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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

30 octobre 2006 1 30 /10 /octobre /2006 00:36

Toute adolescente a envie, un jour ou l’autre, de tester ses charmes. Un sourire, un regard, une attention suffisent à lui gonfler l’ego à bloc. Et l'aident à grandir en ayant confiance en elle autant qu’en sa féminité. A seize ans, je n’étais pas différente des autres. Il m’arrivait de choisir des habits qui me plaisaient tout particulièrement dans le seul but de me sentir mise en valeur. Une manière, sans doute, de compenser la peur, les doutes, le malaise propres à cet âge délicat.
Ce jour-là, de plutôt bonne humeur, j’avais mis une jupe. Il faisait beau, presque chaud. Les rayons du soleil me poussaient à sourire : la journée, l’avenir, la vie m’appartenaient. J’étais bien.
Je marchais dans ma jupette et me voyais comme une liane gracile qui déambulait dans cette rue déserte. Au loin, une silhouette masculine se profila. Je poursuivis mon chemin en songeant à l’amie que j’allais retrouver, aux magasins que nous avions prévu de dévaliser, aux vêtements que j’avais envie de m’acheter. La silhouette se rapprochait.
C’était un homme d’une trentaine d’années, terriblement banal, et de mon point de vue de jeune fille tout juste sortie de l’enfance, il se trouvait à la lisière de la vieillesse. Je le vis m’observer, d’abord le visage puis ses yeux glissèrent le long de mon corps jusqu’aux chevilles.
A la fois effrayée et flattée, je feignis l’indifférence. Je me sentis toutefois adopter une démarche un peu plus chaloupée, sûre de l'effet qu'elle produirait. Plus il me regardait, plus je me sentais désirable, irrésistible, merveilleuse. Je rejetai mes cheveux en arrière et, femme fatale, levai le menton avec une certaine arrogance.
Il était presque à mon niveau maintenant. Sur le point de le croiser, mon cœur s’accéléra et tonna avec force dans ma poitrine, ma mâchoire, mes oreilles. Qu’allait-il me dire ? Comment devrais-je réagir à ses compliments ? Ou à une éventuelle proposition indécente ?
 
Nous étions désormais face à face. Nos regards se croisèrent. Son visage demeura impassible, presque dur.  Il passa si près qu'il me frôla et je l’entendis distinctement marmonner avec hostilité : « Pas belles, les jambes ! »
J’aurais pu me redresser fièrement et, majestueuse, poursuivre ma route avec dignité, comme si je n’étais nullement concernée par cet intolérable outrage. Au lieu de cela, toute décontenancée, je répliquai véhémentement, avec une voix de crécelle hystérique :
-         Ouais, ben t’as qu’à pas regarder, connard !
 
Je me remis à marcher aussi rapidement que j’en étais capable, les nerfs tendus et l’orgueil flétri, tout en continuant à maugréer.
 
Décidément, j’aime pas les gens.
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27 octobre 2006 5 27 /10 /octobre /2006 14:19

Quand il fait beau, on aime être dehors.

Ceux qui ont un jardin font des barbecues et convient leurs amis, les heureux détenteurs d’un balcon le fleurissent amoureusement, et le pauvre citadin coincé dans son appartement n’a d’autre alternative que d'ouvrir la fenêtre.

Les enfants, eux, ne résistent pas bien longtemps à l’appel impérieux des rayons du soleil et des températures clémentes.

 Dans la petite cité en face de chez moi, lorsque ferme l’école et commencent les longues vacances d’été, toute la marmaille locale se donne rendez-vous sur la petite parcelle herbue où viennent déféquer les chiens du quartier. Les plus petits prennent d’assaut le toboggan, les adolescents jouent au foot en rêvant de coupe du monde et de gloire éternelle tandis que les plus grands bricolent des cyclomoteurs ou fument des joints devant les halls d’immeuble.

 

 

Vers cinq ou six heures de l’après-midi, l’agitation et les décibels atteignent leur apogée. C’est le moment que j’ai choisi, guidée par le hasard, pour passer devant ce petit monde en ébullition. Perdue dans mes pensées, je ne prêtais pas attention au ballon qui frappait la grille avec force et régularité.  Soudain, des cris rauques emplis de colère me firent ralentir.

Je vis un petit groupe de jeunes âgés de 13 ou 14 ans. Ils parlaient entre eux et levaient la tête, l’air manifestement mécontent. Je suivis leur regard et vis une vieille, la tête entourée de cheveux blancs hirsutes, les yeux exorbités de haine, vociférer à la fenêtre. Elle hurlait sur les mômes autant que le lui permettaient ses cordes vocales fatiguées. Sous l’effet du dentier mal fixé ou d’un excès d’acrimonie, elle s’étranglait presque, de telle sorte que seuls quelques mots étaient intelligibles. Je pus toutefois distinguer quelques bribes :

- Y en a marre de ces sales gosses ! Ces sales gosses livrés à eux-mêmes ! Pas moyen d’être tranquille chez soi ! beuglait-elle. Dégageeeeeeeeeeeeeeeeez ! Dégagez j’vous dis !

