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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

24 novembre 2006 5 24 /11 /novembre /2006 12:34
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La cour de récréation du lycée, c’était le catalogue meetic des ados en mal d’amour. Chacun observait ceux et celles qui s’offraient à la vue de tous, y allait de son commentaire, tantôt flatteur tantôt assassin, puis passait au candidat suivant. Les filles et les garçons procédaient souvent différemment. Cependant, la diversité des pratiques et du mode de sélection ne changeait rien au principe de base : la cour était un terrain de chasse.
Assise sur mon banc, walkman vissé sur les oreilles, cigarette à la main, j’attendais que le temps passe, les yeux perdus dans le vague et la mélancolie plein le cœur. Et puis je remarquai un garçon. Brun, de grands yeux en amande, un visage divin… Je tombai sous le charme. Aussitôt, je décrétai que c’était une beauté fatale et qu’il me le fallait sans attendre.
Les jours qui suivirent, je n’eus d’yeux que pour ce garçon. J’en vins à savoir qu’il se prénommait William, dans quelle classe il était. Je me pâmais dès que nos regards se rencontraient.
Lorsque, avec des amis, il jouait au foot dans un coin de la cour, je ne me lassais pas de l’admirer : ses muscles, son corps, ses yeux si beaux et ses cheveux d’un brun ténébreux. L’année scolaire qui s’achevait et qui m’apparaissait quelques semaines auparavant s’étirer à n’en plus finir filait désormais à toute vitesse. Jour        après jour, je le cherchais du regard à chaque pause, sentais mon cœur battre la chamade lorsque je l’apercevais. Et puis je lui parlai. Il était gentil, il plaisantait, je nourrissais l’espoir, presque la certitude que mon attirance était réciproque. C’était une évidence.
A midi, après le repas, je me rendais dans une petite salle appelée foyer des élèves. J’étais certaine de l’y trouver. Nous passions un bon moment, à échanger, et c’est le cœur mortifié que je retournais en cours lorsque la sonnerie retentissait.
 
Un jour, je n’étais pas disponible pour discuter avec William. Une de mes camarades de classe n’avait pas révisé son contrôle d’histoire et j’essayais de lui faire un cours de rattrapage express, en lui racontant le plus rapidement possible et avec des termes fort peu académiques le déroulement d’une période historique. Elle riait de ne retenir aucune des dates que je lui faisais répéter. Mais, bonne élève, docile, elle s’exécutait.
Elle, c’était Laure. Blonde. Un peu rondouillarde. Des yeux clairs, un visage porcin mais pas désagréable à regarder tant que la jeunesse serait là. Elle vivait seule avec sa mère, avait peu de moyens financiers, un fiancé avec lequel elle avait l’intention d’emménager prochainement. « Après le bac » disait-elle. Le bac qu’elle ne révisait pas.
Assise sur l’un des fauteuils du foyer des élèves, les jambes croisées, fumant une énième cigarette, je poursuivais mon récit historique avec le sérieux des profs investis d’une mission. Laure allait réussir ce contrôle, il le fallait. Soudain, l’entrée de William me perturba dans ma tâche. Il me vit, me sourit et, me voyant occupée, demeura à l’écart. Il s’assit plus loin avec ses propres amis, prit une canette au distributeur placé à la disposition des adolescents et ne vint pas vers moi.
Il restait à peine quelques minutes avant de monter en classe affronter le sujet d’histoire. Laure riait de plus belle, incapable de se concentrer. Pendant qu’elle essayait de se remémorer mes explications, je regardai William, son profil, William qui rit, William qui discute. William qui regarde vers moi. Aussitôt, je détournai les yeux. Sûre d’être admirée, je me rengorgai intérieurement tout en feignant l’indifférence absolue. A chaque fois que je vérifiais, William me lorgnait. Sûre de mon irrésistible pouvoir de séduction, je m’apprêtais à lui faire le plus accrocheur des sourires. Laure partit avant moi, ce qui me laissait un peu de temps pour parachever mon entreprise de séduction. Je me levai et échangeai quelques mots avec William en passant près de lui. Des mots frustrants de banalité.
Alors que j’allais m’éloigner, il me rappela.
-         Oui ? fis-je pleine d’un espoir dissimulé.
-         Je peux te poser une question ?
-         Bien sûr, minaudai-je, certaine que le moment tant attendu était enfin arrivé.
 Je me préparai de ce fait à prendre l’air surpris, flatté, un air envoûtant et accepter sa probable invitation alors que, suspendu à mes lèvres, il n’oserait espérer une réponse positive. J’attendis. Au lieu de cela, il me demanda :
-         Elle s'appelle comment ta copine ?
 
 
Quelques jours plus tard, je vis Laure et William bras dessous, bras dessus. Ils quittaient le lycée vers une destination inconnue. Aussitôt je nourris une haine farouche pour cette rivale qui s’ignorait et lui souhaitai tout le mal du monde.
Le mois de mai touchait à sa fin.
Je ne sais plus si Laure a réussi son contrôle, ni si elle a eu son bac, ou si elle habite encore avec sa mère. Je me souviens simplement que, quelques jours plus tard, j’appris qu’elle était à l’hôpital, sérieusement amochée. Le fiancé avec lequel elle devait se mettre en ménage, furieux d’avoir été trahi, l’avait tabassée sur le parking glauque d’un Franprix de quartier.
Et je me souviens aussi, même si j’ai quelque peine à le dire, que je trouvai assez d’hostilité en moi pour m’en réjouir. 


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23 novembre 2006 4 23 /11 /novembre /2006 10:32
La mère d’Annabelle est une femme étrange.
 
Superstitieuse, elle collait des images ésotériques un peu partout, au gré de ses lubies. Quand nous étions voisines, j’étais, par exemple, terrifiée de me rendre chez elle. Sur sa porte d’entrée était placardée l’effigie d’une étrange bête, un démon biscornu au regard foudroyant qui semblait prêt à sortir de l’affiche pour m’engloutir avec lui dans les tréfonds de l’enfer. Dès que mes yeux se posaient sur cette étrange illustration, j’étais envahie d’une indicible terreur et dévalais en courant les escaliers qui me ramenaient chez moi. Ma mère, elle, riait de bon cœur quand je lui faisais part de ma terreur : « Mais non, faut pas avoir peur, tu ne vois pas qu’elle est folle ? ».
Si, justement.
 
