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  • : Tous ceux qui croisent notre chemin sont susceptibles de laisser une trace de leur passage.
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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

1 novembre 2007 4 01 /11 /novembre /2007 12:18
Faîtes du sport, qu’ils disent à la télé. Manger-bouger.
Les premières fois que le message a été diffusé, je n’ai pu m’empêcher de sourire de la naïveté des dispensateurs de bonne parole. Croyaient-ils que le peuple était un gigantesque pantin dont il suffisait de tirer quelques fils pour le voir s’articuler de la manière souhaitée ?
Et puis, à force d’être martelé avec insistance, le slogan est devenu credo. C’est ainsi que le dimanche matin, qu’il pleuve, qu’il tempête ou qu’il gèle, la populace s’en va actionner ses muscles à la piscine municipale.
 
Ca grouille dans le bassin comme les naufragés du Titanic dans l’Atlantique Nord. Et ça tend les bras, et ça bat des jambes. Certains boivent la tasse, d’autres nagent fièrement, arborant maillot griffé et lunettes étanches. Quelques téméraires adeptes du dos crawlé  vont immanquablement buter sur une mémé flottant comme une tortue au point mort, manquent de la noyer sous la violence du choc qui la destabilise avant de repartir sans même avoir marmonné un mot d’excuse.
Des adolescents sautent sans se soucier des nageurs évoluant sous l’eau auxquels ils manquent de fracasser la nuque, des enfants grelottent en tentant d’avancer sous les encouragements bienveillants ou agacés de leurs parents. Des femmes enceintes cherchent l’apesanteur pour oublier un instant leurs difficultés à se mouvoir en milieu terrestre.
Et ce bruit … ! Ca crie, ça résonne, ça emplit ma tête comme un vrombissement de marteau-piqueur nocturne.
 
Même pas peur. Résolue à avoir la meilleure des hygiènes de vie, rêvant à ce corps svelte et divinement musclé qui sera la récompense de mes efforts physiques tout comme de ma capacité à me mêler à la foule, je mets mes lunettes, ajuste mon bonnet, et m’immerge dans le liquide chloré. Voilà, je nage. Très vite, des pieds me font obstacle. Un coup d’œil bref à ma gauche, et je double avec assurance. Pour me retrouver aussitôt face à un bolide humain crawlant comme un boxeur, pas gêné du tout de me trouver sur son chemin. Terrorisée, j’entreprends de me rabattre, mais trop tard : le chauffard aquatique m’envoie valser d’un coup de palme et poursuit sa route sans même se retourner.
A bout de souffle, j’achevai enfin ma première longueur, auxquelles les suivantes devaient ressembler. J’étais là à pester intérieurement sur tous ces abrutis qui venaient polluer la piscine quand j’aspirai à l’avoir pour moi seule lorsqu'une une dame m’interpella.
- Il y a du monde, hein ?
- Ah oui, ça oui ! m’exclamai-je.
- C’est dingue, je n’imaginais pas que de bon matin, un dimanche, il y aurait foule comme ça, poursuivit-elle.
 
Soudain, je vis un gros fil sur son visage. Il dut la gêner car d’un mouvement de la main, elle entreprit de le retirer. Je le vis alors s’étendre puis, faisant preuve d’une extraordinaire élasticité, reprendre sa place initiale. Un peu intriguée, je remontai mes lunettes embuées sur le front, afin d’avoir une meilleure visibilité du phénomène.
La dame continuait à décrire la surpopulation de la piscine municipale et à s’en plaindre tout en essayant de se débarrasser de qui s’avéra être, après examen attentif et épouvanté, un filet de morve. Gros comme un spaghetti en fin de cuisson, il descendait de son nez pour terminer sa course sur son menton. Elle s’essuyait, reniflait, mais il était toujours là, trempant dans l’eau tandis que des dizaines de personnes nageaient autour, enfouissant leur visage, leurs narines et leur bouche dans ce bain de mucosités auxquelles ils contribuaient certainement.
Mon regard se posa de nouveau sur la femme à l’écoulement nasal : son visage était désormais net. Elle souriait. Puis elle repartit nager. Je demeurai là un instant, à fixer l’eau à la recherche d’une trace quelconque des déjections corporelles qu’elle achevait de semer. C’était indétectable, indétectable comme la sueur, comme les litres d’urine, et pourtant c’était .
 
Non que je sois contre les valeurs du partage mais en vérité je vous le dis, nager dans l’infusion des sécrétions d’autrui me rend la sédentarité bien séduisante.
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28 septembre 2007 5 28 /09 /septembre /2007 11:40
Ah, les grands repas de famille ! Ils ont ponctué mon enfance, ont assommé mon adolescence avant de devenir finalement rarissimes, à mesure que les ans passaient. Je garde un souvenir impérissable de la dernière grande réunion de ce type à laquelle j’ai pris part.
Mon oncle fêtait ses soixante ans. Il avait convié pour la circonstance ses deux fils, leurs épouses, la progéniture de tout ce beau monde et quelques autres membres de la famille dont je faisais partie. J’étais assise à coté de Charles, mon cousin, et de sa femme Dolorès.  
 
