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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

15 décembre 2006 5 15 /12 /décembre /2006 00:02

 Lire la première partie

 

 
http://genepinord.files.wordpress.com/2009/05/prison-liberte-barreaux-evasion-2741257xwmmf_1378.jpg
L’année scolaire qui suivit, L. comptait encore parmi mes élèves. Alors que des collègues se lamentaient de le retrouver, j’étais plutôt contente. C’est vrai, L. ne travaillait pas, mais il ne me gênait pas non plus. Il agit dans la continuité des mois précédents, dormait en classe, ne sortait ni stylos ni cahiers, ne rendait aucune copie et, de temps à autre, avait un sursaut d’agressivité et un « whouôôôôôô » déchirait un silence presque studieux. Les autres élèves, en fonction de leur humeur, riaient un peu ou n’y prenaient pas garde.
Une fois, j’eus une altercation avec un autre élève. Il répondait, insolent, plein de rancœur et s’avançait vers moi, prêt à en découdre. Je pris la résolution d’exclure ce garçon qui parasitait mon cours. Après les éclats de voix, les copains qui prennent partie, les menaces, les tentatives de négociation, la porte claqua. L., qui n’avait cessé de dormir pendant tout l’épisode releva un visage endormi, balaya la classe d’un regard engourdi et, manifestement furieux d’avoir été arraché à un sommeil profond, il s’écria d’une voix grave et rocailleuse : « Bande de crevaaaaards !  ».
 
La classe de L. était extrêmement pénible. Bavarde, agitée, constituée de gamins perdus, à la situation scolaire, familiale, sociale et économique extrêmement difficile. Les heures de cours avec eux frisaient l’insupportable et c’est vidée, exténuée que j’envisageais, pendant quelques instants, la reconversion.
Je m’en plaignais tellement que personne ne comprit ce qui me prit lorsque je décidai, héroïquement, de les emmener au Musée du Louvre. « Mais tu es folle, pas cette classe-là !? » me dirent quelques collègues atterrés. Si, cette classe-là. Ces enfants-là, qui n’avaient peut-être même jamais été au musée, et qui ne s’y rendraient peut-être jamais si l’école ne les y emmenait pas.
Un mercredi matin, nous voilà partis. Au fond du car, L. et ses amis écoutaient du rap et mal assis sur leur siège, dansaient à moitié en agitant les bras à la manière des chanteurs qu’ils admiraient. Arrivés devant le Louvre, nous fûmes obligés d’attendre avant de faire entrer le groupe. Deux élèves avaient quitté le rang pour se coller à de jeunes filles, des touristes qui étaient plus loin, en faisant des gestes sexuellement suggestifs. Ils furent sévèrement réprimandés, mais cela n’empêcha pas d’autres garçons de nous semer en plein musée. Je m’attendais presque à ce qu’ils essaient de voler la Joconde. Ce fut une véritable course-poursuite pour les retrouver, les rattraper, les réintégrer à leur classe. J’étais furieuse, regrettant ma belle énergie dépensée.
Soudain, je vis L. Grand, costaud, lui qui ne semblait s’intéresser à rien se tenait là, débout, les bras ballants, le regard halluciné, en train de contempler une toile du XVIIème siècle. Je l’observai un instant. Ses yeux allaient d’un détail à l’autre. Il se retenait de poser ses mains à plat sur le tableau de maître pour vérifier que ce n’était pas une illusion. Ahuri, sonné, il passa à un autre tableau, gigantesque, magnifique, et demeura figé dans sa contemplation incrédule. Je m’approchai de lui. Il ne remarqua pas ma présence.
-         Ca te plait ? lui demandai-je.
Il tourna la tête vers moi, esquissa un sourire qui mourut avant d’éclore et me dit :
-         Oh, M’dame, c’est un vrai mec qui a dessiné ça ?
Bah non, c’est un extra-terrestre, voyons ! eus-je envie de lui répondre pour le taquiner, mais je n’en fis rien, de peur de rompre la grâce du moment. Sans attendre ma réponse, il poursuivit :
-         Mais z’êtes sûre ? C’est pas une photo ?
-         Eh non, la photographie n’existait pas encore à cette époque. C’est une peinture.
-         Rhôlalaaaaaaaaaaaa ! Truc de ouf !
Et soudain, les incidents, la fatigue, le stress, l’énergie que je croyais ne plus avoir, tout cela perdit de son importance face à L. et à son émerveillement.
L., 16 ans, découvrit l’art un mercredi de mars.
 
 
Evidemment, je ne m’attendais pas à ce que L. fasse de grandes études. Cependant, quand quelques mois plus tard, j’appris qu’il ne reviendrait pas au collège parce qu’il était en prison, j’ai senti un grand vide mêlé d’un épouvantable sentiment d’échec. Je me renseignai sur la raison de cette incarcération, persuadée que le jeune imbécile avait volé une voiture, au pire braqué un commerce de quartier. Mais non.
L. était en détention pour tentative de meurtre. Pris dans une guerre des gangs tristement classique dans certains quartiers, il avait enfoncé un tournevis dans le poumon d’un autre jeune.
Rien n’excuse son acte, pas même le fait que s’il n’avait pas agressé la victime, c’est sans doute lui qui aurait été blessé, ou tué.
 