Les jeunes, prêts à en découdre, tendaient leur cou impubère et ripostaient avec hargne : 

-  Walla la vieille ! Ta gueule ! Rentre chez toi !

L’un d’eux essayait de tempérer ses amis : « Vas-y, laisse tomber, elle est folle la vieille ! Laisse tomber j’te dis, la calcule pas ! »

Les plus petits s’étaient arrêtés un instant de remonter le toboggan à l’envers pour se tourner vers la fenêtre de la voisine acariâtre, mais très vite ils se désintéressèrent du conflit pour se concentrer sur la position de leurs pieds, seul critère pour ne pas glisser et poursuivre leur périlleuse ascension.

 

 

 La vieille disparut un moment. Les jeunes guettèrent son retour avant de reprendre leur ballon et leur jeu. Je m’apprêtais à passer mon chemin lorsque j’entendis le liquide sui se déversait du troisième étage.  La vieille femme venait de jeter un seau d’eau sur les enfants. 

-   Salope ! hurla un jeune, tête baissée, secouant sa casquette trempée.

Un autre se frotta les yeux en hurlant de douleur :

-  C’est de l’eau de javel ! Sale vieille ! Elle est ouf !

Quelques adultes s’arrêtèrent, sentirent casquettes et cheveux des bénéficiaires de cette douche forcée avant de confirmer, à la stupéfaction générale : « Oui, c’est bien de l’eau de javel ».

 

 

Accoudée, la créature décrépite s’égosillait toujours. En bas, les enfants commencèrent à partir, mus par l’inquiétude ou rappelés par les mères qui les surveillaient depuis les appartements. Eructant d’une joie malsaine, le visage déformé et enlaidi par la volonté de nuire, la vieille mégère observait de son perchoir la pagaille provoquée dans cette fourmilière. Même les jeunes agressés finirent par s’éloigner, non sans avoir lâché quelques menaces.

Outrée par la scène à laquelle je venais d’assister, je m’arrêtai pour discuter avec une autre femme du quartier. J’appris que tout cela n’avait rien d’exceptionnel, que la vieille folle aspergeait très fréquemment les gamins d’eau, javellisée ou mêlée à d’autres substances toxiques. La police était déjà intervenue, pour finalement repartir sans apporter de solution durable. 

Perplexe, je m’éloignai et vaquai à mes occupations. Au retour, je regardai vers l’appartement de la vieille. Le soleil se couchait et projetait ses derniers reflets sur la façade de l’immeuble. Un éclair orangé fit briller la vitre de la fenêtre : elle avait volé en éclats, sous l’effet d’un coup de ballon ou d’un jet de pierres.

Les jours suivants, je fus irrésistiblement attirée par la vue de ce carreau grossièrement réparé avec un bout de carton. Du carton aussi inesthétique que l’architecture de la cité. Aussi opaque que le mur qui se dresse entre les générations.

 

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25 octobre 2006 3 25 /10 /octobre /2006 13:47

Quand vient l’été, je me rends dans un petit village de pêcheurs quelque part au bord de l’Atlantique. Les hommes ont la peau tannée par le soleil, usée par le sel marin, les traits fatigués. Leurs femmes les attendent en s’occupant de la maison, des enfants et parfois d’un café-restaurant où l’on cuisine le fruit de la pêche.

Quand vient l’été, les villageois sont envahis de touristes. Ils en profitent pour faire marcher leur commerce ou bien s’en accommodent, tout simplement, faute d’avoir le choix.

Deux fois par jour, les pêcheurs, couverts de pied en cap malgré la chaleur caniculaire du moins d’août, juchés sur les impressionnants tracteurs qui mènent leur barque jusqu’à l’océan, slaloment entre les corps huilés et bronzés qui recouvrent la moindre parcelle de plage. Lorsqu’ils reviennent, ils sont accueillis par les badauds et les mouettes, les uns comme les autres rodant autour des poissons encore frémissants.

C’est entre les cris des mouettes, les piaillements des enfants et les rires des parents que je passe nombre de journées estivales. De temps à autre, un vendeur ambulant se fraie un passage entre les parasols. Ils sont généralement assez costauds pour porter en bandoulière un lourd sac isotherme plein de glaces ainsi que des besaces débordant de chips ou de biscuits. Cependant, depuis quelques années, ils se font plus rares. Le travail est harassant et la concurrence des terrasses de bars plutôt rude.