Après notre déménagement, nous nous sommes perdues de vue de longues années, Annabelle et moi. Puis, un jour, par le plus grand des hasards, nous nous sommes rencontrées avec nos familles respectives dans un supermarché de la région. La famille habitait désormais une commune voisine de la nôtre. Le plus naturellement du monde, nous échangeâmes nos numéros de téléphone afin de reprendre le contact interrompu.
De temps en temps, le dimanche, j’allais donc rendre visite à Annabelle. Nous discutions. Parfois nous prenions le thé avec sa mère, toujours souriante. Celle-ci, presque comme une copine, se laissait aller à des confidences. Ce fut ainsi que j’appris l’existence de son amant, Nicolas. Ce n’était un secret pour personne : le mari savait, la fille savait, et toute la famille connaissait l’individu en question. Après une relation passionnelle et passionnée, la mère d’Annabelle avait décidé de s’éloigner d’un soupirant un peu trop envahissant. Elle n’y parvint pas.
Nicolas les harcelait. Il venait rôder sous les fenêtres de son aimée, poussait des hurlements qui déchiraient la nuit et le sommeil des habitants du quartier, criait son désespoir et son abandon jusqu’à ce que la police l’invite fermement à déguerpir. Devant l’indifférence de sa belle, Nicolas se fit plus agressif. Menaçant. Il se sentait capable de tuer celle qui lui tournait le dos, tuer l’époux légitime et cocu contrit, tuer les grands enfants même, s’il le fallait.
Il la suivait jusqu’à son travail, l’attendait quand elle sortait, lui tenait des discours de plus en plus incohérents. Elle s’inquiéta quand il commença à l’appeler « maman ». Là, cela ne fit plus rire personne. Estomaquée, j’assistai indirectement à ce feuilleton réel et suivait le déroulement de l’intrigue avec effroi et stupeur.
 
Je ne m’en aperçus pas tout de suite, tant elle faisait ce geste avec naturel et décontraction, mais la mère d’Annabelle allumait une bougie à chaque fois que j’étais présente. Après avoir remarqué cela plusieurs fois, je pris conscience qu’elle s’adonnait au même rituel à heure fixe. Six heures de l’après-midi. Bougie. Semaine après semaine, que je passe le samedi, ou le dimanche, ou plus rarement en semaine, elle allumait sa bougie à 18 heures pétantes. J’en souris, prenant cela pour une excentricité anodine et sans conséquence, mais trouvai cela plus étrange lorsque, un jour où la mère était absente, je vis Annabelle se précipiter, allumette à la main, vers ce gros cierge afin d’effectuer à l’heure dite le cérémonial maternel. Elle resta évasive devant mes questions et s’empressa de changer de sujet.
 
Nicolas poursuivait son inlassable persécution. Toute la famille vivait désormais dans la peur. Il viendrait mettre le feu, disait-il. Il viendrait chercher « maman » pour l’emmener avec lui. La police ne faisait pas grand-chose, m’expliquait la mère d’Annabelle devant une tisane. Puis, un large sourire déchira son visage et elle me demanda :
-         Tu veux voir à quoi il ressemble ?
-         Oui, bien sûr, répondis-je.
 
Elle se leva, se dirigea vers le lourd bougeoir, qui trônait sur une cheminée inutilisée. De part et d’autre étaient disposées des petites statues, des figurines. Je pris conscience à quel point cela ressemblait à un autel. Soulevant le bougeoir métallique, elle saisit la photographie coincée dessous, et me l’apporta. Nicolas était un homme quelconque, aux traits insignifiants. J’étais bien plus intriguée par toute cette mise en scène que par la physionomie du bonhomme. Quand je lui rendis la photographie, la mère d’Annabelle alla la déposer soigneusement sous le bougeoir d’où elle l’avait extraite. Quand 18 heures sonnèrent, elle alluma la bougie.
Je ne prêtai guère attention à tout cela sauf lorsque j’assistais à ces scènes pour le moins bizarres. Je ne fis pas non plus le rapprochement avec les insectes que l’épouse infidèle élevait dans des bocaux fermés. Elle leur donnait des feuilles de laitue à manger, se moquait à grand rire de mon aversion pour les bestioles et prenait un air à la fois mystérieux et amusé lorsque je lui demandais pourquoi elle gardait ces vers chez elle. Je me souvins des affiches démoniaques de mon enfance, et malgré tout mon rationalisme de jeune adulte, je ne pus m’empêcher de frissonner en imaginant les obscures convictions et les sombres pratiques de la mère de mon amie.
Les mois passèrent. L’autel était systématiquement dressé lorsque je pénétrais chez Annabelle. Dessous, les coins cornés de la photo de Nicolas attiraient mon regard comme un aimant.
 
Un beau jour, au téléphone, Annabelle m’annonça que Nicolas s’était suicidé en se jetant d’un pont parisien. Son corps avait été repêché dans la Seine. La nouvelle fut accueillie avec bien plus de soulagement que de tristesse par les membres de la famille, et c’est comme d’un heureux événement qu’on m’en fit part.
Quand j’eus l’occasion de retourner chez Annabelle, les statuettes, la bougie, la photo qui avaient pourtant surplombé la cheminée des mois durant avaient disparu. Comme si tout cela était désormais inutile maintenant qu'avait été exaucée sa drôle de prière.
 