Charles et Dolorès s’étaient connus quelques années auparavant. Je n’ai jamais compris ni pourquoi ni comment ils avaient fini par se marier. Au début de leur relation, Charles avait une fâcheuse tendance à fuir Dolorès, à préférer ses copains, tandis qu’elle l’attendait en versant une larme de désespoir. Mille fois je les vis au bord de la rupture, mille fois je crus qu’elle aurait un sursaut d’orgueil et qu’elle partirait la première. Et finalement, non. Au contraire, ils se marièrent.
J’avais appris, au hasard d’une séance familiale de ragots tout aussi familiaux que le père de Dolorès était mort. Comme ça, d’un coup. Il était en bonne santé apparente, riait et profitait de la vie la veille encore, et puis soudain, le cœur s’était arrêté. Ce fut un vrai drame, comme on l’imagine. Dolorès entreprit, en plus de gérer sa propre douleur, de soutenir sa mère autant que possible, cette mère qui se retrouvait seule au moment exact où sa fille unique commençait sa vie de couple. Seule et dépressive. Très dépressive.
Rongée par la culpabilité d’avoir un mari et de jouer sous les yeux de sa mère la classique scène du bonheur que la veuve avait perdu, Dolorès lui ouvrit les portes de son foyer. En grand. Au début, elle était admirée. Quelle fille dévouée que voilà ! Et puis le temps passant, tout le monde s’est désintéressé du sort de Dolorès et de sa mère.
Revenir à une vie quotidienne dépouillée de la prévenance de l’entourage n’a pas du être facile. Dolorès allait au travail, revenait. Sa mère venait sonner. Elle dînait avec le jeune couple, et geignait que c’était trop dur de rentrer chez elle. Lorsque Dolorès lui proposait de rester dormir, elle sautait sur la proposition qu’elle attendait en réalité depuis le début de la soirée. Et c’est ainsi que, nuit après nuit, elle s’installa chez sa fille et son gendre.
Mon pauvre cousin n’osait trop rien dire, conscient qu’il était de la délicatesse de la situation. Pourtant, progressivement, il devint renfrogné, mal dans sa peau, agressif. C’est qu’elle était un peu foldingue, la belle-mère, et que ses propos parfois incohérents faisaient rire tout le monde sauf lui.
Il la trouvait chez lui en rentrant, après une dure journée de travail. Il devait dîner face à elle, soir après soir. Il fallait qu’il se rende à l’évidence : il était coincé dans un improbable ménage à trois. Cela finit plus tard par lui coûter son mariage, d'ailleurs.
Je crois que je ne me suis pas rendu compte de ce qu’il endurait avant ce repas de famille. Bien sûr, elle est venue aussi : elle allait partout où se rendait sa fille. Le hasard fit qu’elle se retrouva placée juste en face de moi.
 
La mère de Dolorès s’appelait Rosa. A cinquante ans, elle était massive, trapue, les cheveux courts, un visage empâté planté sur un cou large comme celui d’un bœuf. Sa fille lui ressemblait trait pour trait mais avec tous les avantages de la jeunesse. Toutefois la présence de Rosa ne pouvait que rappeler à Charles l’évolution physique qui attendait probablement sa femme.
Son regard se posait parfois sur moi mais la plupart du temps il me traversait sans me voir. Rosa avait des yeux opaques comme une vitre sale. Elle mangeait très vite, sans lever la tête. De temps en temps, pour casser la monotonie du repas, elle levait les yeux pour considérer le monde autour. Quand elle faisait ça, son visage affichait un air insolite : elle pinçait le nez et fronçait les sourcils, tout en ouvrant grand les narines comme si tout à coup, une odeur pestilentielle était venue l’incommoder. 
Elle mangeait assez salement. Les contours de sa bouche étaient couverts d’une épaisse et grasse couche de dépôts alimentaires. Elle ne voyait aucun inconvénient à mâcher la bouche grand ouverte, nous laissant ainsi admirer à loisir les aliments mastiqués, remastiqués, roulant dans son orifice buccal comme du linge dans un tambour de machine à laver.
Avec ma sœur, assise à ma droite, nous nous jetions des œillades entendues et réprimions le rire nerveux qui ne demandait qu’à sortir. Pendant ce temps, Charles et Dolorès mangeaient normalement, conversaient poliment avec Rosa qui leur répondait tout en continuant d’engloutir avec une certaine impatience la fourchette chargée de nourriture. Sans nul doute inquiets du comportement qu’elle pourrait avoir, ils ne profitaient pas totalement du plaisir de la fête. Et moi non plus.
 
Après quelques minutes, Rosa avait terminé son repas. Pour ma part, j’avais à peine entamé mon assiette. La nourriture était succulente, raffinée, finement agrémentée d’une sauce divine. J’étais soulagée de constater que l’appétit vorace de ma voisine était enfin calmé. Maintenant que la vision de sa mastication chevaline allait m’être épargnée, je pourrais savourer mon plat en toute tranquillité.
C’était compter sans Rosa. Manger n’était pas le plus perturbant des spectacles qu’elle offrait. Je le compris lorsque je la vis prendre une serviette en papier et commencer à essuyer méticuleusement ses doigts épais. Un par un. L’index dégoulinant de graisse fut astiqué, puis le majeur. Quand vint le tour de l’annulaire, elle repéra sur l’ongle un minuscule déchet qui lui parut comestible, et le saisit entre ses dents. Rosa recommença la même opération avec une effrayante minutie, doigt après doigt. Quand enfin elle eut fini, j’en soupirai presque de soulagement. Je m’intéressai de nouveau à mon assiette, quand un bruit assourdissant me fit sursauter. Rosa, toujours avec la même serviette usagée et translucide de gras, se mouchait. C’était pourtant la belle saison, mais à en croire le bruit, elle avait matière à expulser de ses cavités nasales.
Puis, comme à son habitude, elle releva la tête pour regarder tout autour d’elle, en pinçant le nez. Elle tenait la serviette roulée en boule sans sa main droite et semblait chercher fébrilement quelque chose du regard. Je la vis se pencher, tendre le cou pour scruter le bout de table, afficher une mine embarrassée. Puis son regard se dirigea vers moi et une lueur de jubilation lui traversa l’œil. On sentait qu’elle venait de trouver la solution au problème qu’elle essayait vainement de résoudre depuis une bonne dizaine de minutes.
 
