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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

26 juin 2014 4 26 /06 /juin /2014 01:48

tete-chauve.jpgIl y a des êtres comme ça, toujours aimables, gentils, avenants. Elle est de ceux-là.

C’est une grande femme parée de yeux immenses et d’une longue chevelure. Son dynamisme et son professionnalisme attirent tous ceux qui, affublés d’une bête à poils, souhaitent rafraîchir le look de leur compagnon à quatre pattes.

Sa boutique est exiguë mais conviviale. La porte est souvent ouverte, particulièrement en ce début d’été où les températures, agréables en matinée, grimpent sensiblement au cours de la journée. Une petite barrière en bois, garnie d’un fin grillage un peu cabossé, empêche les animaux désireux d’échapper au supplice de la douche de décamper. Les visiteurs sont toujours accueillis par des jappements impatients et des queues frétillantes. Chaque chien, le poil lustré et parfumé, attend son maître comme un sauveur, et malgré la déception de ne pas reconnaître la silhouette familière, la lueur d’espoir dans l’œil canin ne faiblit pas. Tout autre être humain que cette tortionnaire aux cheveux longs fera l’affaire, pourvu qu’on les tire de là.

Leur peur ne s’explique pas. Elle les cajole, la grande. Elle susurre des mots rassurants aux oreilles poilues tout en grattant la tête des canidés haletants. Toutefois, les asperger, les attacher puis les tondre des heures durant ne la rend que peu populaire aux yeux de son public.

Mme C., propriétaire d’une jolie chienne blanche au poil frisé aime bien Muriel la toiletteuse. Cela fait des années qu’elle lui est fidèle et que, quatre fois par an, elle lui confie sa précieuse compagne pour que celle-ci se fasse rafraîchir la fourrure. Il n’y a que Muriel  pour rendre la petite chienne si jolie, couper juste où il faut, ratiboiser le poil là où il est superflu tout en laissant la longueur suffisante pour souligner l’élégance de la bête. Pour pas cher en plus. Avec un sourire en bonus, une petite conversation non facturée, un échange aimable en ce monde de bêtes. Mme C. est ravie et recommande chaudement la grande femme aux doigts de fée.

Ce jour-là, cela fait presque deux mois que Mme C. a pris rendez-vous. Elle a du trop recommander le salon de toilettage : le voilà pris d’assaut par toutes les coquettes à chiens du quartier. Tant pis, elle attend. On ne change pas ses habitudes, Muriel est si efficace et si sympathique. Une semaine avant le rendez-vous, alors qu’elle voit se profiler la fin de la longue attente, le téléphone sonne. Muriel, du salon Ratiboise, lui demande si la petite chienne peut venir se faire coiffer deux jours plus tôt. Mme C. est bien embêtée. Deux jours plus tôt, ça ne l’arrange pas. Mais enfin, Muriel n’a jamais décalé ni annulé un rendez-vous, le moment est venu de se montrer conciliant et la nouvelle date est arrêtée. Mme C. change ses obligations, se rend disponible, et note soigneusement le jour et l’heure sur son agenda.

Le jour venu, rien ne se passe comme prévu. Monsieur C., qui doit conduire tout ce petit monde jusqu’à la boutique,  est retenu par des obligations professionnelles. Il se fait réprimander par madame excédée et promet de se hâter. A peine Monsieur C. a-t-il raccroché que le téléphone sonne à nouveau. C’est Muriel qui demande s’il est possible d’avancer le rendez-vous d’une demi-heure. Mme C., toute bienveillante qu’elle soit à l’égard de la gentille toiletteuse, se pique aussitôt, hérissée après l’altercation avec sa moitié. Non, c’est impossible.

Bien. Tant pis. L’heure est maintenue. 16h30 précises. Parfait.

 

Monsieur C. se fait attendre. Il arrive finalement, haletant, stressé, pour repartir aussitôt avec femme et chien, au doux rythme des récriminations de sa moitié. Malgré tous leurs efforts, et puisque rien ne sert de courir quand on est parti trop tard, ils arrivent devant le salon de toilettage avec exactement dix minutes de retard.