 
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21 novembre 2006 2 21 /11 /novembre /2006 01:36

http://pinkypooh.net/files/u1/menottes.jpg

Un matin, j’entrepris de faire quelques emplettes. Je me retrouvai à déambuler dans le rayon des gels douche, des shampoings, des dentifrices. Près de moi, des mères de famille affublées de leur marmaille, des petits vieux boitillant qui se déplaçaient avec peine et, rapides comme l’éclair, des jeunes femmes pressées de retourner au bureau.
Je me frayai un chemin au milieu de toute cette faune et cherchai du regard le produit dont j’avais besoin. J’avais du mal à le trouver, aussi restai-je plus longtemps que prévu.
A ma droite, un homme s’éternisait lui aussi. C’était plutôt inhabituel, alors je le regardai subrepticement. De taille moyenne, il portait une veste un peu défraîchie, marron. Une chemise banale, sans cravate, avec les deux premiers boutons ouverts. Un pantalon en velours, marron lui aussi, qui tombait sur des chaussures laides mais en bon état. Un type quelconque, celui que personne ne remarque jamais.
Peut-être comptait-il là-dessus, précisément. Tout en marron fadasse, le cheveu terne, ni éblouissant ni inquiétant, il avait toutes les chances de passer inaperçu. Pariant sur sa transparence, il éventra l’emballage d’un lot de cinq savonnettes à l’aide d’une clé pointue, en saisit une et la fourra dans la poche intérieure de sa veste. Interloquée, je levai les yeux vers son visage. Je le trouvai fermé, résolument inexpressif. Le regard fixe, il prit un flacon et le subtilisa avec autant d’aisance qu’il l’avait fait pour la savonnette.
Je tournai la tête à gauche, à droite. A deux pas, deux employées du supermarché plaisantaient entre elles, lâchaient quelques rires, renseignaient des clients. Plus loin, un vigile à l’air austère arpentait l’allée sur laquelle donnaient les caisses, prêt à intercepter tout individu suspect. Et personne ne voyait le voleur, là, sous leur nez, qui se servait à la barbe de tous sans même tenter de dissimuler son acte. Son assurance le rendait insoupçonnable.
Je m’éloignai, un peu rapidement, comme saisie de honte et m’enfuis à sa place. Je continuai mes courses, encore sous le choc, et de longues minutes s'écoulèrent avant que je ne parvienne à penser à autre chose. C’est en passant dans un rayon voisin que je le trouvai à nouveau sur mon chemin. Il remplissait sa poche, qui devait décidément être immense, avec d’autres articles. Une vendeuse était là, juste en face de moi. Elle passa tout près et sans en avoir l’intention, je lâchai, dans un souffle d’indignation : « Cet homme, là, il vole tout ce qu’il peut ».  Quand je repris ma respiration, c’était trop tard. Je l’avais dit.
 
Elle écarquilla les yeux et son regard se posa successivement sur moi, puis sur le voleur. Je m’éloignai, prise d’une agitation soudaine, posai mes articles n’importe où et quittai le magasin sans rien avoir acheté.
Tandis que, dans la voiture, je voyais les kilomètres défiler, je me remémorai l’homme que ma mémoire avait photographié. Sans porter de haillons, il était néanmoins mal habillé. Il volait des produits de toilette. A partir de ces deux seules constatations il était facile de lui inventer une vie de marginal sans le sou luttant obstinément pour garder une certaine dignité. Facile aussi de l’imaginer, les poches pleines et la marche tranquille, s’avancer vers la sortie et se faire héler par l’agent de sécurité aux aguets. Deviner son étonnement, sa peur, son renoncement peut-être ? Et moi tranquille dans ma voiture, seule avec ma conscience et sans les courses dont j’avais pourtant besoin.
 
Parfois, c’est surprenant, on se découvre aussi étranger à ses propres yeux que l’est autrui.
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16 novembre 2006 4 16 /11 /novembre /2006 01:23

http://us.123rf.com/400wm/400/400/rrrneumi/rrrneumi1010/rrrneumi101000049/8063579-cigarette-allumee-dans-le-cendrier-blanc-sur-fond-noir.jpg

Au lycée, quand vraiment un cours était insupportable, une seule solution s’offrait à nous : feindre le malaise et demander à aller à l’infirmerie.
L’infirmerie était un endroit béni : l’infirmière était adorable, très à l’écoute. Elle discutait avec les élèves et donnait des sucres quand une fille un peu trop coquette ou pressée, coupable d’avoir négligé le petit-déjeuner, se voyait rattrapée par l’hypoglycémie. On pouvait même se plaindre des profs, pourvu que l’on n’exagère pas. Elle écoutait, sans jugement, sans réprimande, retenait un sourire complice que l’on lisait néanmoins au fond de ses yeux. Il y avait des lits sur lesquels on pouvait prolonger une nuit trop courte, ou récupérer après une faiblesse réelle.
Je n’abusais pas mais il m’arrivait, que je sois fatiguée, ennuyée ou simplement malade, de m’y rendre pour une pause fort appréciable. Ce fut ainsi que je croisai Isaac.
 
C’était un vendredi, en fin de matinée. Le temps était pluvieux. Je méditais sur des malheurs que l’adolescence faisait paraître insurmontables, accoudée à la fenêtre du rez-de-chaussée, une cigarette à la main. L’avenir me semblait désolant et plein de promesses. J’étais à la fois ces gouttes de pluie et le timide rayon de soleil qui se profilait à l’horizon.
Soudain, je sentis une présence. Je tournai la tête et vis un garçon grand, taciturne, fermé. Un grand gaillard musclé. Il me regarda du coin de l’œil et me demanda une cigarette. Je n’en avais plus. « Ah » fit-il simplement.
Je lui proposai, dans un élan de générosité, de partager la mienne. Il accepta et s’accouda à la fenêtre. Côte à côte, nous regardâmes la cour de récréation déserte, le bâtiment gris du réfectoire un peu plus loin, le bitume humide. Nous avons discuté, un peu. Des banalités échangées. La cigarette achevée, la sonnerie retentit. C’était l’heure du repas. Isaac me dit au revoir et s’éloigna alors que je rassemblais encore mes affaires.
Je ne l’avais jamais remarqué auparavant, et m’empressai de l’oublier.
 
Une semaine plus tard, pendant la récréation, une de mes camarades de classe poussa un grand cri et posa sa main sur son cœur, comme si elle avait reçu un choc violent en pleine poitrine.
-         C’est Isaac ! s’exclama-t-elle, incrédule. C’est Isaac !
-         Et alors ? demandai-je, intriguée par sa réaction.
-         Tu ne connais pas Isaac ? 
Elle était scandalisée de mon ignorance.
-         Non, rétorquai-je, je ne connais pas Isaac. Enfin si, je l’ai croisé à l’infirmerie vendredi, mais je ne le connaissais pas avant.
 