Pourtant, ce jour-là, j’ai pleuré.
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14 décembre 2006 4 14 /12 /décembre /2006 00:01

http://cc.img.v4.skyrock.net/8748/59468748/pics/2476912099_1.jpg

Après mes études, sans vocation réelle, je me suis retrouvée parachutée dans un collège de banlieue. J’étais prof, je n’avais compris ni comment, ni pourquoi. Certes, j’avais passé un concours, puis une année de stage à enseigner à des bambins mignons comme tout dans un établissement tranquille, mais là, l’entraînement était fini. Je devais entrer dans l’arène.
Je me souviens de (presque) tous mes premiers élèves. Depuis, j’ai pu en oublier, leurs visages se sont superposés, les noms évanouis. Mais ceux qui, cette année-là, m’ont fait face sont encore bien présents à mon esprit.
Parmi eux, il y a L. Je pourrais lui inventer un autre prénom, le transformer pour respecter au mieux son anonymat, c’est vrai, je pourrais tout ça. Je n’y arrive pas. Derrière ce L. il y a un prénom, tout un nom de famille associé, un visage qui automatiquement me reviennent. Troquer son identité contre une façade m’empêcherait peut-être de le livrer tel que ma mémoire l’a conservé.
 
Je suis arrivée, donc. Devant moi, point d’enfants innocents armés de bonnes intentions, mais de grands dadets adolescents, des filles à la poitrine proéminente, au déhanché provoquant, au maquillage outrancier ; des garçons gigantesques, qui avaient manifestement quelques années de plus que l’âge attendu, certains imberbes, d’autres couverts d’un duvet diffus, les autres pubères depuis bien longtemps. Dans les couloirs, dans la cour, des cris, des insultes, des éclats de rire. Des bagarres parfois.
Et puis eux, et moi.
 
Dans la salle, une classe m’a impressionnée particulièrement. Les garçons avaient plus souvent seize ans que treize. Ils me scrutaient l’œil mauvais, lâchaient des ricanements, jaugeaient mon attitude ainsi que mes réactions. Parmi eux, j’en repérai un immédiatement. Il était massif, avec de larges épaules, des mains épaisses, des cuisses musclées. Debout, il me dépassait de quelques centimètres. Son regard menaçant ne me quittait pas. Il se balançait sur sa chaise avec la ferme volonté d’effrayer. Comme si son physique n’y suffisait pas, il entreprit de pousser des cris. Non pas des glapissements moqueurs pour amuser ses camarades, non. Des cris gutturaux, des grognements de monstre féroce auquel il s’évertuait par la même occasion à ressembler.
-         L., s’il te plait, tu peux cesser de te balancer sur ta chaise ?
-         Whouôôôôôôôôôôôôôôôôôôô, rugissait L. pour toute réponse.
 
Je l’ai menacé, je l’ai puni. Il ne répondait pas, marmonnait parfois, poussait son cri de guerre, la voix caverneuse. Une fois, il a jeté sa chaise à terre et s’est mis à la rouer de coups, tout en grognant avec application son « Whouôôôôôôôôôôôôôôôô » caractéristique. Ce déchaînement de violence était déroutant, mais étrangement L. cessa dès lors de m’impressionner. J’établis un plan d’action. L. comme ses camarades finirent –presque- par être domptés et les mois passant, je m’attachais à eux.
L. ne rendait jamais une copie. Lors des contrôles, il regardait à droite, à gauche, essayait de distraire ses camarades puis, constatant que c’était peine perdue, il prit l’habitude, sitôt le sujet distribué, d’enfouir sa grosse tête entre ses mains et de faire un somme. Lorsqu’il partait, je ramassais l’énoncé, qui avait été laissé à l’endroit exact où je l’avais posé lors de la distribution.
Le père de L. ne comprenait pas ce que nous essayions de lui dire. Il n’en démordait pas : son fils serait ingénieur.
-         Hein, tu vas travailler, L. ? lui demandait-t-il devant les professeurs qui l’avait convoqué. Dis que tu vas te mettre au travail.
-         Mouairf, faisait L., la tête rentrée dans les épaules, l’air profondément ennuyé.
Et père et fils partaient sans croire à leurs promesses, laissant une équipe pédagogique persuadée d’avoir perdu son temps.
L. s’ennuyait. Pendant des mois, je ne sus pas s’il était capable d’écrire. Un jour, je lui demandai de lire et constatai qu’il ânonnait péniblement. Il suivait le texte de l’index, comme les jeunes enfants, mais au lieu de faire le clown, il se laissa totalement engloutir par l’effort que lui procurait le fait de déchiffrer le paragraphe. Les yeux fixés sur les phrases, totalement concentré, il se mit presque à transpirer. Syllabe après syllabe. Dans la salle de classe, un silence de mort s’installa. Personne n’osait rire de peur de se faire casser la figure par un L. humilié. Je n’osais l’interrompre pour éviter qu’il se sente exclu, incapable d’exécuter une tâche simple que je demandais quotidiennement aux autres élèves. Nous l’écoutâmes donc. A la fin du paragraphe, je le remerciai pour sa contribution et passai à autre chose. En l’observant subrepticement, je perçus, plus que la gêne ou l’inconfort, une certaine fierté d’avoir été jusqu’au bout.
 
Progressivement, L. cessa de me déranger. Il venait, s’installait dans la classe. Dormait la plupart du temps, ou bien attendait calmement que le temps passe. Il était aimable, me disait bonjour, au revoir, était toujours souriant quand je le croisais dans la cour du collège ou dans la rue. Et puis, de temps en temps, quand un bruit ou un éclat de voix le tirait de son sommeil scolaire, il ouvrait un œil, retroussait une babine et lâchait un  « Whouôôôôôôô » irrité avant de se rendormir. Je continuais le cours sans plus y prêter attention.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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12 décembre 2006 2 12 /12 /décembre /2006 00:19

http://data.photos-animaux.com/photos/540/5391/539050.jpg

 