 

Devant la porte, et juste derrière la barrière, ils voient la longue silhouette de Muriel. Imposante, elle se dresse sur le pas de porte, les mains sur les hanches, parfaitement immobile sous le soleil de plomb. Dans la boutique règne un silence inhabituel. Point d’aboiements ou de glapissements. Monsieur et madame s’avancent, traînant une chienne apeurée qui se tortille au bout de la laisse pour déguerpir. Muriel ne cille pas, elle les laisse arriver jusqu’à elle. Sans un sourire, elle leur dit : « Vous êtes trop en retard ».

Mme C. s’excuse, s’attendant à voir Muriel s’écarter pour leur faciliter le passage. Celle-ci n’en fait rien. Elle reste là, immense, sévère, hostile, et répète d’une voix monocorde : « Vous êtes trop en retard. Je ne peux pas vous prendre. J’ai des obligations. ».

Mme C.,  qui bien qu’elle essaie d’être aimable ne manque jamais une occasion de régler ses comptes, s’emporte. Dix minutes de retard. Dix minutes ! Ca arrive, non ? Oui c’est du retard, mais trop …  ?  Trop pour être refusée comme une malpropre, après avoir attendu deux mois, après avoir accepté gentiment de décaler un rendez-vous alors même que cela compliquait sa petite vie, après …

 

Muriel bondit d’un coup. Son visage se retrouve à quelques centimètres seulement de celui de Mme C. qui se fige. Les yeux écarquillés, une lueur furieuse au fond des pupilles, elle la dévisage avec dureté. Les deux femmes se font face, et  le silence qui s’établit semble tout écraser. Puis Muriel attrape brusquement ses longs cheveux bruns, tire dessus d’un coup sec et arrache brutalement l’ensemble. Elle demeure silencieuse, les yeux durs, le crâne parfaitement lisse, la longue chevelure serrée entre ses doigts crispés. Mme C. observe ce visage inattendu, colérique, haineux et chauve comme si la douce toiletteuse s’était subitement métamorphosée en un catcheur enragé. 

 

« Voilà ! Voilà POURQUOI !!! » hurle Muriel aux deux clients médusés.

 

Puis, sans rien ajouter, elle leur tourne le dos, réajuste sa perruque sans plus leur accorder d’attention avant d’entrer dans sa boutique et d’en claquer la porte.

 

Monsieur et madame C., désormais plus attristés que choqués, ont tourné les talons, devancés par la petite chienne qui, ravie de s’en tirer à si bon compte, aurait, si elle l’avait compris, béni une si sombre maladie.

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27 février 2010 6 27 /02 /février /2010 17:30


http://c590901.r1.cf2.rackcdn.com/images_thumb_cache/The_Beatles_Abbey_Road_Boxed_Mug_500_370_397_76.jpgIl y a deux ans, j’ai obtenu ma mutation, laissant derrière moi l’ambiance fielleuse de l’établissement où j’ai fait mes premières armes. J’ai avancé pour aller au contact d’autres élèves, d’autres vies, d’autres joies et d’autres difficultés. D’autres collègues.

La rencontre avec autrui : fascinante aventure humaine.

 

Ces Autrui-là, tout en ayant les particularités qui les rendent uniques, ressemblent pourtant à s’y méprendre aux précédents. Comme si la spécificité de chacun ne servait qu’à les rendre identiques à d’autres individus, innombrables, que caractérisait cette même spécificité. Ce qui semble nous distinguer des autres nous ramène finalement à la grande famille des êtres humains, tous uniques, tous semblables.

 

Dans cette salle des profs-ci, on s’y repose, on y déjeune, on se dispute et on se marre. Parfois on travaille. Moi, entre toutes ces activités, je bois du café.

Pour ce faire, j’ai apporté mon mug fétiche, celui qui me renvoie à la personne qui me l’a offert, celui qui chuchote à mon oreille de doux souvenirs que les autres n’entendent pas. Celui qui est à moi.

Après avoir bu mon café entre deux sonneries trop rapprochées, je le rince et le pose sur l’évier toujours sale, toujours encombré, de l’antre professoral.