 
 
C’est alors que, avec le plus grand naturel du monde, me laissant à la fois horrifiée et incrédule, elle posa sa serviette pleine de gras et de morve au beau milieu de mon assiette encore bien garnie.
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29 mars 2007 4 29 /03 /mars /2007 10:54
Conduire, c’est un acte banal. Un automatisme qui, parce qu’il est quotidien pour la plupart d’entre nous, semble perdre de son extrême dangerosité. Chaque matin, chaque soir, chaque semaine, nous nous asseyons dans une voiture, en tant que conducteur ou passager, sans réellement penser aux risques que nous allons prendre. Sans réfléchir au fait que nous n’arriverons peut-être jamais à destination. Même -et peut-être surtout-  si le trajet que l’on s’apprête à faire est aussi familier que l’est notre chambre ou notre salle de bains.
 
J’étais passagère lors de l’un de ces trajets quotidiens. C’était un soir, après de gros embouteillages à proximité de Paris. L’heure était déjà tardive, et Chéri et moi rentrions tranquillement chez nous, notre progéniture à l’arrière. Il faisait nuit depuis peu et seuls les phares des voitures éclairaient une nationale à quatre voies plutôt sombre.
Chéri et moi discutions tranquillement des événements de la journée quand le véhicule situé devant nous se mit à ralentir, puis à freiner exagérément. Chéri entreprit donc de le dépasser et c’est ainsi que nous nous retrouvâmes sur la voie de gauche, laquelle était totalement dégagée. Soudain, je fus éblouie par deux phares extrêmement puissants, dont la lumière aveuglante se reflétait sur notre rétroviseur. Ils appartenaient à un gros 4x4 noir et rutilant. Le pare-choc ressemblait à un comminatoire rictus chromé.
 Dans le même temps, je remarquai que le visage de Chéri s’était crispé. Mâchoires serrées, concentration maximale, il surveillait l’automobile qui nous suivait avec un certain agacement. Désormais, le véhicule était si près de nous que nous ne pouvions même plus voir ses phares. Presque pare-chocs contre pare-chocs, nous cheminions ainsi. Les quelques secondes me parurent durer des heures.
Chéri appuya deux ou trois fois sur le frein, très légèrement, pour signifier à l’indélicat conducteur que les distances de sécurité n’étaient plus respectées et que son attitude était de ce fait dangereuse. Personne n’aime la perspective de se faire emboutir par un mastodonte de ferraille, particulièrement lorsque la vie d’enfants aussi précieux que fragiles est en jeu. C’est ce que nous avons essayé de lui faire comprendre.
 
Cela ne plut pas à Pilote Fou. Je sentis, à l’accélération du 4x4, au rugissement du moteur que celui qui était au volant avait une montée d’adrénaline qui le rendait fou de rage. Et l’objet de sa hargne, c’était nous. Chéri s’empressa de mettre son clignotant, pour bien signifier qu’il n’envisageait nullement d’obstruer la voie de gauche mais qu’il se contentait d’effectuer un simple dépassement. Un appel à la patience, en somme. Qualité dont Pilote Fou était de toute évidence dépourvu.
Quand enfin nous avons pu nous rabattre à droite, devant la lenteur que nous venions de doubler, je ressentis un grand soulagement. J’étais persuadée que Pilote Fou allait accélérer un grand coup et disparaître à l’horizon dans un spectaculaire vrombissement, tout en pestant dans sa barbe contre les tortues du bitume que nous étions. Mais il n’en fut rien.
Au moment où Chéri se déporta vers la droite pour lui laisser le champ libre, Pilote Fou déboula derrière nous et appuya sur le champignon. Il nous fonçait dessus. Mon cher mari, avec un extraordinaire sang-froid se rabattit à gauche pour l’éviter. Le 4x4 se retrouva donc à notre hauteur, sur notre droite. Je tournai la tête pour tenter d’apercevoir le visage du tordu aux commandes, quand ledit tordu donna un grand coup de volant qui projeta sa voiture sur la notre. Chéri réagit et je crus que nous allions nous encastrer sur le muret qui séparait les quatre voies. Pilote Fou n’était pas seulement impatient : il était agressif et violent, et tentait de nous précipiter dans le malheur de l’accident pour se venger des quelques secondes que nous lui avions fait perdre.
Pilote Fou acheva sa manœuvre d’intimidation par une queue de poisson et disparut dans la nuit.
 
Sonnés, effrayés en même temps que soulagés, nous avons encaissé le fait que, malheureusement, nous sommes trop souvent à la merci de l’irresponsabilité d’autrui.
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23 février 2007 5 23 /02 /février /2007 21:41
C’est un café perdu au coin d’une rue, niché dans un renfoncement où il devient pratiquement invisible pour le passant distrait.
Sa façade est terne. Les enseignes discrètes. Devant, quelques tables en plastique et des chaises invitent timidement le badaud à s’asseoir.
 