C’est donc avec étonnement que je vis cette vieille femme chargée comme une mule marcher péniblement sur le sable en gémissant d’une voix plaintive : « Qui veut des beignets ? Des beignets de crevette encore chauds ! Qui veut des beignets ? ».

Un panier en osier dans chaque main, elle cheminait. Ils étaient pleins de sacs en plastique transparents, lesquels renfermaient un petit paquet emballé dans du papier d’aluminium. A l’intérieur, les beignets de crevette attendaient une bouche prête à les déguster. Je regardai les jambes de la pauvre vieille : musclées à force de marcher sur le sable, mais également couvertes d’épaisses varices. La chair flasque de ses pauvres bras révélait son grand âge plus encore que son visage ratatiné de rides. Combien, parmi ceux de sa génération, peuplaient déjà les maisons de retraite ?

Je l’imaginai se levant la nuit, poussée par la nécessité, afin de cuisiner ses beignets avec application. Je pouvais presque la voir les emballer et les disposer précautionneusement dans le panier. Ces beignets dont aucun vacancier ne voulait.

 

Elle s’éloigna en vantant sa cuisine, dans l’indifférence générale. Je la suivis des yeux longtemps. Elle finit par devenir un simple point se confondant avec les autres minuscules silhouettes, sans jamais s’être arrêtée. Pas une seule fois elle ne fut hélée par un client potentiel.

 Autour de moi, les familles avides d’iode et de soleil avaient poursuivi leurs activités. Les bateaux de pêcheurs, de retour, se rapprochaient du rivage. Des enfants criaient à chaque vague. A quelques mètres, une jeune fille secoua sa serviette. Devant tant d’indifférence, je doutai presque du passage de cette vieille femme que personne d’autre que moi ne semblait avoir vue.

 

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23 octobre 2006 1 23 /10 /octobre /2006 00:11

Le hasard de la vie a un jour placé Pierrick sur mon chemin. Il était proche de la trentaine, et redoutait par-dessus tout voir s’éloigner sa jeunesse. Aussi cultivait-il un coté « éternel étudiant ». Pour lui, rester jeune, c’était aussi tester en permanence un pouvoir de séduction qu’il imaginait intense. En couple depuis plusieurs années, cela ne l’empêchait nullement de courtiser toutes les filles qu’il trouvait à son goût.

Quand nous nous sommes rencontrés, nous avons partagé de grandes discussions, des fous rires et des plaisanteries. Nous avons échangé sur le quotidien, sur la vie, l’amour, la mort. Nous avons appris à nous connaître et je crois qu’alors, je le considérais comme un ami.

Notre relation n’était pas dénuée d’ambiguïté. Pierrick multipliait les allusions grivoises, je souriais et le taquinais, tout en me sentant flattée, tout en me sentant jolie. Tout en étant jeune mariée.

Bien sûr, ce fut mon cher et tendre époux qui prit ombrage de cette relation. Indépendante, déterminée, je refusais de sacrifier une amitié, toute suspecte qu’elle fût, à la jalousie. Une amitié aussi platonique qu’éphémère. Cela fait bien longtemps, en effet, que Pierrick vérifie son charme auprès d’autres connaissances féminines.

Finalement, il n’aura laissé derrière lui que des souvenirs vagues et des impressions floues. Je serais certainement incapable de retranscrire nos conversations ou raconter dans le détail des moments passés. Il y a pourtant une particularité qui le rend aussi unique qu’exceptionnel. Pierrick avait un rêve, un rêve irréalisable et inaccessible. Ce genre de rêve qui peut choquer ou faire sourire, que l’on peut prendre pour une blague au moment où il est révélé, mais qui revêtait indubitablement une importance capitale dans sa vie. Il me le révéla un beau jour, fier d’une originalité que personne ne pourra lui contester :     

-         Moi, j’ai toujours voulu être un bonobo.

-         Un bonobo ? lui demandai-je, attendant plus d’explications.

-         Oui, un bonobo, confirma-t-il, transporté par l’enthousiasme. Le bonobo, poursuivit-il très doctement, est le singe le plus proche de l’homme. Il a la plus grande fréquence de rapports sexuels de tout le monde animal. Tu imagines, un bonobo passe sa vie à baiser ! Le pied !

Ses yeux brillaient d’une étrange lueur. Bien sûr, tous les gens qui recueillirent cette singulière confidence la considérèrent comme une simple plaisanterie, une excentricité tout au plus. Néanmoins, à la seule pensée de ce regard pétillant d’envie, ce visage empreint d’admiration, je sais qu’il était sérieux quand il disait que si la réincarnation existait, il voudrait devenir un bonobo. Le rêve inaccessible de sa vie actuelle.