 

Un jour, cependant, ma tasse a disparu. Comme ça, sans crier gare.

Volatilisé, le contenant de l’élixir magique qui diluait angoisses et fatigue et me permettait de repartir, résignée mais guillerette, vers la salle de classe où travail et efforts se conjuguent dans un déploiement d’énergie un peu vain. Evaporé. Evanoui.

A grands cris, je demandai des comptes à l’assemblée, laquelle me répondait tantôt par un mutisme interrogateur, tantôt par une indifférence agacée, ou bien avec un sourire moqueur. Quoi, une tasse ? Toute cette indignation récriée, toutes ces vociférations haineuses pour une simple tasse ? Elle était belle cette tasse ? Elle était chère, au moins ?

Non, même pas. Mais c’était la mienne.

 

Pendant des semaines, je ne décolérai pas, cristallisant dans la disparition de cette tasse toute ma détestation des travers d’autrui.

Une collègue vint me trouver un jour, tout sourire, une tasse verte à la main, me priant d’accepter son présent, histoire de me réconcilier avec le monde enseignant, lequel n’était pas constitué que d’infâmes voleurs. Je lui souris, la remerciai chaudement sans oser lui révéler que j’avais le vert en horreur, tout en étouffant la voix mauvaise qui me soufflait qu’elle pourrait bien être l’auteur repentant du larcin et que, par son offrande inattendue, elle essayait tant bien que mal de racheter sa faute.

 

Et puis, un soir, par mail, une autre collègue m’écrivit et passa aux aveux. Oui, c’était elle la voleuse. Elle me priait d’accepter ses plus plates excuses. Point. Sans aucune autre forme d’explication.

 

Le lendemain, ma tasse avait retrouvé sa place sur l’évier crasseux.

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25 octobre 2009 7 25 /10 /octobre /2009 13:58
 

http://ruminances.unblog.fr/files/2010/05/cochon.jpgJe voudrais vous raconter comme mon nouveau collège est plein d’autrui(es) fascinants. Comme les événements qui s’y produisent sont surréalistes, parfois.

Je voudrais vous raconter le big boss, vous raconter son adjoint, vous parler des élèves. De quelques collègues. Des êtres captivants, tous autant qu’ils sont. Une magnifique réserve pour ce blog en hibernation.

Oui mais.

J’ voudrais bien.

Mais j’peux point.

 

Parce que je serais identifiée rapidement. Conspuée. Censurée. Blâmée. Livrée à la vindicte populaire d’une salle des profs outrée par la verve fielleuse de leur hypocrite collègue, sourire devant, clavier incisif derrière.

 

Je dois attendre que les Autres appartiennent (un peu) au passé pour vous les livrer en pâture. Patience. Mon stock se renouvelle à une vitesse qui m’effare moi-même.

 

En attendant, il y aura quelques petites histoires deci delà. Il n’est pas toujours nécessaire de regarder dans la porcherie pour voir des cochons.

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18 avril 2008 5 18 /04 /avril /2008 10:16

Yves et Marie-Laurence forment un couple épanoui. Ils sont heureux, ils sont cultivés, ils sont spirituels.

Ces deux âmes égarées se sont trouvées un peu par hasard, un peu comme tout le monde. Elles ne se sont plus jamais quittées, et le mariage vint naturellement sceller leur amour.

Pourtant, une fêlure fragilisait ce bonheur admirable. Ils connaissaient la douleur de voir se construire un avenir chaque jour un peu plus éloigné des rêves caressés : l’union demeurait inféconde.

Ne pas enfanter. Ne pas se projeter. Ne pas exister autrement que dans l’instant, enfermé dans un segment temporel qui ne serait relié à rien.

 

Des années durant, ils s’attelèrent à la tâche reproductrice sans perdre espoir ni ardeur. Leur persévérante copulation finit, après de bien longs efforts, par porter ses fruits.  Marie-Laurence eut enfin la joie d’attendre le bébé tant désiré.