Elle m’expliqua alors. Isaac. Un garçon qui sortait tout juste de l’adolescence et de prison. Il venait de revenir dans un lycée qu’il avait quitté quelques mois auparavant à l’occasion d’un séjour derrière les barreaux. On fut incapable de me renseigner sur les causes réelles de sa détention. Simplement, il fallait le savoir, Isaac était dangereux. Deal. Vol. Le genre de mec avec lequel on ne rigole pas. Le méchant du western-lycée dont nous étions les protagonistes.
Bon. J’avais fumé une cigarette avec Isaac, le caïd local.
 
Le temps passa, tellement vite que je me trouvai propulsée des années plus tard sans même m’en rendre compte. Puis un jour, dans la rue, on croise la connaissance qui, elle aussi, se souvient de nous. « Oh, mais que deviens-tu depuis le lycée ? ». Question classique.
On m’expliqua : les études, les projets, le futur métier… Je fis de même.
« Et Bidule, tu te souviens de Bidule ? » Autre interrogation attendue. Nous passâmes en revue tous les Bidules du lycée quand, j’ignore comment, nous en vînmes à parler d’Isaac.
Isaac a continué sa vie de délinquant, de marginal. Ce vendredi où nous avons fumé la même cigarette, cela faisait une semaine qu’il était sorti de prison. Quinze jours plus tard, il y retournait. Après quelques années d’allées et venues entre la geôle et le domicile parental, Isaac avait été abattu en pleine rue. Une balle dans la tête, c’est aussi rapide que définitif. Règlement de comptes sans doute, sombre histoire de crapules.
Isaac avait un peu plus d’une vingtaine d’années. 
 
Après m’avoir raconté cette vie en accéléré, cette vie gâchée, la connaissance me gratifia d’un immense sourire et prit congé. Elle repartit vers son avenir avec la gaieté et l’insouciance propres à la jeunesse.
 
De temps à autre, les vendredis de pluie, il m’arrive de m’installer près d’une fenêtre et, protégée de l’averse, je crois parfois sentir la présence d’Isaac, dont l’existence fut aussi brève qu’une cigarette fumée à deux.
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13 novembre 2006 1 13 /11 /novembre /2006 01:22

http://www.urvoas.org/wp-content/uploads/2007/06/dallenogare.jpg

Lorsque j’étais étudiante, j’aimais me promener dans les rues de Paris, errer dans le quartier latin. J’aimais aller à la bibliothèque universitaire, entrer dans les librairies, caresser les livres que j’aurais aimé acheter pour finalement repartir les mains vides. J’appréciais ces rues malgré leur grisaille, je me nourrissais de cette ambiance si particulière. Pleine de vie et de vies. Je sentais l’effervescence intellectuelle qui régnait là, les étudiants chargés de classeurs qui pensaient en même temps à leurs examens, à leur nouvelle vie amoureuse et à la prochaine soirée entre amis. Je m’asseyais dans les cafés et commandais un expresso tout en rêvassant, perdue dans la contemplation des passants. J’admirais même la pluie qui tombait en fines gouttes et faisait fuir les touristes et les pressés, dont beaucoup se protégeaient en rabattant simplement leur capuche sur la tête.
Le quartier latin, c’est aussi les familles fraîchement immigrées, venues de l’Est, assises sur les grilles du métro pour se réchauffer. Les enfants jouent avec les emballages cartonnés du fast food du coin en se blottissant contre les jupes de leur mère, les plus grands s’entraînent à l’accordéon avant de s’engouffrer dans le métro. Plus loin, un vieillard édenté et malheureux comme les pierres fixe un point dans le vague avec une expression résignée, la main tendue, comme figée. On le frôle, on trébuche presque sur cette main qui empiète sur le trottoir. La petite boîte posée à ses pieds ne contient que quelques pièces.
Les voitures vont et viennent. Les klaxons, les bruits des moteurs, les bus complètent ce décor qui fut mon quotidien pendant tant d’années. Où je me revois rien qu’en y pensant.
 
Au milieu, là, il y a moi. Personne ne me voit tout comme je ne vois personne. Je croise dix, cent personnes, mais je suis incapable de retenir un visage, un regard. Et soudain, il y a ce garçon au sourire bienveillant qui m’arrête. Quelques gouttes de pluie tombent, je fronce les sourcils mais l’écoute. Il sourit toujours. Me montre des cartes postales, très jolies, sur lesquelles on peut voir un joli dessin, l’œuvre d’un artiste débutant sans doute. Je lui rends poliment son sourire tout en consultant ma montre. Il ne se laisse pas démonter et, bien décidé à capter mon attention, se lance dans une présentation accrocheuse :
     -   Bonjour, je vous demande cinq minutes. Voilà, avec des amis étudiants nous avons monté une association … .
Je l’écoute, un peu mal à l’aise. Je comprends qu’il vend ses cartes postales, que je n’en ai que faire, que je n’ai pas d’argent, qu’il va falloir lui dire non, qu’il est charmant et que je suis en retard. J’attends qu’il reprenne sa respiration et je m’engouffre dans cette pause salutaire.
-         Je suis désolée, lui dis-je en compatissant sincèrement, mais je n’ai pas d’argent sur moi …..
 
Je ne finis pas une explication qui meurt sur mes lèvres. Il change de regard. Avale son sourire. S’étouffe avec. Me fixe avec dureté. Nos regards se rencontrent un long moment.
-         Connasssssse, siffle-t-il avec mépris.
 
Puis il tourne les talons. Je reste là, sous la pluie qui s’est intensifiée. Je me retourne pour vérifier que je ne l’ai pas inventé. Non, il est bien là. Devant un autre passant, le voilà qui brandit ses cartes, les décris, le sourire aux lèvres. Il a remis son masque.  Médusée, je reprends ma route d’un pas lent et abasourdi. J'observe mieux les visages, je les trouve fermés, tristes, hostiles parfois.
 
Tout le monde porte un masque et la plupart l’ignore.
 