Cela faisait des mois que je passais dans le quartier sans jamais avoir repéré l’endroit. Il a fallu attendre un soir d’été. Chéri et moi étions désoeuvrés, sans voiture. Nous avions envie de profiter encore un peu de la nuit avant de rentrer et entreprîmes de chercher un café ouvert. En cette heure tardive, toutes les portes étaient closes.
C’est totalement par hasard que nous vîmes la lumière filtrer entre deux branches d’arbres, plus loin. Nous la suivîmes comme un naufragé suit la lumière du phare pour retrouver le rivage, et débarquâmes dans ce minuscule boui-boui. Les patrons, un couple d'âge moyen, préparaient la fermeture : ils nettoyaient frénétiquement le bar, les éviers ; les chaises avaient été remontées sur les tables et plus aucun client ne traînait là. Déçus, mais tenaces, nous demandâmes s’il était possible de nous asseoir pour boire un verre. L’autorisation nous fut accordée, aussi prîmes-nous place.
Nous étions presque mal à l’aise. Nous étions là, dans cet espace confiné où personne ne nous attendait, où personne n’était plus attendu, et rechignions presque à parler. C’était comme si nous avions atterri dans l’intimité de quelqu’un que nous ne connaissions pas, et non dans un lieu public.
 
Intrigué par notre présence, le patron entreprit de nous faire la conversation. C’était un homme d’une quarantaine d’années, le genre de brave type qui aime les moments conviviaux et arrosés, un peu empâté, un peu bedonnant, à la peau grasse et moite. Il était gentil et souriant.
Nous y sommes retournés. Le lieu était un peu plus vivant, peuplé de tout ce que le quartier comptait d’âmes solitaires. Parfois, des familles venaient, s’asseyaient en terrasse, les enfants sirotaient des sodas ou mangeaient des glaces, les pères vidaient des bières.  Le patron nous faisait la conversation, prenait de nos nouvelles, nous racontait sa vie, un peu. Je connaissais sa femme, sa fille.
 
Un jour, sa femme le quitta. Sa fille se fit rare. Seul avec une employée, il continuait à faire tourner son affaire, avec toujours les mêmes habitués. Année après année, je ne connus pas une rénovation, pas un changement de décor, de table. Tout était terriblement désuet, sans âge, immuable.
J’allais y boire mon café du matin de temps à autre, j’y passais un moment avec Chéri, je lisais un livre au printemps, lorsque la météo clémente me permettait de m’installer en terrasse, sur les tables blanches et poussiéreuses. Etudiante, j’y révisais des examens ; devenue prof j’y corrigeais des copies. Et souvent, je faisais un brin de causette avec le patron, de plus en plus bedonnant, essoufflé, mais toujours aussi gentil.
Puis une jeune femme fit son apparition derrière le bar. Les mois passèrent, je la vis s’arrondir, s’épanouir avant de disparaître de longs mois durant. Un an plus tard environ, elle réapparut, et un bambin à la peau mate fit ses premiers pas dans le bistrot. L’heureux papa voyait sa nouvelle vie se construire sous ses yeux avec un bonheur qui s’affichait ostensiblement jusqu’à la commissure de ses lèvres. Enjoué, il servait les clients, échangeait quelques mots avec Chéri et moi, nous offrait parfois l’apéro, retournait derrière son bar.
 
Le temps passa et je déménageai. De temps à autre, je retournais boire un café chez celui que nous appelions désormais affectueusement « notre copain ». Il nous félicita chaudement quand il vit Fiston pour la première fois, sans jamais avoir rien su de ma grossesse. Puis nous disparaissions des mois, un an. Revenions. Il était là.
 
Je me souviens de ce jour où Chéri et moi passions à proximité du café et où nous décidâmes d’y faire un saut. Histoire de boire un verre, de dire bonjour, de prendre des nouvelles. Cela faisait bien longtemps que nous n’y étions pas retournés. C’est le sourire aux lèvres que nous avancions sous le soleil du mois d’août. Au loin, nous aurions du apercevoir les tables de la terrasse. Mais rien. Le petit renfoncement où nous nous étions si souvent installés était vide. Etonnés, nous nous sommes avancés, en nous disant qu’il était peut-être en vacances.
 
Le café était bien fermé. A l’intérieur, tout était vide. Plus de tables, de chaises, plus de comptoir ni pompes à bière. Tout avait été retiré, et des travaux étaient en cours. Nous avons cherché un mot, une indication précisant qu’il s’agissait d’une rénovation, que le café allait rouvrir. Nous n’avons rien trouvé.
Nous y sommes repassés, un mois plus tard, un an plus tard. Le local est resté en l’état, comme dans l’attente d’une renaissance qui n’a jamais eu lieu. Nous n’avons plus revu ni même eu de nouvelles de cet homme que nous connaissions depuis des années mais dont, en réalité, nous ignorions jusqu’au nom.
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19 janvier 2007 5 19 /01 /janvier /2007 14:55

http://www.lamaisondariane.fr/images/SAC%20POUBELLE%2030.jpgUn dimanche d’hiver, en banlieue parisienne. La nuit était déjà tombée. Je passais dans la petite rue d’un quartier pavillonnaire quand je vis une voiture garée devant l’entrée du garage d’un pavillon. Le conducteur était assis sur le siège passager, les phares étaient allumés : il faisait, selon toute évidence, une simple halte et se tenait prêt à libérer la place si un véhicule venait à entrer ou sortir dudit garage. La scène est d’une banalité telle que je n’y prêtai pas attention au premier abord.
Puis, le conducteur, certainement las d’attendre, sortit de sa voiture et s’appuya, coté rue, sur le petit muret qui délimitait une propriété. Je le vis à plusieurs reprises jeter des œillades impatientes vers sa montre. Je continuai à marcher, et me rapprochais de lui à chaque pas. Il avait une cinquantaine d’années, les cheveux poivre et sel, un peu en bataille.
 