La petite fille qui vint au monde était l’enfant du miracle. Elle fut choyée, admirée, observée avec ravissement. Les parents étaient aussi émerveillés qu’incrédules devant cet être délicat qui leur appartenait un peu.

 

 

Un jour, Marie-Laurence et moi discutions au téléphone. Elle évoquait une fois de plus sa fille, revenait sur les doutes qui l’avaient assaillie avant de tomber enceinte et s’ouvrit à moi en abandonnant toute retenue : « Ah, on voulait un enfant, mais on n’imaginait  pas que ce serait une enfant comme ça ! On a attendu, oh oui on a attendu, mais ça valait le coup ! »

J’écoute la fierté dans sa voix, je l’entends se rengorger pour digérer sa bonne fortune :

-         Ah, Irène ! Irène, c’est quelque chose !  Quelle enfant intelligente ! C’est clair qu’elle a du hériter de notre double QI ! Quand on a des parents très intelligents, les QI ne s’additionnent pas, non : c’est exponentiel. Ce qui fait qu’Irène est encore beaucoup plus intelligente que nous.


C’est dire.

 

 Marie-Laurence ne s’arrêta pas là. Elle s’extasie, elle se mire, elle se montre. Le jour de la naissance d’Irène, la Fée Intelligence ne vint pas seule. Elle était accompagnée de son amie Beauté, laquelle ne voulut pas faire un cadeau moins prestigieux que celui de sa consoeur. C’est ainsi que la jeune Irène, non contente d’avoir des capacités intellectuelles abyssales, était vouée à devenir l’icône absolue de la magnificence féminine.

Le regard maternel est plein de magie.

 

La petite Irène était de fait ravissante. Blonde, le regard bleu, elle avait hérité des traits parentaux, que la fraîcheur enfantine sauvait fortuitement de l’ingratitude. Yves et sa tendre moitié se pâmaient devant si sublime perfection. L’idée que la seule existence de la fillette suffise à la parer de tous les charmes aux yeux de ses géniteurs ne les effleurait même pas. Ils avaient assez de recul pour être objectifs. Evidemment. Béats, ils regardaient Irène interagir avec le monde comme si, entre tous, elle était la première à connaître pareille évolution.

Marie-Laurence développait, inlassable : « Cela m’inquiète beaucoup tout de même. Il y a des choses que l’on pardonne à quelqu’un qui est moche. Quelqu’un qui est moche et qui est intelligent, bon, on veut bien être son ami. Mais j’ai peur qu’Irène soit malheureuse avec un physique pareil. Sans oublier qu’il y a aussi le risque qu’elle devienne imbuvable, d’avoir autant suscité l’admiration. Alors nous, on essaie de compenser en ne la mettant pas sur un piédestal, pour qu’elle ne soit pas détestable non plus ».

 

Marie-Laurence voulait apprendre à Irène comment éviter les ornières de la vanité. Noble objectif.

 

Qui sait ? Peut-être que la petite aura aussi hérité de la modestie de sa mère.

 

 

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15 janvier 2008 2 15 /01 /janvier /2008 22:58
Pour rentrer chez moi chaque soir, je passe sur un pont qui surplombe l’autoroute. Il est laid, il est tout gris, et quand on regarde en bas, on voit les voitures qui défilent sur la trois voies dans un affreux vrombissement.
En général, lorsque je suis arrêtée au feu rouge, un sentiment de soulagement m’étreint. La journée de travail est finie et je m’en vais retrouver mon nid douillet.
Parfois il fait beau, et je rêvasse à tout ce que je pourrais faire : aller me promener au parc, lire un bon bouquin sur un banc isolé, profiter des derniers rayons pour clore en beauté une journée morose. Parfois il fait froid, et je songe que j’aimerais aller au ski, faire de la luge avec Fiston, errer dans la montagne et respirer la bonne odeur de  résine de sapin. Souvent en ce moment, il pleut.  Alors je me laisse hypnotiser par le va-et-vient des essuie-glace sur le pare-brise en attendant que le feu passe au vert.
 