Perdue dans la foule des voisins hostiles que j’ai côtoyés se détache la figure de Mme F.
Mme F. était une vieille dame minuscule, frêle et branlante sur sa canne. Elle marchait avec lenteur et peine. Malgré la concentration que lui demandait chaque pas supplémentaire, son visage s’éclairait d’un sourire lorsqu’elle croisait une personne de ma famille. Elle discutait, prenait des nouvelles, parlait d’elle. Elle était aimable, Mme F.
C’était la seule petite vieille qui portait de l’affection à notre chien. Ce berger allemand, peut-être du fait de sa taille, ou de sa fougue, avait su attirer sur lui autant que sur nous l’hostilité de tout l’immeuble. On nous conseillait de le donner. De le placer à la SPA. De l’abandonner sur une aire d’autoroute. De le faire piquer. Mme F., totalement à contre-courant, faisait promettre à mon père de ne jamais se débarrasser de notre fidèle compagnon. « Vous le gardez, hein, sinon, je vous coupe les oreilles ! »  menaçait-elle affectueusement.
L’animal, sentant probablement l’exceptionnelle bienveillance de la voisine, lui faisait la fête, la flairait partout, remuait vivement la queue à chaque fois qu’il la croisait. Elle ne manquait jamais de l’appeler et de passer une main striée de grosses veines bleues sur son imposante tête, avant de rire, dévoilant ses larges dents jaunies par les ans et le tabac. « Ah oui, il est gentil, ce chien ! Gentil le chien-chien ! » s’exclamait-elle.
Ca faisait du bien, cette gentillesse. Quand je croisais une autre vieille voisine, elle me jetait le plus souvent un regard noir, hostile, oblique. Marmonnait quelque sombre malédiction tandis que je m’éloignais. Avec Mme F., point d’animosité ni d’intimidations incantatoires.
 
Un soir, c’est mon père qui la croisa en promenant le chien. Elle n’était pas de ces petites mémères frileuses qui se couchent avec le soleil. A près de minuit, elle rentrait tout juste. Le sourire aux lèvres, appuyée sur sa canne, elle entama la conversation immédiatement. Mon père s’arrêta, discuta avec elle, plaisanta. Elle sentait le vin, la piquette de bistrot qu’elle avait probablement partagée avec de vieux amis du quartier. Elle tenait mal sur ses jambes, Mme F., et l’ivresse majorait l’extrême précarité de son équilibre. Ses propos n’étaient pas toujours cohérents non plus, mais la bonne humeur était là, à toute heure du jour ou de la nuit. Alors qu’elle s’apprêtait à rejoindre l’ascenseur, elle revint sur ses pas pour flatter la tête du chien.
-         Comment s’appelle-t-il, déjà ? demanda-t-elle.
-         Toby, répondit mon père.
-         Toby, Toby! appela-t-elle tout en approchant sa main de l’animal.
Celui-ci s’agita, remua la queue et entreprit de faire le beau. Il se cabra sur ses pattes arrière en une fraction de seconde, si vite que mon père n’eut pas le temps de le tirer en arrière, et ses pattes avant retombèrent lourdement sur la poitrine de la fragile petite vieille. Elle chancela. Ouvrit de grands yeux avant de tomber à la renverse. Elle s’écroula sur le sol sans même essayer de se retenir et ne se releva pas jusqu’à l’arrivée des pompiers.
 
-         Bah alors, ma p’tite dame ? Qu’est-ce qui vous est arrivé ? demanda l’un d’eux en s’accroupissant près d’elle.
Elle expliqua qu’elle était tombée, que c’était pas de chance, qu’elle n’arrivait plus à se mettre debout.
-         Oui, pas de chance, je vois ça, fit le pompier en humant l’odeur de vin qu’elle dégageait.
-         Dîtes … Vous n’auriez pas un petit remontant ?  Juste un petit verre .... réclama Mme F. encore allongée sur le sol.
Les pompiers se regardèrent, complices, et partagèrent un petit rire amusé.
-         Ah non, madame, je crois que le remontant serait de trop… !
 
Entre-temps, d’autres voisins étaient venus s’enquérir des événements. Certains sortaient en pantoufles et pyjama, d’autres le visage ensommeillé. Evidemment, on dit que le chien, fauve dangereux, avait sauvagement agressé la pauvre vieille sans défense, et on promit à mon père le châtiment qu’il méritait. Cela tournait au lynchage public. La blessée, entendant de tels propos, précisa depuis sa civière, devant les secouristes, que la pauvre bête avait juste voulu lui dire bonsoir, qu’en aucun cas elle n’avait manifesté d’agressivité à son égard.
Pas rancunière, Mme F.
 
Elle fut emportée dans le grand camion rouge, avec bonne humeur.
 
Nous apprîmes qu’elle s’était cassé le col du fémur. Après son séjour à l’hôpital, elle fut placée en maison de retraite.
Puis elle mourut, quelques mois plus tard, sans jamais être rentrée chez elle.
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Published by Jo - dans autrui
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9 décembre 2006 6 09 /12 /décembre /2006 16:47

Elisabeth était la cousine de Betty, ma meilleure amie. Je l’ai vue quelques fois à peine.
Elle n’habitait pas en France. Fille d’immigrés, elle avait eu le malheur de voir mourir ses parents dans un accident de voiture, alors qu’elle était enfant. Son frère et elle sont donc tout naturellement allés vivre chez leur grand-mère, au pays. De temps en temps, cependant, elle revenait chez sa tante, en vacances. Mon amie l’adorait, et de fait elles étaient très proches malgré les huit ans qui les séparaient. Elisabeth était une jeune fille, presque une jeune femme, alors que nous n’étions encore que des enfants.
Elle était jolie. Je me rappelle ses grands yeux bleus, ses cheveux châtains, frisés, son air mutin. Les garçons du quartier se souviennent certainement encore d’elle, car ils guettaient chacune de ses sorties et rivalisaient pour lui plaire. Elle riait de leur cour effrénée et ne donnait jamais suite. Puis elle reprenait l’avion et ne revenait pas avant plusieurs mois, parfois plus d’une année.
Quand elle était avec nous, c’était génial. Nous allions faire des balades ou barboter à la piscine. Elle était comme une monitrice de colonie de vacances, et pour mon amie, plus qu’une cousine, presque une grande sœur.
Quelques années plus tard, les venues d’Elisabeth en France se raréfièrent. Elle avait un fiancé, alors forcément … Elle se maria avant d’avoir vingt ans. Le temps passa et elle eut son premier enfant. C’est Betty qui me donnait des nouvelles régulières. Elle regrettait le temps où sa cousine était plus disponible, tout en se réjouissant du bonheur auquel elle goûtait enfin après une enfance si difficile.
Quand Betty et sa famille décidèrent à leur tour de retourner vivre dans leur pays, je ressentis un vide terrible. J’avais du mal à passer devant leur immeuble sans un insupportable serrement au cœur. Je me remémorais nos journées de rire, les paquets de bonbons que nous achetions, les après-midi passés à faire du patin à roulettes. Avant, il me suffisait de sonner, et de monter la voir. Désormais, seul le courrier échangé nous empêchait de nous éloigner plus encore que les kilomètres ne l’avaient fait. Ce contact fut maintenu plusieurs années durant.
 