 
Photo dallenogare
 
 
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10 novembre 2006 5 10 /11 /novembre /2006 20:20

http://tuna.senyuz.free.fr/wordpress/wp-content/gay-pride.jpg

Chris est né le 25 décembre. C’est la date de naissance qui a motivé le choix de son prénom. Comme il est plus facile d’appeler un enfant Chris que Jésus, ce fut Chris.
Chris aimait beaucoup raconter cette histoire. Elevé par sa mère comme un second Messie, il avait de lui-même une haute estime, en même temps que la volonté de ne pas décevoir. Ce que sa maman pensait de lui était primordial, et il avait probablement grandi avec cette obsession de coller aux désirs maternels.
Etudiant à Paris, il habitait avec son frère loin du cocon familial. C’est lui qui tenait la maison, qui faisait le ménage, passait la serpillière, avec un soin qui n’avait rien à envier à celui dont fait preuve la plus maniaque des ménagères.
Chris était beau, ce genre de beauté méditerranéenne qui ne laisse pas les filles insensibles. Il avait un sourire enchanteur mais n’abusait pas d’un charme qu’il méconnaissait lui-même.
 
Nous nous entendions bien. Il lut avec intérêt les romans que j’avais écrits, adolescente, fut même franchement emballé par l’un d’eux et m’encouragea à faire, une énième fois, la tournée des éditeurs parisiens. Après cela, il s’essaya à son tour à l’écriture. Je me souviens de la fierté touchante avec laquelle il m’apporta quelques feuillets dactylographiés, un matin d’hiver. Je les lus attentivement, épouvantée par l’ineptie de l’histoire et le style lourd, ne sachant comment rester honnête tout en préservant sa susceptibilité et son ego.
Au fil des mois, son apparence physique évolua également. Il se laissa pousser la moustache et le bouc, ce qui lui donnait la même allure générale que mon fiancé, dont il était l’ami. Quand Chéri décida, sur un coup de tête, de tout raser, Chris n’attendit pas plus de quelques jours avant d’en faire autant. Quelques mois plus tard, Chéri renoua avec son style initial, et Chris cessa lui aussi de se raser.
 
Puis il m’abreuva de compliments sur ma tenue vestimentaire, les bijoux que je portais, mes sacs à main. Flattée, je souriais. Dans le même temps, toutefois, Chris me disait des choses troublantes :
-         J’aime bien tes mains. Ce sont plus des mains de mec, tu vois…
-         Ah oui ?  m’étonnai-je. Mais qu’appelles-tu « des mains de mec » ?
-         Je ne sais pas, je trouve que tu as plus des mains de mec … Ah mais moi j’aime bien, hein … !  ajouta-t-il pour me rassurer.
 
Bon. Je n’insistai pas. Quelques jours plus tard, il m’expliqua comme mon caractère lui plaisait. Un caractère déterminé, dur parfois. « Un caractère plus de mec, tu vois » selon Chris. Je commençai à me poser des questions.
En parallèle Chris revenait à la charge sur mes bijoux, s’extasiant sur un collier qui lui plaisait.
-         Comme j’aimerais, moi aussi, pouvoir porter un collier comme celui-là… Mais ça ferait pédé, non ? 
-         Euh… Ben c’est un collier de fille… répondis-je sans trop comprendre.
 
A partir de là, je me rendis compte à quel point l’homosexualité revenait souvent dans les conversations. Il trouvait tel garçon mignon, et insistait sur ce fait tout en cherchant une réaction de ma part. Comme il n’en voyait aucune, il finissait par être plus direct : « J’ai peur de devenir pédé, tu vois… ».
Je lui ai demandé à plusieurs reprises s’il était attiré par les garçons, mais il niait, tout offusqué d’une telle question. Il avait eu des filles dans sa vie, n’était-ce pas une preuve du contraire ?  Je n’insistai pas. Chris continuait ses allusions étranges et se débattait avec ses propres incertitudes.
Un soir, lors d’une soirée entre amis, Chris avait trop bu. Il riait sans cesse,  sautait sur des camarades étudiants et leur réclamait avec insistance des bisous en essayant de leur grimper dessus, à la manière d’un chien pressé de s’accoupler : « Allez, allez-alleeeeeeez ! Fais pas ton timide ! ». Eclatait de rire. « Oh la la, je suis gai ! » lâcha-t-il subitement avant d’enchaîner : « Gay. G-A-Y ».
C’était dit.
 
Je ne sus jamais avec certitude si Chris était ou non homosexuel. Je sais simplement qu’il n’assumait pas pleinement ses désirs, et qu’il essayait de se les dissimuler à lui-même. Son malaise était devenu évident. Il dut comprendre que je l’avais remarqué et identifié pour me fuir avec autant d’application.
Quand je l’interrogeai sur les raisons de son attitude glaciale à mon encontre, de la distance qu’il avait mise entre nous, il me regarda d’un air méprisant que jamais auparavant je ne lui avais connu et me dit avec un dédain tout aussi inattendu : « Tu vois, j’ai évolué ». 
 
Je l’espère pour lui.
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9 novembre 2006 4 09 /11 /novembre /2006 09:16

J’ai toujours aimé les animaux. Enfant, j’ai tout essayé pour faire céder mes parents qui refusaient catégoriquement de m’en acheter un. En vain. Les jours de marché, je m’arrêtais devant les cages du stand animalier et demeurais de longues minutes à observer les cochons d’inde, les hamsters et les lapins nains. C’est ma mère qui, pressée, m’arrachait à ma contemplation avec un certain agacement.

Un beau jour, une amie qui habitait le même immeuble sonna à ma porte. Dans ses bras, elle tenait un lapin, un tout petit lapin blanc à la respiration rapide et au souffle angoissé.  Emerveillée, je lui demandai l’autorisation de le tenir quelques instants. Avec une certaine ivresse, je pris l’animal dans mes mains et entrepris, à force de douceur et de caresses, de calmer son minuscule cœur affolé.

Annabelle, la petite propriétaire du lapin, repartit en me laissant rêveuse et frustrée. Bien entendu, je suppliai mes parents de m’offrir un petit animal de compagnie, si bien qu’à la fin de la soirée, las de mes supplications incessantes, ils menacèrent de me punir.

Les jours sui suivirent, je ne pus m’empêcher d’aller frapper à la porte d’Annabelle. Sa mère m’ouvrait, un large sourire, les yeux pétillants, et s’amusait de la tendresse que je portais au lapin. Elle lui donnait des feuilles de salade, je le regardais manger avec émerveillement. Lui faisais des câlins.  Repartait en soupirant. La maîtresse de maison souriait.

Un soir, Annabelle vint sonner à la porte. C’était fréquent chez nous, nous nous rendions visite quotidiennement, allions demander du sucre, ou du sel en cas de pénurie inattendue, c’était la bonne entente.  Elle tenait une petite boite dans les mains et nous la tendis aimablement : « C’est du pâté que ma mère a fait ».