Depuis dix jours environ, impossible de laisser mon esprit divaguer comme à l’accoutumée. Chaque soir sur le pont, j’ai les idées noires. J’imagine une jeune fille, peut-être une adolescente regarder les voitures en bas avec des larmes plein les joues. Je me dis que ça doit être une drôle de mort, tomber du haut d’un pont sordide et se faire percuter par une voiture, être projetée des mètres plus loin avant de se faire écrabouiller par un camion.
Je pense à ça, maintenant, le soir.
 
A certains moments, il m’arrive de me dire que sous ce pont, là en bas, une moto s’est écrasée un samedi soir après la fête. A moins que ce ne soit arrivé un soir de semaine pareil à celui-ci ?  Il serait aujourd'hui trop dangereux de descendre pour se recueillir sur les lieux de l’accident.
En rentrant chez moi, maintenant, j’ai la mort plein la tête.
 
Depuis dix jours environ, quand je m’arrête au feu rouge,  je vois ces lettres plastifiées accrochées sur le parapet du pont, entourées de fleurs délicatement enveloppées d’un plastique sale. Il y a plusieurs missives. Je ne me suis jamais arrêtée pour lire l’hommage, mais tant d’histoires possibles se construisent autour de ce deuil placardé. C’est étrange, quand la mort d’autrui s’invite dans notre quotidien.
Je n’arrive pas à déchiffrer grand-chose, de là où je suis. Juste « Tu t’es envolée mon ange ». La suite se noie dans les gouttes de pluie. Une couronne mortuaire en forme de cœur, composée de roses rouges, apporterait presque de la gaieté dans un monde en gris et blanc.
  
 

Ce n'était pas un accident de moto. Je sais maintenant de qui il s'agit.
Elle s'appelait Sybile et elle avait quinze ans. Elle s'est suicidée il y a un mois en sautant du pont. Percutée par plusieurs véhicules, elle est morte sur le coup.
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11 janvier 2008 5 11 /01 /janvier /2008 11:23
Dans notre société civilisée, les bas instincts sont la plupart du temps contenus par un cadre juridique strict. Malgré les montées d’adrénaline ou les coups de sang, nous sommes une majorité à retenir nos pulsions violentes et nous ne frappons pas pour régler les conflits ; nous ne tuons pas non plus pour assouvir une soif de vengeance. Nous évitons de nous insulter. La loi du plus fort est l’apanage des sociétés archaïques : point de ça chez nous.
 
Puis vient le temps des soldes.
Les comportements subissent alors une remarquable altération. Les femelles déchaînées se ruent dans les espaces mercantiles qui deviennent pour l’occasion une jungle d’un genre nouveau. Les seules formes de communication sont le grognement hostile, la bave rageuse et le soulèvement discret –mais non moins comminatoire- de la babine supérieure afin d’éloigner l’ennemie qui aurait l’impensable outrecuidance de lorgner sur la jupe convoitée. Si tous ces signaux de dissuasion ne sont pas suivis de l’effet escompté, les femelles peuvent même délaisser le fruit de leur chasse pour s’adonner au conflit. Des chaussettes à la main, quelques cintres pendus à l’avant-bras, les autres représentantes de l’espèce deviennent spectatrices curieuses sans cesser de scruter les alentours pour repérer l’ennemi fourbe prêt à profiter de ce moment de distraction.
J’étais là, au milieu de ces amazones prédatrices, affublée d’un Fiston bien sagement endormi. Je venais d’aboyer sur une ménagère pressée qui, utilisant son corps massif comme redoutable bélier, avait manqué de pulvériser la poussette sur son passage. Toute remontée, je me dirigeai vers les caisses bondées.
Je faisais la queue tout en me méfiant des perfides créatures qui, pas après pas, coup de coude après coup de coude, essayaient de gruger quelques places quand je vis cette femme derrière moi. Elle avait l’air fatigué et un peu perdu. Ses yeux cernés regardaient dans le vague. Tantôt appuyée sur une jambe, tantôt sur l’autre, elle prenait son mal en patience comme nous toutes.
Comme toutes aussi, elle soupirait parfois en regardant sa montre. Comme toutes, elle se disait que c’était incroyable, toutes ces bonnes femmes excitées par trois morceaux de tissu et deux chiffons. Comme toutes, elle était pressée de quitter cet enfer pour retourner dans le vrai monde quadrillé de lois et d’hypocrisie. Mais à la différence des autres, elle devait supporter le poids d’un ventre proéminent.
Je m’arrêtai sur son abdomen rebondi, pleine de compassion et de tendre nostalgie. Fiston était né depuis peu et je me sentais encore concernée par l’état particulier des femmes enceintes. A l’empathie succéda l’indignation. Comment donc, personne ne l’avait vue ? Personne ne lui cédait la priorité? A la bonne heure ! Si les guenons devant moi manquaient autant de civisme, moi j’allais agir en lui proposant de passer devant moi. Ainsi, peut-être que des âmes charitables cèderaient elles aussi leur tour à cette future maman courbatue.
 