 

Pierrick, l’ami de passage, restera à jamais dans mon souvenir l’homme que l’appel du sexe rapprochait du primate. Pierrick, l’homme qui voulait être un bonobo.

 

 

 

 

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20 octobre 2006 5 20 /10 /octobre /2006 18:00

 

A dix ans, l’âge où les enfants ont des rêves plein la tête, j’étais bien loin d’imaginer la vie qu’aurait Tony.

Tony avait mon âge. Tony avait dix ans.

 

Dix ans et plein d’espoir. Dix ans et toujours, cette nécessaire projection qui pousse les enfants à grandir : « Plus tard,  je serai astronaute, avocat, médecin, pilote, président de la République ! ». Tony, lui, voulait être musicien. Il jouait de l’accordéon fabuleusement bien. A douze ans, à quinze ans, à dix-huit ans, son don ne cessa de se confirmer. Il jouait du Mozart et autres morceaux classiques avec cet instrument que le grand public cantonne aux valses musette.

Tony était mon ami. Tony était mon cousin. Nous étions un peu amoureux aussi, le temps des vacances d’été. Tony et son accordéon.

 

Lorsqu’il eut vingt ans et fut sur le point d’accéder à toutes les promesses auxquelles il rêvait depuis l’enfance, son père mourut. Le cancer de la prostate, ça ne pardonne pas.

Tony vécut des mois avec son chagrin. Puis la tristesse, le manque et le désespoir débordèrent. Quand je le revis, il était métamorphosé. La mine renfrognée, il posait sur le monde un regard hostile. Quand il parlait, c’était pour dire des phrases incohérentes.

D’un instant à l’autre, il pouvait changer du tout au tout : d’expression, de voix, d’attitude. Il passait du sanglot à la fureur, de la douleur à la résignation. Son agitation l’empêchait de tenir en place. Je me souviens de la nuit blanche que je passai à ses cotés, à l’écouter divaguer, sans reconnaître l’ami de toujours.

Quelques jours plus tard, j’appris qu’il avait commencé à avoir des accès de violence. Violence envers les objets qu’il broyait avec une force inouïe, violence envers ses proches qui, terrorisés et anéantis par l’affliction, ne savaient plus quoi faire de lui. Il s’était mis en tête que sa mère était son ennemie, qu’elle lui en voulait et qu’elle avait assassiné son père. Que sa sœur était une extraterrestre, une imposture. Des êtres nuisibles à éliminer.

Et toujours, cette violence.

 

 

Les psychiatres ne trouvèrent jamais de solution pour Tony. Ils diagnostiquèrent une schizophrénie, l’assommèrent de médicaments pour neutraliser ses pulsions destructrices, l’enfermèrent parfois.

La dernière fois que je l’ai vu, il devait avoir 22 ou 23 ans. Le regard fixe et le visage inexpressif, il paraissait absent.

 Peut-être que quelque part au fond de ce corps, il reste quelque chose du Tony de mon enfance, du Tony plein de rêves et de musique. Le Tony qui n’a fait qu’entrevoir toutes les possibilités de l’âge adulte avant d’être pour toujours enfermé dans sa folie.

 

Au détour d’une rêverie, je crois entendre de nouveau le rire des enfants que nous étions, l’écho de nos jeux. Je ressens cette foi si candide en un avenir nécessairement plus beau et  je me dis, perdue dans mes pensées, ivre de nostalgie, que l’une des bénédictions de l’enfance, c’est d’être épargné par la peur d’un futur incertain.

 

 

 

 

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18 octobre 2006 3 18 /10 /octobre /2006 00:04

Les gens, quand ils font leurs courses, ne veulent pas voir ceux qui sont autour. Ils sont des centaines à se presser dans les rayons, à se bousculer sans se dire pardon, à s’éviter comme des obstacles. Mais jamais ils ne se regardent ni ne se voient vraiment.

 

Plus l’affluence est forte et plus les comportements méritent d’être observés. Les acheteurs se ruent vers les caisses, prêts à se faire des croche-pieds pour ne pas être doublés. L’essentiel c’est de consommer rapidement et sortir de là plus vite que l’autre.

 

Pas plus tard qu’hier je faisais mes courses, observant la faune qui peuplait l’hyper du coin quand je fus témoin d’une drôle de scène. La caisse prioritaire, celle où l’on s’engage à laisser passer handicapés et femmes enceintes, est également une caisse réservée aux paniers de moins de dix articles.