Sa mère faisait souvent des boudins, du pâté, des plats exotiques selon les recettes de l’île lointaine d’où elle venait. C’était avec joie et délectation que nous goûtions à ses préparations culinaires, toujours très savoureuses. Cette fois-là ne fut pas une exception et accompagnée de pain, la terrine qui nous avait été offerte disparut rapidement. C’était succulent. Vraiment. Délicieux.

Le lendemain, je montai chez Annabelle, pour remercier sa mère et pour jouer avec mon petit compagnon à poils. Je fus surprise de ne pas trouver la cage à l’endroit où elle se trouvait habituellement et finis par poser la question. Ma voisine éclata de son rire habituel, dévoilant ses larges dents. Très amusée, le regard pétillant, elle me fixa droit dans les yeux et me demanda :

 

 - Mais dis-moi, tu croyais qu’elle venait d’où, la terrine de lapin que tu as mangée hier ?

Je me sentis défaillir. Que disait-elle ? La terrine de lapin ? Ce lapin ? Que j’avais caressé tant de fois, pour lequel je m'étais pris d'affection et que j’aurais volontiers recueilli chez moi ?

Devant ma réaction catastrophée, elle éclata de rire et me montra un petit coussin posé sur son canapé. Il était recouvert de fourrure, une fourrure d’un blanc éclatant, cette fourrure où j’aimais tant glisser mes doigts. La fourrure sous laquelle battait ce petit cœur inquiet, et que j’essayais de rassurer, bien loin de me douter de la menace qui planait.

 

 Je n’ai jamais oublié la mère d’Annabelle. Et jamais plus, je n'ai mangé de lapin.

 

Depuis, instinctivement, je me méfie d'un autrui trop souriant.

 

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6 novembre 2006 1 06 /11 /novembre /2006 10:57

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C’était un samedi banal. Souvent, le samedi, j’allais à la bibliothèque. Je rendais les livres dévorés durant la semaine qui venait de s’écouler et me réapprovisionnais en romans de tous genres, piochés au hasard de ma flânerie dans les rayonnages.
Ma grande amie de l’époque me téléphona dans la matinée pour me demander ce que je faisais. Je le lui dis et elle s’écria avec enthousiasme : « Tiens, ça tombe super bien ! Tout à l’heure je vais justement à une galette des rois au deuxième étage de la bibliothèque, avec Marianne. Tu veux venir ? »
Marianne était une de ses amies de longue date. Je l’avais rencontrée une ou deux fois. Elle était plutôt gentille, je n’avais pas d’avis particulier sur elle. A part qu’elle était blonde, le nez crochu, la bouche fine et pincée, et qu’elles avaient fréquenté le même collège quelques années auparavant, je ne savais rien. Manger une galette des rois ? Gratuitement ? Au lieu de me contenter d’errer seule au milieu des livres ? J’acceptai.
A l’heure convenue, après avoir fait le plein de lecture, je retrouvai Sabine et Marianne devant la bibliothèque. A l’étage supérieur, la mairie disposait d’une salle qu’elle louait parfois pour des manifestations privées. Nous montâmes.   
 
 Dans la salle régnait un silence qui me surprit. Je m’attendais à une ambiance festive, à de la musique, des rires joyeux, des enfants surexcités… Au lieu de cela, tout était calme. Il y avait bien une musique de fond, si basse qu’on l’entendait à peine. Il y avait bien des enfants, certes, mais endimanchés et sages comme des poupées de porcelaine. Ils restaient près des parents, qui buvaient du vin mousseux dans des coupes qu’ils tenaient avec distinction, en bavardant poliment entre eux.
Plus loin, deux tables avaient été mises côte à côte, tout en longueur. Elles étaient couvertes de piles de livres divers, sur la couverture desquels je reconnus le drapeau tricolore, des symboles familiers mais que je n’identifiai pas tout de suite, et surtout, surtout, le portrait d’un leader politique d’extrême droite.
J’étais effarée. Je tournai un regard incrédule vers Sabine qui, d’un signe de la tête, m’intima le silence. Elle était manifestement au courant, et avait omis de préciser à quel type de « fête » elle me conviait. Je balayai la salle du regard, beaucoup plus attentive : la moyenne d’âge était plutôt élevée. La majorité des personnes présentes avait au minimum une cinquantaine d’années, parfois beaucoup plus. Automatiquement, maintenant que je savais, ils me semblèrent hostiles, malgré un sourire bienveillant, paternaliste, malgré cet air respectable de celui qui ne veut que défendre son bien, sa patrie. De celui qui assume et diffuse les idées les plus terribles avec la certitude d’être dans le vrai. D’être dans le bien. D’être dans son bon droit.
Je réprimai un frisson.
 
J’ignore pourquoi, j’ignore comment, je réussis à avaler une part de galette. Elle avait le goût amer de la trahison. J’étais là, moi la brune, moi l’immigrée, moi l’agent double. Je pensai à tous mes camarades de classe, Rachida, Fadila, à Sofiane aussi, à Nabil et aux autres. A ceux qui partageaient la nostalgie d’un ailleurs originel et authentique, différent géographiquement mais tellement proche dans le ressenti que nous en avions. A mes amis. Mes frères.
L’ascenseur s’ouvrit sur notre étage. Deux petites filles, jolies comme des cœurs, les cheveux frisés, la peau mate déboulèrent, apportant avec elles une fraîcheur salutaire. Des petites filles d’origine maghrébine. J'inhalai avidement cette bouffée d’oxygène. Dans un grand rire, elles s’exclamèrent : « Oh mince, on s’est trompé d’étage ! » avant de rebrousser chemin en gloussant.
Une femme d’âge mûr sirotait son verre en galante compagnie non loin de là. Elle leur jeta un regard noir du coin de l’œil, et dit en esquissant un sourire corrosif : « Oui, je crois, oui… ». La porte de l’ascenseur se referma sur les fillettes.
 
Le brouhaha, pourtant discret quelques minutes auparavant, enfla jusqu’à m’envahir toute entière. Ce fut avec difficulté, au bord de la nausée, que je m’extirpai de là.
En bas, les familles allaient et venaient, les livres sous le bras, le pain au chocolat dans la main, prêt à être mangé. Dehors, les voitures circulaient, klaxonnaient, se talonnaient. Tout était normal.
La vie.
 