Me retournant, je m’adressai à elle avec bienveillance :
-         Voulez-vous passer devant ?
Dans un premier temps, elle ne réagit pas.
-         Voulez-vous passer devant ? répétai-je un peu plus fort.
 
Dans la file d’attente, quelques têtes se tournèrent vers nous. La femme enceinte eut comme un sursaut, comprit que je lui parlais et me jeta un regard interrogateur. Pour la troisième fois, je lui demandai si elle voulait prendre ma place pour alléger son attente. Elle me considéra sans comprendre, l’œil rond. Puis, en l’espace de quelques secondes je vis son expression passer de l’étonnement à l’hostilité. Ses sourcils se froncèrent, elle pinça les lèvres avant de me fixer avec ressentiment.
Je fus saisie d’un affreux, d’un terrible doute. Face à l’absence de réponse de sa part, je crus bon d’éclaircir la situation :
-         Vous n’êtes pas enceinte ?
 
Si elle avait pu, elle m’aurait tuée.
 
-         Ah non, pas du tout, rétorqua-t-elle sèchement.
 
 
C’est l’ironie du sort : avec de bonnes intentions, on peut parfois infliger à autrui une humiliation d’autant plus cruelle qu’elle est involontaire.
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4 janvier 2008 5 04 /01 /janvier /2008 00:50

Il est des Autrui qui, l’air de rien, sèment avec sadisme les vigoureuses graines de la torture morale la plus aboutie.
 
Je ne sais pas de qui il s’agit.
Je ne sais pas s’il a eu conscience de ce qu’il a fait.
Je ne sais pas si une personne seule est responsable.
 
Je sais juste qu’il y a des vieux qui moisissent dans cette maison. Qui se dessèchent dans ce sordide mouroir et qui, la bouche ouverte sur des gencives édentées, bavent copieusement en attendant que le jour finisse.
Je sais seulement que c’est là qu’ils se réveillent, qu’ils se couchent. Que c’est là qu’ils frémissent d’enthousiasme dans l’attente de la visite d’un médecin, d’une aide-soignante, d’un bénévole, plus rarement d’un proche.
 
Ceux qui ont mené à bien le projet de construction de cette maison de retraite peuvent être fiers : elle est grande, les chambres sont claires à défaut d’être spacieuses, les salles communes agréables. Il y a la télé, quelques étagères supportent la maigre charge d’une paire de livres –pour ceux qui comprennent encore ce qu’ils déchiffrent. Des animations dansantes sont même organisées et l’espace d’un après-midi trop court, les vieux tournoient en riant avant de choir sur une chaise pour apaiser leur doux vertige.
Tout contribue à cette apparence d’une bâtisse abritant dans la dignité des pensionnaires diminués.
 
Celui qui a choisi l’emplacement a-t-il pu ne pas y penser ? Peut-être en a-t-il plaisanté en famille, comme d’une bonne blague ?
 
C’est une maison de retraite récente et engageante, c’est vrai.
Mais lorsque l’on regarde par la fenêtre, l’horizon offert aux vieillards est constitué des pierres tombales du cimetière qu’elle surplombe.