 

Une femme enceinte au ventre bien rebondi, accompagnée de son mari et de leur premier rejeton, entreprend de faire la queue. Soudain surgit un couple de vieux. Elle avait une main bandée, il avait des yeux asymétriques. Brandissant une carte de priorité, voilà les deux grabataires sur le point de passer devant tout le monde, sans regarder quiconque. La femme enceinte, qui était là depuis plus longtemps, expliqua qu’elle était prioritaire aussi et qu’elle faisait déjà la queue à l’arrivée des croulants. Elle s’avança, non pour contester quoi que ce fût, mais pour faire valoir sa propre priorité.

 

Les vieux lui tinrent un discours hargneux :

 

-         Mais ce n’est pas un handicap d’être enceinte, m’dame ! Ca devrait même pas être une priorité ! Vous voyez, elle, dit le vieux loucheur en désignant sa compagne, elle préfèrerait être enceinte plutôt que d’avoir c’qu’elle a. Tenez, moi, j’suis presque aveugle, et elle, elle a l’cancer !

 

Et il continuait, continuait son couplet avant d’entonner le refrain en duo avec sa moitié. La femme enceinte et son mari trouvèrent bien le courage de leur expliquer qu’il ne s’agissait pas de concourir au titre du plus misérable du monde (auxquels les candidats sont légion), qu’entre deux personnes prioritaires, c’est l’ordre d’arrivée qui détermine l’ordre de passage… mais rien n’y fit.

 

Les vieux poursuivaient leur harangue fielleuse, dans une véritable surenchère au malheur. Ils en vinrent à prouver, mais certainement pas  de la manière voulue, la réalité de leur handicap. Ce genre de handicap pour lequel on ne délivre pas de carte spécifique, mais dont l’être humain atteint est considérablement diminué : l’imbécilité.

 

 

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16 octobre 2006 1 16 /10 /octobre /2006 00:01

Avec mes copines, j’avais l’habitude de sécher les cours. Je trouvais le temps trop précieux pour le perdre entre quatre murs, alors j’allais me promener tandis que mes parents me croyaient au lycée.

Ce jour-là, nous avons décidé de nous rendre dans la galerie commerciale du quartier des Halles, à Paris. Evidemment, braver l’interdit nous rendait euphoriques, même si nous en avions l’habitude. Les gens qui nous croisèrent dans le métro durent supporter ricanements et futilités dites fièrement, d’une voix trop forte.

Arrivées à destination, nous sommes allées d’une boutique à l’autre, commentant la tenue des mannequins en vitrine, rêvant à ces chaussures que nous n’avions pas les moyens d’acheter et nous esclaffant à la seule pensée de nos camarades de classe qui subissaient l’interminable et soporifique discours du prof de maths.

De temps en temps, nous remarquions l’œillade réprobatrice d’une mère de famille heurtée par notre extravagance, et lâchions avec agressivité : « Qu’est-ce qu’elle a la mémé ? »

C’est alors que je vis cette silhouette un peu étrange. Perchée sur des talons, l’immense créature claudiquait tout en essayant de garder une contenance. La jupe courte dont elle était vêtue lui conférait la grâce d’un flamand rose boiteux.  Je garde un souvenir particulièrement vif des vigoureux mollets dont l’évidente virilité tranchait avec la féminité des atours.  

Mes amies et moi nous sommes regardées avec connivence et avons pouffé d’un rire gras et peu discret.

-         Oh, t’as vu le travelo ? dit l’une de nous.

-         Non, tu crois que c’est un mec ? surenchérit une autre.

-         Bah oui, t’as vu un peu la gueule des mollets ?

Alors, contre toute attente, il (elle ?) se retourna. J’imaginai que cet être à l’identité sexuelle mal définie allait se ruer sur nous pour nous faire payer nos railleries et me préparai à fuir à toutes jambes. En fait, pas du tout.

Sous le fond de teint, on identifiait sans peine les traits masculins et la repousse d’une barbe drue. La qualité médiocre de la perruque lui donnait une allure de mannequin de cire. C’est son regard qui me frappa : il avait au fond des yeux une infinie douceur ainsi qu’un sourd désespoir. C’est avec toute cette détresse mal dissimulée qu’il vint vers nous.

Timide et gauche, il s’approcha et dans un chuchotement qui appelait la confidence, il demanda en se tapotant les joues :

-         Ca ne se voit pas trop ?

L’une de mes camarades pouffa. Je souris, mais commençai à ne plus du tout être amusée.

-         Ben, très franchement, si, ça se voit ! dit-elle en riant.

-         Ah… fit-il, accablé. Je ne pensais pas…

Un grand silence s’installa. La foule s’affairait toujours autour de nous. Pour rompre l’ambiance pesante, je me remis à marcher. Il chemina en notre compagnie quelques instants. Penaud, il entreprit de se justifier, comme si notre assentiment, notre approbation lui étaient indispensables.