 
 
 
C'était un samedi banal.
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4 novembre 2006 6 04 /11 /novembre /2006 21:00
 
Florent était un sportif. Il en avait le look, il en avait les muscles, il les exhibait avec fierté. Florent se voyait probablement beau comme un dieu et sexy en diable, comme le laissait à penser la lueur de fierté qui s'allumait au fond de ses yeux lorsqu'il discutait avec une fille. En réalité, il était petit et trapu comme un crapaud.
Florent, qui plus est, était persuadé de son intelligence. Non seulement il se croyait doté d'un corps d'éphèbe, mais il jouait les intellectuels. Etudiant, qu'il était.
Il préparait un concours pour devenir enseignant. Un de ces concours pour lesquels il faut mettre sa vie entre parenthèses, ingurgiter des quantités impensables d'écrits et de références académiques, devenir le plus brillant des érudits : tout ce qui constitue le bagage indispensable pour ensuite enseigner à des adolescents de banlieue hostiles et pratiquement analphabètes.
 
Florent portait, hiver comme été, un bandeau au poignet. Très absorbant. Pour aller à la fac écouter des cours soporifiques ou lire à n'en plus finir dans les bibliothèques universitaires, c'était assez étonnant. Aussi étais-je persuadée que Florent, athlète dans l'âme, arborait cet accessoire comme d'autres portent une casquette ou un survêtement de marque : pour le look.
 
Florent n'était pas mon ami, bien qu'il l'ait peut-être pensé. Nous étions amenés à nous côtoyer, c'est vrai, mais très vite sa présence me pesa terriblement. Il ne me fit rire qu'une fois, mais resta par la suite convaincu de son irrésistible humour. Il multipliait donc les plaisanteries vaseuses et guettait la réaction de l'auditoire, lequel, poli, riait avec crispation pour signifier qu'il avait compris l'intention drôle avant de reprendre un air sérieux plus propice à l'étude. Florent ne voyait rien. Il riait avec nous avant de lever son avant-bras mécaniquement, comme s'il faisait un bras d'honneur, et s'essuyait le front avec son bandeau de poignet en riant de toutes ses dents.
Les mois passèrent. L'hiver fit place à l'automne. L'échéance du concours approchait. Florent portait toujours son bandeau, faisait des blagues, riait puis brandissait son avant-bras avant d'éponger son visage d'un revers de la main.
Le concours eut lieu. Dans l'attente des résultats puis des oraux, nous continuâmes fébrilement à réviser. Florent passait des heures à la bibliothèque, sérieux, motivé. Il restait plongé dans ses livres des heures durant, les décortiquait, les recopiait, les apprenait. Epongeait son front.
Puis vint le printemps, et avec lui, une certaine douceur des températures. Florent arbora des tee-shirts moulants, et à mesure que le mercure grimpait, il s'accessoirisait davantage. Il passa à deux bandeaux : un à chaque poignet. Il se frottait de crème solaire dès les premiers rayons, pour protéger sa peau fragile. Et il s'épongeait compulsivement le front.
 
Le mois de mai fut moite, puis franchement chaud. Nous travaillions désormais dans l'optique des oraux, qui nous faisaient peur. Nous essayions de nous réconforter comme nous pouvions et Florent, fort de l'expérience que lui conférait l'échec cuisant subi l'année précédente, me dispensait moult conseils aussi fastidieux qu'inutiles. Ses phrases étaient ponctuées du geste qui lui sera désormais éternellement associé : l'avant-bras levé, le poing à demi fermé face au nez, pivotement du coude, remontée de cinq centimètres, épongeage. Au mois de juin, il innova : il épongeait une fois avec le poignet droit, puis une seconde fois avec le poignet gauche. J'étais de plus en plus fascinée par son insolite chorégraphie et le regardais, incrédule, pendant qu'il procédait à l'absorption systématique de sa sueur. Il s'en aperçut, et bien loin de deviner la véritable raison de mon intérêt, je le vis esquisser un demi-sourire en me jetant une oeillade gourmande.
Dès lors, je ne pus détacher mon regard de Florent, toute troublée que j'étais par la production insensée de ses glandes sudoripares. Elles ne pouvaient qu’être hypertrophiées, subir un dysfonctionnement d'origine hormonale, que sais-je ? Plus il faisait chaud, plus Florent jouait du poignet. Ses bandeaux ayant rempli leur mission, il lui arrivait même d'en changer en cours de journée. Plus il s'essuyait plus j'étais fixée sur lui, presque sous hypnose.
 
Le dernier jour de l'année universitaire, alors que la série d'oraux qui mettait fin à notre labeur venait de s'achever, tous les étudiants concernés déjeunèrent ensemble. Soulagés par la pression retombée bien qu'inquiets par l'attente des résultats, nous faisions état de nos doutes et craintes. Florent, lui, n'avait que des certitudes. Il ne pouvait qu'avoir réussi, et c'est sans modestie ni compassion aucune qu'il qualifia de lamentable échec  la prestation d'un camarade –qui fut lauréat du concours cette année-là, contrairement à Florent.
Pendant le repas, nous avions tous chaud et tout le monde transpirait abondamment dans le restaurant non climatisé. Nous nous plaignions de la chaleur et Florent devait être sur le point de se déclencher des tendinites aux deux bras tant il s'épongeait. Mais voilà : il fallait qu'il mange. Manger ou éponger, il faut choisir. Entre deux bouchées, les pores de sa peau continuaient inlassablement leur production, et je vis ce que jamais je n'avais vu auparavant : des gouttes, de grosses gouttes bien rondes, d'aspect presque charnu si elles n'avaient été liquides, perlaient dans un alignement parfait. Bien loin de se dissoudre pour former un film humide à la surface de sa peau, comme cela arrive chez presque tout le monde, elles demeuraient ainsi, défiant insolemment les lois de la pesanteur. Le front de Florent était couvert de grosses gouttes de sueur hérissées à l'horizontale. Tandis qu'il mâchait, qu'il parlait, je m'attendais à tout instant à les voir se briser et couler en cascade sur l'arête de son nez, mais non. Au contraire elles ne cessaient d'enfler, d'enfler encore, grossissaient comme une bulle de chewing-gum sur le point d'exploser. En face de lui, je luttai contre le réflexe de me protéger de la main tant je craignais d'être puissamment éclaboussée.
Florent, d'un revers de la main, mit fin à cette excrétion pléthorique.
Je n'avais plus faim.
 