 

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24 décembre 2007 1 24 /12 /décembre /2007 00:02
 
                                                                                                   
 

C’était un petit bonhomme
Oublié dans un coin
Un petit bonhomme
Au bord du chemin
Du chemin quotidien
De centaines, de milliers d’âmes
Qui fuient le froid, qui n’ont pas faim
Qui baissent la tête, qui ne voient rien
Ni la détresse ni les larmes.
                                    
L’hiver est là, c’était de saison
Un petit bonhomme de glace
Ça passe inaperçu, on peut comprendre
Qu’il ait été ignoré des masses.
 
Un petit bonhomme au bord du chemin
Qui n’avait que sa carcasse
Ce petit bonhomme
Oublié dans un coin
Avec des trous dans ses godasses
A voulu dans son abandon
Fêter Noël à sa façon
Il s’est endormi un soir dans sa crasse
Pour devenir au petit matin
Un inoubliable bonhomme de glace.
 
En hommage au SDF mort de froid place de la Concorde à Paris, le 20 décembre 2007.
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18 décembre 2007 2 18 /12 /décembre /2007 22:25
telephone.gif
Sophie, dont j’ai narré les aventures ici et m’annonça un jour son déménagement dans un appartement plus grand, bien situé, dans un quartier qui lui convenait. C’était pour elle une excellente nouvelle, et je ne pouvais que partager sa joie. Elle listait toutes les modifications de décoration intérieure qu’elle réaliserait, comme son salon serait ravissant avec tel ou tel meuble, comment ses rideaux ravissants iraient à merveille dans la chambre … C’était passionnant, cet enthousiasme, et me voilà toute disposée à lui prêter main forte, faire les magasins avec elle, l’écouter rêver à son futur nid douillet.
Après avoir arpenté les boutiques, nous nous posâmes dans un café. Devant une boisson chaude pour nous ragaillardir en cet après-midi glacial, nous discutions encore sur le sujet.
-         Ah, il faut que tu penses à faire suivre ton courrier, lui recommandai-je.
-         Ah ouèèèèèèèèè... Tu as raison.
-         Et ton numéro de téléphone … Il faudra que tu me donnes le nouveau.
 
Elle fronça légèrement le sourcil droit et me considéra avec une perplexité non dissimulée.
-         Pourquoi le nouveau ? Quel nouveau ?
Surprise par sa question, je précisai néanmoins :
-         Oui, le nouveau. J’imagine que tu vas changer de numéro de téléphone en changeant d’appartement, de ville … 
Son front se plissa davantage.
-         Changer de numéro ? répéta-t-elle en regardant légèrement vers le ciel et arborant la mine soucieuse de celui qui réfléchit avec effort.
 
Silence.
 
Sophie me dévisageait avec insistance. Elle attendait sans l’ombre d’un doute que je précise ma pensée. Je m’exécutai : « Oui, Sophie, généralement, quand on déménage, on change de numéro de téléphone comme d’adresse, et si le numéro peut être maintenu, ce qui n’est pas toujours possible, il faut en faire la demande explicite… »
 
Son visage s’éclaira alors. Elle avait compris.
C’est d’un air mi-bienveillant mi-sévère, cet air que l’on prend pour réaliser la prouesse de réprimander un enfant sans cesser de le rassurer qu’elle conclut :
-         NAAAN ! Je veux pas changer de numéro de téléphone, moi !
 
N’importe qui peut comprendre cela. Tout un cercle d’amis et de connaissances à prévenir, des mois avant de venir à bout des erreurs persistantes, des nouvelles qui se perdent… Il est tellement plus simple de changer d’adresse sans modifier tout le reste !
Sophie révéla ma méprise en allant au bout de son raisonnement : « Bah non ! Je veux pas changer de numéro de téléphone, moi ! Je trouve qu’il est bien, moi, comme numéro de téléphone ! »
 
Je n’avais jamais imaginé auparavant qu’on puisse considérer un numéro de téléphone comme autre chose qu’une suite de nombres, et encore moins qu’on pense à le qualifier de bien ou pas. Tout bien réfléchi, le mien est super ! C’est décidé, demain, je me le fais tatouer sur la fesse gauche.
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10 novembre 2007 6 10 /11 /novembre /2007 11:54
priorite.jpg
Il a déjà été question des êtres malotrus que l’on croise dans les grandes surfaces. De même, j’ai raconté ici une mésaventure qui a mis sur ma route un goujat hors pair. Or, quand la muflerie s’épanouit dans un décor de supermarché, je ne peux résister à l’envie de narrer la scène.
 