-         Vous savez, je ne suis pas du tout homosexuel. Ah non, alors. C’est juste un loisir, comme d’autres jouent au foot, moi je m’habille en femme, voilà. C’est pas plus étrange que ça.

Voulait-il nous convaincre ou se persuader lui-même ? Je me souviens des gloussements étouffés, des regards échangés qui n’ont pas pu lui échapper, et des rires moqueurs qui résonnèrent dans le vaste hall du centre commercial alors qu’il s’éloignait.

 

Avec mes copines, j’ai continué à plaisanter sur l’épisode, à rire des commentaires acides qui fusaient mais à mesure que les heures passaient, un sentiment trouble m’envahissait. Aujourd’hui, j’ignore toujours s’il s’agissait de compassion ou de culpabilité, mais je sais une chose. Si cet homme l’ignorait encore, il a ce jour-là appris la cruauté et l’intolérance d’autrui.

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13 octobre 2006 5 13 /10 /octobre /2006 17:44

 

 

 

 

 

« Le voisin est un animal nuisible assez proche de l'homme »,

 P. Desproges

J'ai toujours vécu en appartement.

Enfant, mon voisin du dessous était le métro parisien.  Il rythmait nos journées par un vrombissement régulier qui faisait trembler nos murs et nos pieds. Ce n'est que tard dans la nuit que cessait le va-et-vient et que pouvait régner le calme propice au sommeil. Pendant des années, donc, j'ai grandi avec tous ces voisins d'un instant, invisibles, passagers habituels ou occasionnels du métropolitain de Paris.

Après cela, mes parents décidèrent de ne plus habiter au rez-de-chaussée. Nous vécûmes donc un an au deuxième étage d'un petit immeuble ancien, timidement niché dans une impasse tranquille du XIVème arrondissement. La famille qui occupait le logement situé dans la cour mettait une certaine ambiance, pour ne pas dire une ambiance certaine. Ils avaient un chien immense, un berger allemand pourvu d'une impressionnante mâchoire. Il accueillait quiconque entrait dans l'immeuble par un concert d'aboiements ponctués d'affreux grognements. En liberté dans la petite cour, il allait, venait et passait sa grosse tête par la fenêtre sans vitre de la porte qui séparait son antre du hall de l'immeuble, conduisant ainsi beaucoup de visiteurs ou de résidents à rebrousser immédiatement chemin.

Bien sûr, ses maîtres essayaient de ne pas le laisser faire. Chaque série d'aboiements était accompagnée de cris réprobateurs, censés maîtriser le monstre. Nous avions donc, pour le même prix, un étonnant canon à deux voix, canine et humaine.

Régulièrement, l'un des nombreux fils de la maison s'entraînait. Il pratiquait les arts martiaux et des heures durant, au vu de tous, il enchaînait inlassablement les mêmes gestes. De ma fenêtre, je voyais ses impressionnants biceps tatoués se couvrir de perles de sueur. Ce manège durait quelques semaines ou quelques mois. Puis il disparaissait pour une période plus ou moins longue.De temps à autre, une descente de police nous donnait quelques indices quant aux raisons de ses absences et les motivations de son entraînement.

Après notre déménagement, nous avons atterri dans une mignonne copropriété de banlieue. Là, les voisins à fuir, ceux qui sèment la zizanie et sont montrés du doigt, c'était nous.  Sur notre palier, à l'étage du dessous et du dessus, partout ne vivaient que des vieux. Seuls et tristes comme des pierres. Forcément, quatre personnes dans un même appartement, cela créa un sacré remue-ménage dans cette antichambre du cimetière. Nous vivions, tout simplement, mais c'était déjà trop. On nous enjoignit de vivre en silence, comme les momies qui partageaient l'immeuble.  Ce fut difficile pour tous : pour moi dont les parents, soucieux d'être bien vus, essayaient de chuchoter dès le début de la soirée, et pénible aussi pour les voisins qui tendaient l'oreille pour être certains de ne rien louper du plus petit bruissement, jugé intolérable.

Il leur arriva de se plaindre après une anodine conversation. Parler était désormais une nuisance qu'il nous fallait cesser, et bientôt tout le voisinage se ligua contre nous. Avions-nous encore le droit de respirer, de partager nos joies ou encore de vivre ? Au regard des êtres fossilisés qui peuplaient notre bâtiment, non. Notre famille était une insulte à leur vieillesse et à leur solitude, eux qui avaient la télévision pour seule compagne et qui s'endormaient devant sitôt assis sur leur canapé défraîchi.

Le silence, leur compagnon imposé, était devenu une norme reconnue et acceptée par tous. Que chez nous, on eût à qui parler leur apparaissait comme une hérésie. J'échappai au bûcher. Mes parents  subissent encore l'opprobre haineux des plus tenaces.