Un matin, je reçus une de ses lettres. Comme d’habitude, je me faisais une joie de la lire. Je la décachetai avec une certaine impatience mais dès les premiers mots lus, je perçus le ton tragique, le désespoir qui s’en dégageaient et retins mon souffle.
Betty me parlait d’Elisabeth. Elisabeth qui était devenue orpheline à dix ans et qui avait cru que la vie était belle en profitant de l’amour de son mari et de son fils. Sauf que l’amour, parfois, ça s’arrête. C’est comme ça, qu’est-ce qu’on y peut ? L’amour ça va, ça vient. Et ça s’en va plutôt vite quand le mari distribue des coups à la place des baisers d’antan.
Elisabeth n’était pas femme à subir sans agir. Elle quitta l'époux violent et se réfugia avec son enfant chez la grand-mère qui l’avait élevée. La chose qu’elle ignorait, et qui devait changer la donne, c’est qu’elle n’était pas partie seule avec son fils. Un autre enfant, trait d’union bien particulier, la liait encore à cet homme qu’elle venait de fuir. Elisabeth était enceinte.
Peut-être parce qu’elle vivait dans un de ces pays qui, bien qu’ils soient européens, interdisent encore l’avortement, elle n’imagina pas un seul instant interrompre sa grossesse. C’est le mari qui s’en chargea, lorsqu’il l’apprit. Un soir, alors qu’Elisabeth était dans son cinquième mois de grossesse, il la traîna jusqu’à l’un de ces sordides endroits où l’on se débarrasse des fœtus non désirés. J’imagine qu’il s’en est allé bien vite, pour ne pas avoir à réfléchir à ce qu’il venait de faire.
Bien sûr, c’était illégal. Bien sûr, la grossesse était trop avancée. Bien sûr, cela se passa mal. Quand l’hémorragie se compliqua, les bouchers d’un autre âge préférèrent abandonner dans la nuit une Elisabeth agonisante.
Betty me racontait dans sa lettre déchirante qu’on l’avait trouvée au petit matin. Seule, dans la rue. Morte.
 
Je n’ai vu Elisabeth que quelques fois. Au quotidien, elle ne me manque pas, je ne souffre pas de son absence. Je n’ai même plus de relations avec ceux qui la pleurent encore. Cependant, je ne peux l’oublier, parce que le souvenir de ses yeux bleus et de son sourire si plein de gaieté est encore bien présent à mon esprit. Et aussi, sans doute, parce que son effroyable histoire n’est pas le récit d’un autre temps ni d’un ailleurs très différent d’ici.

 

 

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Published by Jo - dans L'enfance
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7 décembre 2006 4 07 /12 /décembre /2006 09:40
J’ai une collègue de travail qui incarne l’image du bonheur tranquille.
Elle est douce, elle est calme, elle parle posément. Elle est appréciée.
Elle va toujours bien. Elle n’est jamais malade, jamais fatiguée, n’a jamais de difficultés ni de ras-le-bol. A la question : « Comment ça va ? », elle arbore invariablement un grand sourire et répond : « Ca va ! » d’un ton enjoué.
Elle ne hausse jamais la voix. Quand, irritée par des propos ou agacée par un comportement, elle veut moucher l’importun, elle utilise toujours la manière douce. Elle parle lentement, d’une voix presque basse de telle sorte que son ennemi, peu méfiant, est obligé de se pencher vers elle pour recueillir ce qui ressemble à une confidence. C’est alors que, d’une voix pleine de miel, elle lance une vacherie explosant de fiel. Touchée, sonnée, la victime a tout juste le temps de comprendre et pas toujours celui de se remettre qu’elle est déjà partie, avec le sourire, laissant derrière elle un collègue pantois, en colère, impuissant.
 La poursuivre ressemblerait à de l’agression. Lui prêter les mauvaises intentions qu’elle a si bien su dissimuler passerait pour de la paranoïa. La remettre à sa place serait de l’hystérie.
Non, il n’y a rien à faire. Mathilde est trop forte.
 
Elle ne dramatise jamais rien. Tout ira bien car tout ne peut que bien aller. Supposer le contraire est la seule manière de la faire sortir de ses gonds. Je me souviens comme elle s’est énervée contre une autre collègue, dont la fille avait eu des soucis de santé sérieux, parce qu’elle osait raconter des horreurs pareilles devant elle qui avait des symptômes similaires. Si on a des ennuis, il faut savoir souffrir en silence. Un peu de pitié pour les autres, voyons !
 Elle est aussi intimement convaincue que ses amis sont comme elle, que l’évocation d’une ombre au tableau les terrifierait. Il ne faut pas parler de malheur. Le malheur, ça n’existe pas, ça ne se peut pas. Effleurer l’hypothèse contraire une seule seconde, c’est prendre le risque d’attirer les ennuis sur soi, gâcher des moments de joie trop éphémères pour qu’on imagine qu’ils puissent ne pas durer.
 
