journée, elle me répond « vous aussi », toujours adorable, toujours souriante, ajoute un mot gentil avec prévenance. Jusqu’au lendemain.
C’est une femme bien. Elle a élevé cinq enfants qui, devenus grands, ont eux aussi une vie rangée. Je ne les connais pas, mais je les imagine polis et agréables, comme leur mère.
 
Demain, peut-être que l’un de ses enfants, de ses petits-enfants tombera gravement malade, peut-être qu’elle aura mal à la tête, qu’elle se déclenchera une sciatique. La douleur la rendra irritable. Elle va peut-être insulter un automobiliste qui lui refusera la priorité au passage piétons. Il se peut aussi que lorsqu’elle me croisera, insupportée, elle ne lâche qu’un bonjour bougonnant, qu’elle me fasse une remarque acerbe parce que je n’aurais pas essuyé mes pieds sur le gros paillasson avant de monter les escaliers qu’elle viendrait tout juste de laver. Je me dirais alors : « Mais quelle conne ! » et trouverais de l’inspiration pour mon texte du jour.
 
Derrière chacun des portraits de ma galerie, il y a des gens bien : Mme T , institutrice motivée et dévouée, bien plus efficace que tous les enseignants qui ont défilé dans ma vie et que ma mémoire a occultés ; la grand-mère de Chéri qui souffre d’Alzheimer, Elisabeth qui est morte trop tôt, Fanny victime d’une mère tyrannique, Solène et sa sœur devenues orphelines.
Plus étonnant, parmi les gens bien je rajouterais Sabine, dont vous avez lu les aventures ici et . Sabine,  qui n’a pas été ma meilleure amie pour rien, qui accourait lorsque j’étais triste, qui écoutait mes jérémiades téléphoniques en manifestant à peine son agacement ; je parlerais aussi de Chris, qui a marqué une année de ma vie ; de L. qui a aussi montré qu’il avait une sensibilité et des qualités humaines malheureusement étouffées par un certain engrenage.
Le stupide goujat est peut-être un homme très apprécié de son entourage, les vieux handicapés du supermarché auraient aussi bien que moi pu écrire un texte sur ces femmes enceintes qui, fortes de leur état temporaire, se croient prioritaires et ignorent les vraies difficultés des personnes frappées d'invalidité permanente.
Quant à moi, moi qui suis indéniablement quelqu’un de bien, j’aurais pu ne pas dénoncer un voleur qui était peut-être dans la nécessité. J’aurais du être scandalisée de l’agression de Laure plutôt que de m’en réjouir. Je pourrais porter un regard plus amène sur les êtres faillibles, fragiles, humains que je croise.
Et vous ? 
 
Les gens sont souvent désagréables, odieux, impolis, n’en doutons pas. Mais ils ne le sont pas tout le temps, et pas aux yeux de tout le monde. C’est un leurre que de chercher les gens formidables ailleurs que chez les cons. Ce sont les mêmes. 
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Published by Jo - dans autrui
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18 décembre 2006 1 18 /12 /décembre /2006 00:10

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L’hôpital, c’est sinistre. Ca sent la maladie, ça sent la mort, ça pue la tristesse et la désolation. Il y a de nombreuses années, la malchance m’y a conduite.
 
Sabine, ma grande amie de l’époque, a décidé pour me réconforter de venir me rendre visite en amenant avec elle deux personnes que j’exécrais profondément (et elle le savait) : Marianne et son petit ami. Ce dernier était un grand costaud blond, le crâne tondu, la nuque épaisse, au regard de bovidé. Aussi futé qu’un tonneau de bière, il était en outre adhérent d’un parti d’extrême droite pour lequel il militait activement. Quand on a une tension artérielle à 7 et une température corporelle qui flirte avec les 41 degrés, que la nausée nous envahit tout comme l’impression que rien ne peut exister en dehors de cet hôpital et de cette souffrance, c’est exactement l’être que l’on rêve d’avoir face à soi.
Il était là, pourtant. S’est planté devant moi avec un sourire niais. Marianne, plus en retrait, s’appuyait tantôt sur une jambe, tantôt sur l’autre, ne sachant quelle posture adopter. Sabine, pas gênée du tout, me considérait avec un ennui manifeste, ne comprenant sans doute pas pourquoi je ne sautais pas de mon lit d’hôpital pour aller faire les boutiques avec elle.
Devant mon silence -quelle poisse, les gens malades !- elle entama la conversation avec ses deux amis. Sabine évoquait sa prochaine sortie en boîte et décrivit à Marianne le joli haut qu’elle porterait à cette occasion. Puis elle fouilla dans son sac à main en disant : «Attends ! » avant d’en sortir le tee-shirt en question d’un air triomphal. Elle le plaqua sur son torse, imaginant déjà les lumières des stroboscopes et l’odeur de la fumée de cigarette sur ses cheveux. Radieuse, elle se tourna vers moi qui la regardais, incrédule, pour me poser la question la plus adéquate en de pareilles circonstances :
-         Alors, alors ? T’en penses quoi ?
 
 
 
Puis l’ami de Marianne crut bon de me faire la conversation. Je le voyais depuis quelques minutes déjà me scruter avec un inquiétant intérêt. Soudain, inspiré, il me demanda avec un drôle de rictus :
-         Tu vas mourir ?
J’ouvris de grands yeux emplis de surprise et d’effroi. Il enchaîna :
-         Tu sais qu’il y a une morgue, en bas ?
Il partit alors d’un rire gras qui le rendait encore plus cruel qu’il n’était imbécile.
Inquiète quant à la maladie dont j’étais atteinte, presque à l’agonie, je ne trouvai pas la force de répondre ni celle d’intimer à l’intrus l’ordre de déguerpir. Fort heureusement, Sabine s’éclipsa quelques minutes plus tard, entraînant avec elle les deux fachos dans son sillage.
 
Depuis, je me suis rétablie.
Notre amitié, non.
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