Il est des êtres incongrus qui, dotés d'une exceptionnelle particularité, nous marquent de manière indélébile. Je n'oublierai jamais Florent et ses gouttes, tout comme je sais qu'il a marqué durablement les esprits de tous ceux qui ont assisté à son explosive sudation.


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2 novembre 2006 4 02 /11 /novembre /2006 01:32
Fanny était un vilain petit canard. Elle était moche. Elle était mal habillée. Sa coupe de cheveux était affreuse, ses dents repoussantes, son œil agressif.
Personne n’aimait Fanny. Forcément. Personne ne voulait être vu en sa compagnie. Trop la honte. Et puis elle était tellement bizarre, Fanny !
Tellement bizarre que l’on se moquait d’elle, moi comme les autres. Face aux ricanements, à la méchanceté, elle serrait les dents, serrait les poings. Donnait des coups. Fallait pas trop l’emmerder, Fanny.
Un jour comme tous les autres jours, alors que nous étions au collège, elle s’effondra en larmes à la fin d’un cours. Personne ne faisait attention à elle. Chacun rangeait ses stylos, ses cahiers et ses livres, tandis que Fanny ne faisait rien de tout ça et, comme paralysée, pleurait à chaudes larmes sur sa table, incapable de bouger. J’allai la trouver et lui demandai ce qu’elle avait. Elle ne me répondit pas tout de suite tant les sanglots la suffoquaient. Elle refusait même de me regarder. Je la sentais prise d’une telle panique que je ne pus me résoudre à la laisser tranquille comme elle le réclamait avec insistance.
Tous les élèves avaient quitté la salle. Lorsque Fanny se leva, je fus interloquée en même temps que je compris. Sa chaise était pleine de sang. Un sang foncé, presque marron, un sang abondant et nauséabond. Il y en avait partout. Et Fanny qui ne cessait de pleurer.
Aussi calme que possible, presque soulagée de constater que le problème, certes embarrassant, était finalement bien simple à régler, je lui demandai :
-         Est-ce que tu as de quoi te changer ?
-         Non ! sanglota-t-elle.
-         Bon, c’est pas grave, la rassurai-je. Tu vas sécher la cantine et tu vas rentrer chez toi te changer.
Elle tourna vers moi un visage épouvanté.
-         Non, non, je ne peux pas rentrer chez moi. Ma mère, elle va me tuer !
-         Comment ça, elle va te tuer ? m’indignai-je. Elle va te tuer parce que tu as tes règles ? Mais ce n’est pas de ta faute !
Comme sourde, Fanny répétait : « Elle va me tuer, elle va me tuer… »
 
Je l’ai emmenée chez moi. J’étais en faute : il était interdit pour tout élève inscrit à la cantine de quitter l’enceinte du collège à l’heure des repas. Je n’en ai pas tenu compte.
Ma mère a lavé les vêtements de Fanny, je lui ai prêté de quoi s’habiller. Chaque mois, je lui fournissais les serviettes hygiéniques que personne d’autre ne lui donnait.  Nous sommes devenues amies.
 
Fanny.
Fanny avait trois frères. Si les aînés n’étaient pas gâtés, le plus jeune, en revanche, jouissait d’un statut privilégié au sein du foyer comme dans le cœur de leur mère. Celle-ci élevait seule ses quatre enfants. Les trois premiers – Fanny et deux de ses frères- avaient le même père, lequel était, parait-il, en prison. Le petit dernier, selon toute vraisemblance, était choyé comme le fruit d’un amour ultérieur.
Fanny, la seule fille, payait pour tout ce qu’elle représentait : la jeunesse évanouie, les rêves brisés, les erreurs constamment rappelées. Elle était ce miroir qu’il fallait briser.
 
Je me souviens de Fanny, déboulant chez moi un mercredi matin, alors que je dormais encore, parce qu’elle avait cassé une bouteille de vin que sa mère lui avait demandé d’acheter. Elle était prête à fuguer, à fuir loin, pour ne pas affronter la monstrueuse colère de cette femme. Ma mère, émue, lui avait donné de quoi  racheter la bouteille brisée.
Je revois Fanny débarquant à l’école, les cheveux courts, des mèches plus longues que d’autres, essayant de cacher sa triste chevelure sous des bonnets plus laids encore que sa coiffure. Sa mère avait entrepris de la relooker, faisant de sa fille la risée de tout un collège. Fanny serrait les dents, les poings, Fanny donnait des coups. Fanny encaissait tant.
Cette fois où elle arriva, un matin, des croûtes plein la tête, je pris peur. Pendant le cours de français, elle s’amusa à les arracher une à une. A la fin de l’heure, quand retentit la sonnerie, c’est avec effroi que je vis son crâne ruisseler du sang des blessures ravivées. Sa mère l’avait frappée avec ses chaussures, la blessant à plusieurs reprises avec le talon. Et cela faisait rire Fanny. Que pouvait-elle faire d’autre, elle qui avait tellement d’autres occasions de pleurer ?
 
Je ne me souviens plus comment nous nous sommes perdues de vue. Les années ont passé, j’ai déménagé. Et puis je n’avais pas le droit de lui téléphoner, ou alors en cachette de sa mère, ce qui laissait peu de possibilités. Je ne l’ai plus jamais revue mais je pense souvent à elle, à sa silhouette voûtée par le poids de la souffrance, à ses cheveux hirsutes, à notre improbable amitié.
 Aujourd’hui, je sais que si personne n’aimait Fanny, ce n’est pas seulement parce que nous étions des enfants. C’est juste que l’on n’est pas à l’aise face au malheur, quel que soit son âge. Il est tellement plus simple de rejeter, de repousser, de croire que parce que le malheureux s’éloigne, il emporte la tristesse et la désolation avec lui. Alors que le meilleur moyen de bannir une détresse que l’on imagine, à tort, contagieuse, est sans doute de tendre la main vers cet être misérable dont on rit pour ne pas le regarder en face.
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