 

 

Heureusement, je connus plus tard des voisins charmants : une petite vieille adorable et compréhensive, pleine d'attentions et de bienveillance, des jeunes tolérants et des couples équilibrés. Cela m'a presque réconciliée avec l'homo vicinus, mais il faut avouer qu'il s'agit tout de même d'une espèce à part.

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12 octobre 2006 4 12 /10 /octobre /2006 08:40

      

       L'homme marchait alors que la nuit était déjà tombée. Les lumières des réverbères se mêlaient encore à la lueur du jour agonisant, dans une semi pénombre inquiétante née de l'accouplement lugubre du jour et de la nuit.

       Derrière lui brillaient les feux d'une fête foraine et les cris enthousiastes des enfants, le rythme insolent d'une musique commerciale encore perceptible s'évanouissait avec la distance, étouffée un peu plus à chaque pas supplémentaire du vieil homme.

       Le dos voûté, la tête basse, il cheminait pourtant avec un entrain qui contrastait avec sa posture, qui exprimait comme un renoncement trouble, une sorte de résignation empreinte d'une tristesse mal perceptible. Il marche. Sur son visage ridé, les yeux ordinairement éteints sont revenus à la vie: une lueur de bonheur brille, timide, depuis le fond de ses pupilles. Il a hâte d'arriver dans la petite maison où sa vieille femme désenchantée l'attend, sans plus d'espoir que quelqu'un qui a cessé de croire en un avenir meilleur. Dans ses mains, il tient un sac qui renferme l'objet précieux qui illumine son expression habituellement morose. C'est son trésor.

       Ce soir, c'est son anniversaire de mariage. Il est loin, le temps de sa jeunesse, loin le temps où son épouse l'accueillait avec une joie simple et pleine de cette pureté merveilleuse que l'on appelle parfois bonheur. Il y a longtemps que les décennies de dur labeur et de difficultés financières ont effacé petit à petit l'espérance qui fait vivre les êtres humains. Mais ce soir, c'est différent, ils ne seront plus seuls. Pour accompagner le maigre festin qui célèbrera leurs noces si longues, il a, dans le sac qu'il tient si farouchement, une bouteille de vin, une de ces bouteilles de qualité médiocre qui satisfont les plus démunis. C'est son cadeau. En passant au beau milieu de la foule agitée par la foire annuelle, il s'est arrêté devant un stand de tir.

       "Il suffit d'enfiler l'anneau dans le goulot de la bouteille, et vous la gagnez!"

       Les parties de chasse d'antan, l'ambiance entraînante d'amis maintenant disparus, les rires et les blagues autour d'un feu de camp lui sont revenus en un éclair. Figé, il a regardé les fusils et s'est avancé vers le stand. Souriant, un homme barbu lui a tendu une arme factice en criant inlassablement: "Il suffit d'enfiler l'anneau dans le goulot de la bouteille, et c'est gagné!".

       Il a donné, comme à regret, les dernières piécettes qui tintaient au fond de ses poches, et a épaulé le fusil. Son vieil oeil handicapé par la cataracte n'a pas failli cette fois: comme par magie, l'anneau, frémissant et un instant suspendu en l'air dans une angoissante hésitation, finit par retomber, entourant le goulot.

       "Et c'est gagnééééé!" hurla frénétiquement le forain, "approchez, approchez, il suffit d'enfiler l'anneau dans le goulot de la bouteille, et c'est gagné!";    Il lui tendit son trophée, le vieil homme se rengorgea de fierté et resta longuement ainsi, incrédule, bousculé par les gens indifférents, à considérer la bouteille de vin qui allait éclairer la commémoration d'une longue vie à deux.

       Il marche. La nuit est tombée maintenant. Le vieil homme marche à rebours: face à lui ne vont que des gens en direction de la fête d'où il vient. Il ne les voit pas, il presse le pas, sa pauvre vieille l'attend, l'amertume au coeur. Il veut la rejoindre, lui dire " tu vois, tout n'est pas si triste, tu vois..."

        Une famille passe, les enfants gambadent en chantant, riant, glapissant cette ardeur si enfantine. Ils courent, ils passent, s'agitent, bousculent le vieux perdu dans ses songes. Un instant surpris de ces coups innocents mais vigoureux, il trébuche, se relève: il est trop tard. Dans un bruit étouffé par le frêle sac en plastique, la bouteille s'est brisée. Elle gît maintenant sur le sol.

 

 

 

 

       Les enfants, un instant penauds, se ressaisissent et éclatent d'un rire franc et quelque peu mesquin. Le vieil homme n'entend plus, il regarde effaré les débris de verre et la flaque qui s'élargit sur le bitume du trottoir. Les rires ont cessé mais sa douleur s'accroît comme un gouffre prêt à l'engloutir.