Un jour, je discutais avec une autre de mes collègues. Nous étions confortablement assises sur les canapés de la salle de détente et parlions de sa grossesse et de son futur accouchement. Elle évoquait sa belle-mère, dont elle craignait la réaction. J’éprouvai aussitôt de la compassion envers elle, moi qui ai de quoi raconter concernant la belle-famille (mais c’est une autre histoire de truies). Oui, c’est vrai, les beaux-parents sont parfois envahissants à la naissance d’un enfant. J’ai une amie qui a vécu une histoire surréaliste le jour de son accouchement, et j’entrepris de la lui raconter, comme une anecdote sans conséquence. La collègue enceinte écoutait mon histoire, passant de la consternation au rire, de l’hilarité à la stupéfaction. Elle conclut : « Oh la la la pauvre, j’espère que ma belle-mère, elle, saura se tenir à distance ».
C’est alors que Mathilde surgit du fond de la salle. Elle nous considéra un instant, figée, l’air pincé. Puis elle se dirigea vers son amie, sans un regard pour moi. Arrivée à son niveau, elle lui entoura les épaules d’un geste amical et sécurisant, lui fit un grand sourire pour lui rappeler que le monde est beau, que les oiseaux de mauvais augure –moi- ne peuvent rien contre le pouvoir du bonheur intégral, malgré leurs sinistres coassements. Mathilde lui dit, en articulant exagérément, la voix doucereuse :
-         Et après, tu iras voir Cathy. Elle te dira que c’est mer-veil-leux.
Cathy avait elle aussi eu un enfant peu de temps auparavant. C’était, selon toute évidence, l’antidote de choix proposé contre le traumatisme que je venais, bien malgré moi, d’infliger à cette pauvre femme.
 
Ainsi vit Mathilde, qui va toujours bien, qui est toujours de bonne humeur et qui voit toujours la vie en beau. Elle méprise et fuit comme la peste ceux qui perçoivent les dangers, les malheurs, le coté négatif des choses. Ce sont des nuisibles qu’elle doit anéantir à coups de sourires acrimonieux. J’ignore quelles terribles épreuves elle a pu vivre pour avoir besoin de dresser un décor idyllique et rassurant autour d'elle, mais dans son sillage, elle a fait des adeptes.
 
Au travail, depuis quelques temps, c’est le royaume de la béatitude. Je me demande bien pourquoi j’ai la nausée, bien souvent, avant de pénétrer dans ce qui ressemble désormais au meilleur des mondes. 
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5 décembre 2006 2 05 /12 /décembre /2006 00:02
Sébastien avait dix-sept ans, le cheveux long et le regard de braise. C’était l’ami d’un ami, rencontré à la piscine un jour de juin. Quand je le revis quelques semaines plus tard, lors d‘une soirée d’anniversaire, nous nous rapprochâmes. Peut-être le début d’une histoire d’amour… Au téléphone, deux jours plus tard, nous nous fixâmes rendez-vous dans un parc de la capitale.
Le soleil brillait. Les températures clémentes poussaient les promeneurs à se découvrir et à arborer débardeurs et lunettes de soleil. Rapidement, je repérai Sébastien. Il était assis sur un banc, l’air décontracté, exposant sa blanche dentition dans un large sourire. Nous nous sommes promenés dans le parc en nous tenant par la main, en nous racontant nos journées. Parfois, un silence aussi gêné que gênant mettait de la distance entre lui et moi.
-         Tu veux qu’on s’assoie sur l’herbe ? proposa-t-il.
-         Oui, si tu veux.
 
Nous avions du mal à engager la conversation. Chaque sujet abordé donnait lieu à des remarques ineptes puis se tarissait rapidement. J’étais de plus en plus mal à l’aise.
Soudain, Sébastien sortit de son sac un vieux magazine tout corné à force d’avoir été consulté. C’était une publication pour adolescents, partagée entre articles sur les stars de cinéma ou de la chanson et histoires de cœur. Le regard brillant de mille étoiles, il tourna quelques pages et s’arrêta sur une photographie en noir et blanc qu’il me montra sans mot dire tout en guettant avidement ma réaction.
Je reconnus Sébastien sur la photographie. Surprise, je levai les yeux vers son visage illuminé de fierté.
-         Tu as vu comme je suis beau ? me demanda-t-il.
Interloquée par une question si directe, à laquelle je ne m’attendais nullement, je bafouillai, peu convaincante. Sébastien ne se laissa pas démonter. Il me raconta comment il était devenu mannequin, quel succès il avait auprès de la gent féminine. Puis, lassé de son propre monologue, il retira son tee-shirt d’un geste viril et tout en exhibant son torse imberbe, il me tendit un tube : « Tu peux me mettre de la crème solaire ? » Sans attendre de réponse, ils s‘allongea lascivement et attendis que je procède à l’application de la crème protectrice.
En le quittant, ce jour-là, je gardai un sentiment indéfinissable mais assurément désagréable.
 