Soudain, un homme plus jeune, trente ans environ, sortit comme une furie de sa maison. Il se dirigea d’un pas déterminé vers celui qui attendait et le héla :
-         Eh toi ! Tu dégages !
L’homme interpellé de la sorte tiqua. Il tourna la tête vers l’autre et le fixa un long moment avec un regard dur.
-         Pardon ? dit-il en se retournant, considérant son interlocuteur avec une fermeté certaine, les bras croisés, les deux jambes bien plantées sur le sol. 
-         Ouais, toi, là, tu pousses ton cul de chez moi ! Tu dégages !
-         C’est chez vous, ça, m’sieur ?
Il avait un accent étranger, mais s’exprimait de manière intelligible.
-         Ouais, ouais, c’est chez moi, ça, t’as le cul posé chez moi. Dégage !
-         Mais qu’est-ce que ça peut vous faire que j’attende là ? je fais du mal à quelqu’un ? J’abîme quelque chose ?
-         M’en fous, tu dégages, t’es chez moi !
 
L’autre devenait vert de rage, aussi vert que le laissait entrevoir une obscurité à peine cassée par la lumière blafarde des lampadaires. L’homme qui attendait devenait lui aussi agressif. Il serrait la mâchoire et les poings, prêt à l’empoignade si elle s’avérait nécessaire. Le propriétaire acariâtre était maintenant à proximité du portail, sur le point de sortir de chez lui pour retrouver sur le trottoir celui qu’il voyait comme un indésirable intrus. Il sortit.
 
Les deux hommes étaient maintenant face à face. Je ralentis le rythme, curieuse de voir quelle serait l’issue de la confrontation. Ils criaient l’un et l’autre, déchirant le silence du paisible quartier.
-         Qu’est-ce que ça peut vous faire si je suis appuyé là ? Ca ne casse pas le mur !
-         T’as pas à être là ! Connard ! Vire ! Dégage !
 
Ils tournaient en rond, chacun restait campé sur ses positions. L’apaisement semblait impossible. J’imaginai qu’ils en viendraient aux mains, qu’ils s’entretueraient peut-être. Je continuai à avancer tout en jetant furtivement un œil curieux vers eux. Les éclats de voix continuaient à être parfaitement audibles du fait du niveau sonore de leur altercation.
L’homme coupable d’avoir installé son postérieur sur dix centimètres de muret vociférait maintenant avec plus de hargne que son adversaire. Soudain, il lança :
-         Mais tu veux tout pour toi, toi ! 
Et il ajouta, sûr de l’effet de son insulte :
-         Juif !
 
Saisie de stupeur et d’effroi, je m’arrêtai net et me retournai immédiatement, les yeux écarquillés, incrédule. Comment cet homme avait-il osé dire une chose pareille ? Comment pouvait-il assimiler ce mot à une insulte et s’en servir de la sorte ? Surtout, j’attendais la réaction de l’autre, que j’imaginais saisi et légitimement scandalisé par cette expression inattendue d’antisémitisme.
Au lieu de cela, voilà ce qu’il répondit :
 
-         Juif ? s’écria-t-il. Juif, moi ? T’as dit que j’étais juif ! Ca va pas non, j’suis breton, moi, m’sieur !
 
Ce n’est pas qu’on se serve du mot « juif » pour insulter qui l’avait outré, mais qu’on le prenne, lui, pour ce qu’il n’était pas et ce à quoi, manifestement, il ne voulait être assimilé à aucun prix.
 
Je m’éloignai définitivement, me disant qu'ils pouvaient tout aussi bien s’entretuer, ce ne serait peut-être pas plus mal, finalement.
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15 janvier 2007 1 15 /01 /janvier /2007 00:43

Il y a quelques mois, j'avais inventé une histoire, une vie à un homme croisé quelques minutes à peine. Voici maintenant non pas ce que j'ai reconstitué mais le regard que j'ai porté sur autrui ce soir-là.

 
Ce soir-là, j’avais entrepris d’aller à la fête foraine du quartier. Chéri et moi étions en vacances et baignions dans l’insouciance de l’été. Se promener entre les stands où trônaient mille babioles et manger des beignets gras était l’activité frivole qu’il nous fallait.
Il faisait nuit. Il faisait doux. Pas un nuage n’obscurcissait la pâle lueur de la lune et au loin scintillaient les guirlandes qui décoraient les rues.
Autour de nous, des familles cheminaient vers la fête. Les enfants piaillaient, couraient, trépignaient d’enthousiasme et d’impatience. Les parents discutaient entre eux et rappelaient à l’ordre leur progéniture : « Vous allez vous tenir tranquilles, oui ! ». Les petits, excités par la promesse d’une soirée exceptionnelle, des manèges et des barbapapas pleins la tête, n’en avaient cure.
Nous marchions derrière eux, lentement, pas pressés le moins du monde, goûtant avec délectation la simplicité d’un moment de bonheur.
 