 La nuit semble se calmer tout à coup, les bruits de la fête foraine sont loin derrière. Le silence nocturne n'est brisé que par le chant des criquets et les bruits de pas du vieillard qui, plus voûté que jamais, a repris sa marche vers une solitude à deux.

 

 

 

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10 octobre 2006 2 10 /10 /octobre /2006 00:26

S'il y a des autrui pénibles à supporter, ce sont bien les collègues de travail. Non seulement il faut croiser leur tronche dix fois par jour, mais en plus ils viennent mettre leur groin dans vos affaires. Les plus sales, celles qui sentent mauvais de préférence. Ca aussi, c'est le propre d'autrui.

 

Dans mon entourage professionnel, on dispose d'un bel échantillonnage, riche en diversité. Un chercheur, qu'il soit sociologue, anthropologue ou même psychologue y trouverait probablement un terrain de recherches parfait. Peut-être même que cela suffirait au bonheur d'un cuisinier : il y a de quoi faire de belles brochettes.

 

La brochette des mères de famille, par exemple. Elles procréent à tour de rôle, c'est à se demander si elles n'ont pas tiré au sort à qui le tour afin de toujours avoir une conversation sur le sujet. Il y en a toujours une qui est enceinte.

« Bon, alors, j'attends que tu accouches et après je m'y mets ». Je les entends d'ici.

Parfois cependant, comme on préfèrerait pratiquer une activité sportive à deux, elles vivent leur grossesse en duo. A se demander si elles se tenaient aussi la main lors de la conception.

Puis, quand chacune d'elles a enfanté, c'est reparti pour la valse des cadets.

 Les matrones affichent un mépris pincé pour tout ce qui ne gravite pas dans l'orbite de leur club. Force est de constater que si une personne extérieure au clan des mater genitrix daigne s'incruster dans leur conversation, elles poursuivent leur échange comme si le parasite était transparent. Ou absent.

Pendant la pause café, elles s'installent confortablement dans les fauteuils qui entourent la table basse, près du distributeur. Bien sûr, l'une d'elles a pris soin de faire un gâteau. Elles sont hyper organisées, elles ont même fait un planning. Celle qui s'inscrit s'engage à jouer du rouleau à pâtisserie pour le jour coché, ce qui leur permet de s'échanger recettes et astuces entre deux bouchées et trois gloussements.

Quand ça ne parle pas couches, bulles de bave et premières dents, donc, ça parle de cuisine.

Un jour, je me souviens être passée près de l'essaim, et j'ai été surprise de constater qu'elles avaient plus d'imagination que je ne l'aurais cru : elles s'étaient lancées dans un débat passionné et ô combien passionnant : la décoration de leur appartement.

Bien sûr, de temps à autre, elles parlent boulot. On est quand même au travail !

 

L'autre incontournable brochette est celle des syndicalistes. Le mépris dont ils font preuve les rapproche des rombières dont ils sont les fidèles alliés. Modernité aidant, ils ont perdu leur barbe et leur conviction. Ils apprécient leur statut parce qu'il leur procure des avantages. C'est bien la seule chose qu'ils défendent.  

 

Enfin, on a le clan des rejetés, ceux qui suscitent moqueries et ricanements, médisances et hypocrisie. Ils sont pourtant aimables, affables, polis. Et malheureux : la gentillesse ne paie pas. Autour d'un thé, ils psalmodient une litanie pleine de gémissements larmoyants. S'ils persévèrent, je parie d'ores et déjà sur le succès de leur chorale, parfaite pour accompagner les enterrements.

Ils pourraient être solidaires, mais hélas ! La nature humaine étant ce qu'elle est, il suffit d'une insignifiante marque d'intérêt de la part d'un Méprisant pour que le Rejeté se trémousse et renie ses camarades de choeur et d'infortune. Malgré cette avilissante tentative de séduction, le Rejeté continue à trouver porte close là où il pensait détenir le sésame.

 

Restent les indépendants, les insoumis, les Affranchis. Ils vont et viennent avec la superbe allure que leur confère leur impudente liberté. Ils se mêlent aux uns, aux autres, sans s'enfermer dans une catégorie trop étriquée pour eux. Ils rient joyeusement, se moquent avec bonhomie de leurs condisciples et travaillent avec efficacité. Quand ils rentrent chez eux, ni tensions ni conflits ne viennent parasiter leur vie personnelle. Les Affranchis sont bien au-dessus de ça.

 

 

Bien évidemment, c'est à ces derniers que nous préférons nous identifier. Il est, en effet, plus confortable de le croire.

 

 

 

 

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