Nous nous revîmes plusieurs fois. La conversation de Sébastien demeurait dépourvue d’intérêt et je m’ennuyais cruellement. Entre deux bâillements, je supportais des questions telles que : « Ca te fait quoi de sortir avec un mec aussi beau que moi ? »
Plus il insistait sur sa beauté et plus Sébastien me semblait laid, comme si tous ses défauts physiques étaient soudainement mis en exergue : son nez trop long, un peu bossu, sa bouche sans relief, ses yeux d’une affligeante banalité. Je compris que je ne tolérais plus son épouvantable fatuité et je cessai de l’appeler. Dans ma tête, c’était clair : lui et moi, c’était fini.
Quelques jours à peine s’étaient écoulés quand je le revis lors d’une animation locale. Des stands avaient été montés un peu partout dans la rue illuminée, l’ambiance était à la fête. Je flânais en compagnie d’amis lorsque je me retrouvai face à face avec Sébastien. Il vint vers moi et déposa un bref baiser sur mes lèvres. Je remarquai aussitôt sa lèvre fendue, boursouflée, blessée.
-         Bah alors, qu’est-ce qui t’est arrivé ?
-         C’est tout à l’heure, à l’entraînement de boxe, répondit-il avec une grimace.
Compatissante, je lui dis :
-         Oh la la, mon pauvre, ce n’est pas beau à voir…
 
Il se métamorphosa aussitôt. Ses yeux s’injectèrent de sang, la colère recouvrit son visage comme un masque haineux et il explosa :
-         Comment ça c’est pas beau à voir ? C’est pas beau à voir… ! Je suis TOUJOURS beau à voir, moi !
Vexé comme un pou, Sébastien tourna les talons et fuit le plus loin possible de moi.
 
Je ne le revis jamais.
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3 décembre 2006 7 03 /12 /décembre /2006 00:22

http://www.heberger-image.fr/data/images/99352_yo_man.jpeg

 

Que de gens on rencontre au lycée ! Des nostalgiques, des déprimés, des instables, des rêveurs, des ambitieux… Il y en a pour tous les goûts.
Je venais d’arriver, un peu intimidée d’avoir quitté mon collège, changé de ville, perdu de vue mes anciens copains. Je discutais avec une camarade de classe quand un jeune homme vint vers nous. Je le repérai de loin : il s’avançait en se trémoussant comme sur un air de musique, dans un jeu de hanches et d’épaules étonnant. Jambe droite, jambe gauche, rotation d’une épaule, puis de l’autre. Bref temps d’arrêt avant de recommencer. On avait l’impression qu’il dansait au ralenti.
Un sourire narquois sur les lèvres, l’œil pétillant de malice, il se planta devant nous et susurra avec l’intonation grave des grands séducteurs :
-         Salut, j’ m’appelle Fabrice, j’suis un mec cool, j’suis en seconde 2.
Phrase rythmée, chantante, à laquelle il ne manquait que l’instrumental pour qu’elle devienne un refrain de rap.
 
Nous avons discuté, ri un peu, avant qu’il ne reparte, la démarche exagérément chaloupée.
Quelques jours plus tard, je le vis s’avancer vers un autre groupe de filles : « Salut, j’m’appelle Fabrice, j’suis un mec cool, j’suis en seconde 2 »  Ils discutèrent, rirent, Fabrice s’éloigna en se dandinant.
 
Fabrice était populaire. Très populaire. C’était un vrai mec cool, tellement cool qu’il fut élu délégué de la seconde 2. Lorsqu’il entama le discours de présentation qui clôturait sa campagne électorale, juste avant le vote, c’est le plus naturellement du monde qu’il dit : « J’m’appelle Fabrice, j’suis un mec cool… »
 
Des mois durant, Fabrice alla vers les uns, vers les autres, scandant son slogan. Je finissais par rire dès que je le voyais, et avant même qu’il ne s’adresse à de nouvelles personnes, je savais ce qu’il allait dire. Quand je rencontrais des élèves qui, incidemment, précisaient : « Je suis en seconde 2 » je ne pouvais m’empêcher d’entendre en voix off : « Salut, j’suis un mec cool, j’m’appelle Fabrice… »
A la fin de l’année, plus personne ne supportait Fabrice. Il oubliait les personnes au fur et à mesure qu’il les quittait. Aussi n’était-il pas rare qu’il aborde les mêmes groupes en leur chantant un « Salut, j’suis un mec cool », déjà servi la veille.
 
Il se sentait exceptionnel, unique.  Egoïste, nombriliste, les autres n’étaient pour lui qu’un informe magma constitué de faire-valoir.
 
C’est souvent comme ça, les gens trop cool.
 
 

 

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1 décembre 2006 5 01 /12 /décembre /2006 00:01
Elles étaient sœurs. L’aînée était aussi blonde que sa cadette était brune. Elles étaient plutôt jolies, plutôt sympathiques, plutôt populaires. Nous étions camarades de lycée.
Je connaissais mieux Solène, la plus jeune des deux. Nous nous passions des notes de cours quand l’une de nous était absente, prenions un café ensemble à l’occasion, rigolions bien.
Solène et sa sœur vivaient avec leur mère dans un petit appartement non loin de chez moi. Celle-ci était seule pour s’occuper de ses filles, était un peu dépressive, comme beaucoup de mères qui ont consacré leur vie à leurs enfants et qui, un jour, se rendent compte que les enfants sont grands, que le temps les a rendues plus vieilles qu’elles ne le voudraient, plus vieilles que ce qu’elles sont prêtes à accepter. Elles sont seules et le resteront quand la progéniture abandonnera le nid. Voilà ce qu’elles se disent.  
Les deux sœurs vivaient pleinement leur adolescence. Leurs histoires de cœur les poussaient à téléphoner aux copines des heures durant, à rêvasser en contemplant la lune dans le ciel, à se projeter dans l’avenir. Solène avait eu une expérience amoureuse difficile. Elle avait consenti à faire don de sa virginité à un jeune homme charmant au premier abord, pour se faire traiter comme une moins que rien sitôt l’acte achevé. Elle n’en nourrissait pas plus d’amertume que ça. Elle esquissait un sourire un peu attristé en racontant comment il lui avait jeté le linge de lit taché de sang à la figure, tout en lui disant avec mépris : « Tiens, tu me dois une paire de draps ».
Solène n’était pas rancunière. Cette aventure malheureuse ne l’avait pas poussée à se défier des hommes, et elle avait trouvé quelqu’un d’autre, un garçon qui savait, cette fois, respecter sa délicatesse et sa fragilité. Elle était heureuse. Je connaissais moins sa sœur, mais elle vivait une vie qui semblait elle aussi épanouie.
 