C’est alors que je remarquai, plus loin devant moi, cet homme qui marchait, un peu voûté, tête baissée, le pas hâtif. Il était le seul à ne pas se diriger vers le lieu de la fête foraine et c’était un peu comme s’il allait à contresens. Il regardait ses pieds, et je le sentis agressé par l’allégresse ambiante. Il fuyait les autres avec une détermination qui me frappa. Dès lors, je l’observai.
Plus il s’approchait de nous, plus le malheur de cet homme était palpable. Sa silhouette tassée me paraissait supporter tous les maux de la terre, ce que confirmèrent ses chaussures usées, son pantalon râpé et sa vieille chemise délavée. Un homme modeste, déjà usé par les ans, diffusant autour de lui une insoutenable impression de tristesse.
Je ne voyais plus que lui. Les lumières, les sons, tout cet univers festif et estival s’évanouit. Il marchait. Par-delà les ricanements des enfants, j’entendais le bruit de ses semelles sur le bitume. Un bruit régulier.
Il tenait un sac en plastique à la main, et le serrait tellement fort que les articulations de ses phalanges avaient blanchi. Lorsqu’il croisa les enfants, leur agitation le surprit tant qu’il trébucha. Il se retint avec les mains, ce qui lui évita de s’écraser face contre terre. Mais lorsque le sac toucha le sol, on entendit distinctement un bruit de verre brisé en même temps qu’un liquide foncé se répandait sur le trottoir. .
A l’instant même où retentit le fracas de la bouteille, le vieil homme fut traversé par un éclair de désespoir. Je sus que son cœur avait volé en éclats avec son maigre trésor.
 
Il demeura là, figé, contemplant sa bouteille de vin désintégrée, gisant au sol. Comme s’il ne pouvait se résoudre à reprendre le cours de sa vie. Comme si cette bouteille était le dernier fragment de joie qui le maintenait debout.
Les enfants avaient passé leur chemin; les parents,  à peine ralenti le rythme pour jeter une œillade froide à celui qu’ils prenaient pour un vieil alcoolique méprisable. Puis ils s’éloignèrent sans se retourner.
 
J’allais arriver à son niveau, émue sans savoir pourquoi, partageant cette détresse infinie sans la comprendre. Il continuait à regarder la flaque noirâtre qui s’élargissait et s’écoulait vers le caniveau à la manière de l’agonisant qui voit avec résignation son sang quitter son corps. En un instant je lui imaginai une vie. Une vie de pauvreté extrême, une femme malade et malheureuse qui l’attendait et lui, serrant sa bouteille comme un inestimable trésor, persuadé que ce breuvage allait apporter un peu de gaieté dans leur vie trop grise. Ou alors une solitude trop sordide pour être affrontée avec la lucidité forcée de la sobriété.
Je le croisai, tournant la tête pour le regarder encore quelques secondes, espérant croiser son regard pour lui faire un sourire de compassion, mais il ne bougea pas, statufié dans son chagrin.
 
Les bruits des manèges, les cris, la musique et les rires s’intensifiaient à mesure que nous nous approchions, mais la magie, la légèreté et l’insouciance n’étaient plus là. Il faisait toujours doux, toujours nuit, les enfants étaient plus euphoriques que jamais. J’étais en vacances. Oui, la vie devait reprendre son cours, je devais oublier cette parenthèse sans incidence sur ma vie.
 
Quand je me retournai, l’homme avait disparu.

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2 janvier 2007 2 02 /01 /janvier /2007 00:06

http://www.nico2012.fr/wp-content/uploads/2012/02/SDF.jpg

Nous avons tous une vie très remplie. Il suffit de nous regarder aller et venir, cheminer d’un pas pressé, monter dans une automobile ou un bus, en descendre, piaffer d’impatience dans une file d’attente. Même le samedi.
 
Samedi, j’étais dans ma voiture et je roulais vers Paris. Il pleuvait des cordes et les essuie-glaces fonctionnaient à plein régime. Bien sûr, je me plaignais de mille et une choses, du temps déprimant, des ralentissements, érigeant en problèmes fâcheux d’insignifiantes futilités.
Les embouteillages qui me bloquèrent quelques minutes aux abords de la capitale achevèrent de m’exaspérer. Je décidai toutefois de prendre mon mal en patience et montai le son de la musique. C’est en chantonnant joyeusement que j’essayai de me détendre. Et cela fonctionna. Kilomètre après kilomètre, j’avançais lentement avec une certaine bonne humeur. Tout cela malgré la pluie, le ciel gris, les épais nuages qui stagnaient au-dessus des cheminées des usines de banlieue.
 
Aux portes de Paris, je vis ces trois tentes. Deux d’entre elles étaient bleues, la dernière, rouge. Elles étaient là, plantées à l’entrée du périphérique, grelottantes face au vent, blotties les unes contre les autres. Je ne vis aucun de leurs occupants, mais je les devinai serrés à l’intérieur, élaborant des projets fous qui ne se réaliseraient sans doute jamais ou peut-être endormis, sombrés dans une sieste de désoeuvrement. Ces tentes pleines de fragilité résistant fièrement aux intempéries, à la pollution, perdues sur un minuscule coin d’herbe coincé entre deux grands axes routiers semblaient défier ceux qui posaient leur regard sur elles tout comme les autres qui ne les voyaient même pas.
A quelques mètres, il y avait un sapin. Un tout petit arbre de Noël, frêle et biscornu mais paré de boules et de guirlandes. J’imaginai les sans-abri occupés à le décorer et, une fois leur tâche achevée, le contempler avec une certaine fierté. Un sapin qui donnait un absurde air de fête à ce triste refuge.
 
Les véhicules se décidèrent à avancer et je suivis le mouvement, n’emportant avec moi que le fragile souvenir des laissés-pour-compte. Chassés d’une ville où l’on ferme les yeux sur la misère, ils se terrent quelque part où ils ne heurteront pas la sensibilité de ceux qui préfèrent ignorer ce qui pourrait dénaturer l’esthétique de la somptueuse capitale.
 