C’était un samedi et le samedi, c’est bien connu, les Michu s’en vont en famille ravitailler la tribu. L’hyper grouille d’insectes à taille humaine qui peinent à se déplacer dans les rayons par trop peuplés. A la caisse, ils forment d’interminables queues desquelles s’échappent une réprimande parentale, un sanglot d’enfant, plus rarement un éclat de rire.
Je me pressai vers ces files à la longueur décourageante quand j’aperçus une caisse presque vide. Je m’y dirigeai sans plus tarder lorsqu’une jeune femme flanquée d’un marmot dans une poussette me devança. Je me plaçai donc derrière elle et avançai sur ses pas lorsque le caissier, un grand escogriffe à l’œil torve et au cheveu filasse la fixa et, sérieux comme un pape, lui dit : « Ah non, madame, je ne prends pas les bébés ».
Surprise, la jeune femme le considéra interloquée. Point de clin d’œil ni de sourire, point de démenti: rien dans l’expression du caissier ne laissait percevoir l’humour de la remarque. La maman émit un petit gloussement peu assuré, d’un air de dire « ah la bonne blague ! » avant de se placer dans la queue. L’hôte de caisse revint à la charge, la voix chargée de détermination : « Non, je ne prends pas les bébés ». Nouveau regard déconcerté de la maman. Cette fois-ci, elle ne répondit pas, se contentant de poser ses emplettes sur le tapis roulant.
Le client qui la précédait s’en fut. Notre caissier se pencha pour observer l’enfant qui, ayant cessé de babiller, scrutait le monde alentour d’un air grave. « Bah alors ? » lui dit-il, « tu n’as pas l’air content, toi ! »
-         Il est sans doute contrarié de passer à la caisse de quelqu’un qui n’aime pas les bébés, plaisanta la mère pour détendre une atmosphère lourde.
 
Un bip après l’autre, les courses furent enregistrées, payées et rangées. Vint mon tour. Bip-bip-bip. Derrière moi, la file s’était allongée. La personne qui me suivait immédiatement était une femme petite, de forte corpulence, les cheveux courts et sans éclat, des lunettes sévères qui rapetissaient ses yeux éteints. Accompagnée d’une adolescente renfrognée, elle subissait le réapprovisionnement comme elle purgeait sa vie.
Le caissier la vit. Aussitôt, il lui dit : « Ah non, madame, je ne prends pas les femmes à lunettes ». Léger rictus gêné de la matrone. Le goujat en rajouta une couche, sans doute déçu de l’impavidité de sa victime : « Bah non, moi je ne prends pas les femmes à lunettes ». Il s’arrêta un instant, à l’affût de l’inspiration et poursuivit sans ciller : « Ah ouais, je ne peux pas passer vos articles, madame. Je ne prends pas les femmes à lunettes. Je ne prends que les jolies filles en mini jupe ».
 
C’est toujours agréable pour une pauvre créature bigleuse, au nez surplombé de ce qui tient plus de la prothèse oculaire que de l’accessoire de mode, moche, grosse et peut-être malheureuse, qui surmonte sa fatigue et sa lassitude pour accomplir, un jour de repos,  une tâche de la vie quotidienne pénible mais nonobstant nécessaire, de se faire publiquement traiter de boudin par un caissier aussi laid que stupide.
Quand on travaille dans un supermarché, il se peut que l’on en vienne à tout considérer comme de la marchandise exposée au choix du chaland et que l’on confonde le défilé des clients avec une page meetic. L’avantage indéniable des sites de rencontre, c’est que l’on peut y rentrer ses critères sans humilier personne (Si tu es blonde à forte poitrine, sans lunettes et sans enfants, ça m’intéresse).
 
Autrui, ton univers est impitoyable.
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