Un matin, ce fut l’effervescence au lycée. Tout le monde chuchotait, murmurait, s’étonnait. « Oh ! » faisaient les uns. « Ah ? » faisaient les autres. « Pas possible ! » s’exclamaient certains. Les plus émotifs essuyaient une larme.
Je m’enquis de ce qui s’était passé. On me raconta.
 
Solène était rentrée chez elle. Un soir comme tous les soirs. Un soir d’automne, quand il fait déjà nuit alors qu’il est encore tôt. Je peux presque l’imaginer, avec son sac à dos rempli à craquer, ses cahiers et sa trousse pleine des petits mots passés en classe, franchir la porte d’un appartement qu’elle trouva étrangement sombre. Je peux presque l’entendre, parce qu’elle me l’a raconté plus tard, appeler sa mère, étonnée de son absence, traverser l’appartement, pièce après pièce, sentir l’angoisse monter, le sentiment que quelque chose cloche. Jusqu'au moment où Solène entra dans la salle de bains.
 
Elle me l’a dit, je ne sais pas où elle a trouvé les mots. Elle me l’a dit sans sanglots, sans émotion apparente. Elle me l’a dit avec le regard perdu dans le vague, comme si elle parlait de quelqu’un d’autre.
Solène a trouvé sa mère électrocutée dans la baignoire, le sèche-cheveux immergé dans l’eau du bain.
 
Quelques jours plus tard, pendant la récréation, un silence inhabituel pesait dans la cour. Nous remontâmes en classe. Le cours qui suivit fut presque normal. Il fut simplement interrompu par quelques minutes de mutisme collectif. Professeur et élèves retinrent leur respiration et peut-être leurs larmes en entendant sonner les cloches de la chapelle voisine. A deux pas, à l’âge où l’on se rebelle contre la détestable autorité parentale, Solène et sa sœur pleuraient leur mère et lui disaient au revoir pour la dernière fois.
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29 novembre 2006 3 29 /11 /novembre /2006 00:00
L’indifférence colle souvent aux gens comme une seconde peau dont ils ne savent plus se défaire. Ce qui, au départ, est probablement une protection de soi, surtout dans la jungle des villes, devient rapidement une manière d’être qui s’impose et finit par devenir définitive.
La scène se passe un samedi. Le samedi, c’est le jour des courses. Les familles en profitent, avant ou après le passage à l’hyper selon les habitudes, pour se sustenter au fast food du coin. Les enfants se goinfrent avec bonheur des immondes sandwiches industriels, plus délicieux à leurs yeux que les plats les plus fins, mangent avec leurs doigts et repartent, le plus souvent, avec un jouet et un ballon. Le paradis.
Voilà pourquoi, le samedi midi, le fast food qui jouxte le supermarché où je vais faire mes courses est plein à craquer. Tout n’est que brouhaha, rires enfantins, réprimandes parentales, tintement des pièces. L’air est saturé de friture, de sodas, de la sueur des employés qui ont trop chaud sous leur casquette. Les queues aux caisses sont interminables. Les tables sont pleines et les consommateurs doivent encore, après la difficile épreuve de l’attente puis de la commande, faire preuve d’un œil de lynx et d’une rapidité de guépard pour trouver une table libre et s’y installer. Aux heures les plus stratégiques, réussir cet exploit est digne d’un marathon de haut niveau. Tout y est : le stress, la compétition, l’endurance.
Samedi midi, j’étais donc perdue parmi la foule dans cette usine à graisses, à la plus grande joie de Fiston. J’avais réquisitionné une table et attendais que Chéri revienne avec les plateaux. Nous mangeâmes. Au moment de partir, Chéri prit les plateaux pleins des seuls emballages et débarrassa. Un père de famille nous demanda plutôt aimablement si nous avions terminé, ce à quoi nous répondîmes par l’affirmative. Aussitôt, il installa son fils sur la chaise au dos de laquelle était encore accroché le manteau de Fiston, avant de s’en retourner vers les caisses. Quelque peu contrariée qu’on ne me laisse même pas partir ni retirer mes affaires avant de prendre possession des lieux, je me tus néanmoins. Pris le manteau. Entrepris d’habiller mon rejeton, lequel, excité par le ballon qu’il emportait tel un trophée, s’agitait comme un beau diable.
Soudain, un homme trapu, chauve, bedonnant s’approcha du petit garçon installé là par son père et lui donna l’ordre de déguerpir. Interdite par ce comportement, j’observai la scène. L’enfant intimidé obéit et c’est avec un sentiment d’échec et d’injustice qu’il alla pleurnicher auprès de son paternel. Celui-ci, outré, semblait prêt à en découdre avec l’envahisseur quand une table se libéra un peu plus loin. Epuisé d’avance par le conflit qui s’annonçait coriace, il rendit les armes et dirigea ses enfants vers ce nouvel eldorado sans insister.
Pendant ce temps, j’habillais Fiston. J’eus à peine le temps de décoller mes fesses de la chaise que j’occupais quelques instants plus tôt que partout, on forçait le passage. Les enfants voulaient passer, me contournaient et semblaient presque prêts à m’escalader. Affairée à forcer sur la fermeture éclair – coincée- du manteau de Fiston, je serrai les mâchoires de contrariété. Après tout, c’étaient des gosses.
Un genou encore à terre, je sentis cette fois un coup net dans le bas du dos, et fus violemment bousculée. Je relevai la tête juste à temps pour voir le chauve ventripotent s’asseoir à mon ancienne place, son regard bovin éclairé par une lueur de victoire. Je bondis, courroucée, et lui dis que même si je comprenais qu’il soit pressé, j’aimerais pouvoir habiller mon fils sans être bousculée, qu’on me laisse le temps de partir. On peut attendre quelques minutes, tout de même !
Il me regarda avec stupeur comme si je venais tout juste de me matérialiser devant lui. Il prit un air mortifié et, pire que tout, un air sincère.
-         Je ne vous avais pas vue, madame, dit-il.
Devant mon scepticisme, il enchaîna :
-         Je suis désolé. Vraiment, je ne vous avais pas vue, répéta-t-il. Je me confonds en excuses.
 