Ils ont toutefois trouvé le moyen d’emporter avec eux un sapin, symbole dérisoire d’une fête dont ils refusent, par dépit, espoir ou par dignité, d’être exclus.
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24 décembre 2006 7 24 /12 /décembre /2006 11:07

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J’aurais pu essayer de vous trouver une belle histoire de Noël. Un joli conte qui vous laisse rêveur et qui vous scotche un sourire aux lèvres jusqu’à ce soir, voire même jusqu’à demain. Oui, j’aurais pu. D’ailleurs, pour tout vous dire, j’ai essayé.
 
Dans ma mémoire, il y a des Noël heureux, magnifiques, des Noël d’enfant. Nous décorions le sapin le 24 décembre en fin d’après-midi. Oui, c’est tard, mais j’avais d’autant plus le sentiment que c’était Noël, là, maintenant, tout de suite, au moment de manipuler ces boules multicolores. Avec ma sœur, nous nous regardions dedans et pouffions de voir nos visages totalement déformés. Je sens encore cette merveilleuse et inimitable odeur de résine, cette odeur de Noël typique, et que les sapins en vogue aujourd’hui ont un peu perdu – mais ils gardent leurs épines, on ne peut pas tout avoir.
C’est vrai que c’est beau, Noël.
 
J’ai donc cherché une jolie histoire d’autrui, une de celles qui commence mal et se termine bien. Mais rien. Quand je pense à Noël, c’est cette foule immense que je vois, ces vagues de gens qui cheminent avec détermination, les bras chargés de paquets, le regard fermé, stressé . Ces gens qui peuplent les magasins jusqu’à la dernière minute, qui se poussent, se décochent un coup de coude discret pour accéder le premier au dernier paquet de saumon fumé, à la bouteille de champagne convoitée, à la dinde de choix qui fait l’objet de dangereuses convoitises.
Et ça se bouscule, ça ne s’excuse pas, ça perd la faculté de dire « pardon »,  « s’il vous plait », ça soupire, ça peste sur tous ces gens qui n’ont rien d’autre à faire, qui ne pensent qu’à manger, à dépenser. Comme eux. Comme moi.
 
Comme je n’ai rien trouvé de joli à raconter avant de m’en retourner à mes fébriles préparatifs, j’aurais pu casser l’ambiance en rappelant à tous ce que nous savons déjà : il y a ceux qui grelotteront toute la nuit sous une tente de fortune, loin des fastes démesurés d’une fête orgiaque, ceux qui sont à l’hôpital, ceux qui mourront dans la nuit. Mais non, aujourd’hui il faut être heureux.
 
Ce soir, de nombreux chefs d’entreprise feront le bilan de ce mois prospère et penseront à leurs prochaines vacances aux Maldives, bien méritées.
Des tas de gens profiteront de la soirée et s’échangeront des cadeaux en se disant qu’ils ont largement le temps de se préoccuper de leur compte en banque en piteux état.
 
Et surtout, ce soir, des millions d’enfants seront follement heureux et rêveront aux paquets qu’ils trouveront sous le sapin demain matin.
 
C’est vrai que c’est beau, Noël.
 
 
 
 
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7 décembre 2006 4 07 /12 /décembre /2006 09:40
J’ai une collègue de travail qui incarne l’image du bonheur tranquille.
Elle est douce, elle est calme, elle parle posément. Elle est appréciée.
Elle va toujours bien. Elle n’est jamais malade, jamais fatiguée, n’a jamais de difficultés ni de ras-le-bol. A la question : « Comment ça va ? », elle arbore invariablement un grand sourire et répond : « Ca va ! » d’un ton enjoué.
Elle ne hausse jamais la voix. Quand, irritée par des propos ou agacée par un comportement, elle veut moucher l’importun, elle utilise toujours la manière douce. Elle parle lentement, d’une voix presque basse de telle sorte que son ennemi, peu méfiant, est obligé de se pencher vers elle pour recueillir ce qui ressemble à une confidence. C’est alors que, d’une voix pleine de miel, elle lance une vacherie explosant de fiel. Touchée, sonnée, la victime a tout juste le temps de comprendre et pas toujours celui de se remettre qu’elle est déjà partie, avec le sourire, laissant derrière elle un collègue pantois, en colère, impuissant.
 La poursuivre ressemblerait à de l’agression. Lui prêter les mauvaises intentions qu’elle a si bien su dissimuler passerait pour de la paranoïa. La remettre à sa place serait de l’hystérie.
Non, il n’y a rien à faire. Mathilde est trop forte.
 
Elle ne dramatise jamais rien. Tout ira bien car tout ne peut que bien aller. Supposer le contraire est la seule manière de la faire sortir de ses gonds. Je me souviens comme elle s’est énervée contre une autre collègue, dont la fille avait eu des soucis de santé sérieux, parce qu’elle osait raconter des horreurs pareilles devant elle qui avait des symptômes similaires. Si on a des ennuis, il faut savoir souffrir en silence. Un peu de pitié pour les autres, voyons !
 Elle est aussi intimement convaincue que ses amis sont comme elle, que l’évocation d’une ombre au tableau les terrifierait. Il ne faut pas parler de malheur. Le malheur, ça n’existe pas, ça ne se peut pas. Effleurer l’hypothèse contraire une seule seconde, c’est prendre le risque d’attirer les ennuis sur soi, gâcher des moments de joie trop éphémères pour qu’on imagine qu’ils puissent ne pas durer.
 