Le plus étonnant, le plus grave, le plus inquiétant, c’est que je suis persuadée qu’il disait vrai.
 
Quand l’Autre devient invisible, on le piétine en toute bonne foi.
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Photo James Davenport  ( www.futura-sciences.com)
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27 novembre 2006 1 27 /11 /novembre /2006 00:02

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J’ai souvent eu de singuliers voisins. Je pensais avoir brisé le cercle infernal de la cohabitation conflictuelle quand, enceinte jusqu’aux dents, j’emménageai avec Chéri dans l’immeuble que nous habitons aujourd’hui.
L’immeuble était très agréable, propre. L’appartement était grand, lumineux, plein des promesses d’une vie nouvelle. Les premières semaines, nous étions ravis. C’était l’été, il faisait beau. Nous nous baladions, découvrions avec bonheur un nouveau quartier et ses attraits. Puis il se mit à faire chaud. Très chaud. Chéri et moi prîmes donc l’habitude de sortir nous promener en fin de soirée, afin de profiter de la fraîcheur nocturne avant la nuit.
L’ascenseur que nous utilisions pour descendre ne fonctionnait pas bien. A chaque fois que nous appuyions sur le bouton d’appel, il émettait un bruit désagréable, un grand « clac ! » sec qui résonnait dans toute la cage d’escalier. Comme l’ascenseur ne se mettait pas en route, nous insistions. « Clac ! Clac ! »  faisait l’ascenseur avec obstination. Puis, après quelques hésitations, la machine consentait à venir. Avec un peu d’appréhension –allions-nous rester coincés toute la nuit dans cette cage de fer ? - nous montions dedans.
C’était ainsi tous les soirs. Presque à heure fixe, le silence de l’immeuble était déchiré des « Clac ! » tonitruants de la machine défaillante. Je pestais souvent, et répétais, soir après soir, sans jamais prendre le temps de faire les démarches en journée, qu’il faudrait songer à la faire réparer.
 
Après plusieurs jours de promenade tardive, alors que je venais d’appuyer sur le bouton d’appel de l’ascenseur à trois reprises (CLAC ! CLAC ! CLAC !), j’entendis un cri rauque, presque un rugissement de fauve qui me fit sursauter. L’ascenseur ne répondit pas. Chéri appuya de nouveau sur le bouton (CLAC !). Cette fois, le grondement sauvage ne se fit pas attendre : « Whoooooooooooooorrrrrrrrroooh, c’est pas bientôt fini oui ? » 
 
Chéri et moi nous regardâmes, saisis de stupeur. La voix semblait venir de nulle part, elle emplissait l’immeuble comme si elle émanait des murs eux-mêmes.
-         Euh, c’est l’ascenseur qui ne marche pas ! lança Chéri un peu timidement en guise d’explication.
Pour toute réponse, nous entendîmes le bruit d’une porte qui claque, signe que le monstre avait réintégré son repaire.
 
Nous avions presque oublié l’incident quand, quelques jours plus tard, nous eûmes de nouveau affaire à l’irascible voisin.
Alerté par les « Clac ! » tonitruants, la voix vociféra : "Waaaaaarrrrrrroooooooohaaaaaaaaaaaaah». Cette fois, j’éclatai de rire. Chéri, toujours poli et courtois, entreprit de lui expliquer la situation (l’ascenseur qui ne marche pas).
-         Tu descends à pied, connard ! fut la seule réponse qu’il reçut.
-         Mais ma femme est enceinte de huit mois ! s’énerva Chéri.
-         Je m’en fous ! Tu descends à pied ! Connard ! rooooooooooooooohaaaaaaaaaah !
 
Ni une ni deux, nous montâmes jusqu’à l’appartement présumé de la bête et frappâmes, encore convaincus des vertus du dialogue.
Les vociférations se firent plus intenses, toujours ponctuées d’insultes. La créature qui nous servait de voisin n’ouvrit pas.
-         Casse-toi, connard !
-         Euh, non, cette fois ce n’est pas « connard », mais « connasse » qui veut vous parler, dis-je non sans humour.
-         Eh bien casse-toi, connasse !
 
Je sus qu’il n’y avait plus rien à espérer.
Nous lui avons écrit une lettre afin de mettre les choses au clair. Lui avons expliqué que les insultes, c’était terminé, sous peine d’une plainte immédiate. Le lendemain, nous récupérions notre missive, déchirée en mille morceaux, dans notre boite aux lettres. J’imaginai sans peine l’ogre, la bave aux lèvres, montrant les dents et gémissant des « rooooooooooooooooohaaaaaaaaaa » comminatoires, affairé à mettre en pièces notre courrier.
Finalement, les choses en restèrent là.
 
Quand je le vis enfin, je compris que si l’aspect extérieur ne renseigne pas toujours sur l’être intérieur, le physique peut cependant être en totale adéquation avec la personnalité. Petit, trapu, voûté, le visage prognathe, les yeux minuscules et enfoncés, le pauvre être promenait sa méchanceté et sa laideur sans aucune lueur d’humanité dans le regard. Cela fait des années que nous le côtoyons. Ancien militaire, il serait dépressif, c’est l’explication la plus commode. Invariablement, il affiche une mine patibulaire.
 
 
Parfois, Autrui est un ours dérangé en pleine hibernation. Le plus difficile est d’identifier sa tanière.
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