Un jour, je discutais avec une autre de mes collègues. Nous étions confortablement assises sur les canapés de la salle de détente et parlions de sa grossesse et de son futur accouchement. Elle évoquait sa belle-mère, dont elle craignait la réaction. J’éprouvai aussitôt de la compassion envers elle, moi qui ai de quoi raconter concernant la belle-famille (mais c’est une autre histoire de truies). Oui, c’est vrai, les beaux-parents sont parfois envahissants à la naissance d’un enfant. J’ai une amie qui a vécu une histoire surréaliste le jour de son accouchement, et j’entrepris de la lui raconter, comme une anecdote sans conséquence. La collègue enceinte écoutait mon histoire, passant de la consternation au rire, de l’hilarité à la stupéfaction. Elle conclut : « Oh la la la pauvre, j’espère que ma belle-mère, elle, saura se tenir à distance ».
C’est alors que Mathilde surgit du fond de la salle. Elle nous considéra un instant, figée, l’air pincé. Puis elle se dirigea vers son amie, sans un regard pour moi. Arrivée à son niveau, elle lui entoura les épaules d’un geste amical et sécurisant, lui fit un grand sourire pour lui rappeler que le monde est beau, que les oiseaux de mauvais augure –moi- ne peuvent rien contre le pouvoir du bonheur intégral, malgré leurs sinistres coassements. Mathilde lui dit, en articulant exagérément, la voix doucereuse :
-         Et après, tu iras voir Cathy. Elle te dira que c’est mer-veil-leux.
Cathy avait elle aussi eu un enfant peu de temps auparavant. C’était, selon toute évidence, l’antidote de choix proposé contre le traumatisme que je venais, bien malgré moi, d’infliger à cette pauvre femme.
 
Ainsi vit Mathilde, qui va toujours bien, qui est toujours de bonne humeur et qui voit toujours la vie en beau. Elle méprise et fuit comme la peste ceux qui perçoivent les dangers, les malheurs, le coté négatif des choses. Ce sont des nuisibles qu’elle doit anéantir à coups de sourires acrimonieux. J’ignore quelles terribles épreuves elle a pu vivre pour avoir besoin de dresser un décor idyllique et rassurant autour d'elle, mais dans son sillage, elle a fait des adeptes.
 
Au travail, depuis quelques temps, c’est le royaume de la béatitude. Je me demande bien pourquoi j’ai la nausée, bien souvent, avant de pénétrer dans ce qui ressemble désormais au meilleur des mondes. 
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29 novembre 2006 3 29 /11 /novembre /2006 00:00
L’indifférence colle souvent aux gens comme une seconde peau dont ils ne savent plus se défaire. Ce qui, au départ, est probablement une protection de soi, surtout dans la jungle des villes, devient rapidement une manière d’être qui s’impose et finit par devenir définitive.
La scène se passe un samedi. Le samedi, c’est le jour des courses. Les familles en profitent, avant ou après le passage à l’hyper selon les habitudes, pour se sustenter au fast food du coin. Les enfants se goinfrent avec bonheur des immondes sandwiches industriels, plus délicieux à leurs yeux que les plats les plus fins, mangent avec leurs doigts et repartent, le plus souvent, avec un jouet et un ballon. Le paradis.
Voilà pourquoi, le samedi midi, le fast food qui jouxte le supermarché où je vais faire mes courses est plein à craquer. Tout n’est que brouhaha, rires enfantins, réprimandes parentales, tintement des pièces. L’air est saturé de friture, de sodas, de la sueur des employés qui ont trop chaud sous leur casquette. Les queues aux caisses sont interminables. Les tables sont pleines et les consommateurs doivent encore, après la difficile épreuve de l’attente puis de la commande, faire preuve d’un œil de lynx et d’une rapidité de guépard pour trouver une table libre et s’y installer. Aux heures les plus stratégiques, réussir cet exploit est digne d’un marathon de haut niveau. Tout y est : le stress, la compétition, l’endurance.
Samedi midi, j’étais donc perdue parmi la foule dans cette usine à graisses, à la plus grande joie de Fiston. J’avais réquisitionné une table et attendais que Chéri revienne avec les plateaux. Nous mangeâmes. Au moment de partir, Chéri prit les plateaux pleins des seuls emballages et débarrassa. Un père de famille nous demanda plutôt aimablement si nous avions terminé, ce à quoi nous répondîmes par l’affirmative. Aussitôt, il installa son fils sur la chaise au dos de laquelle était encore accroché le manteau de Fiston, avant de s’en retourner vers les caisses. Quelque peu contrariée qu’on ne me laisse même pas partir ni retirer mes affaires avant de prendre possession des lieux, je me tus néanmoins. Pris le manteau. Entrepris d’habiller mon rejeton, lequel, excité par le ballon qu’il emportait tel un trophée, s’agitait comme un beau diable.
Soudain, un homme trapu, chauve, bedonnant s’approcha du petit garçon installé là par son père et lui donna l’ordre de déguerpir. Interdite par ce comportement, j’observai la scène. L’enfant intimidé obéit et c’est avec un sentiment d’échec et d’injustice qu’il alla pleurnicher auprès de son paternel. Celui-ci, outré, semblait prêt à en découdre avec l’envahisseur quand une table se libéra un peu plus loin. Epuisé d’avance par le conflit qui s’annonçait coriace, il rendit les armes et dirigea ses enfants vers ce nouvel eldorado sans insister.
Pendant ce temps, j’habillais Fiston. J’eus à peine le temps de décoller mes fesses de la chaise que j’occupais quelques instants plus tôt que partout, on forçait le passage. Les enfants voulaient passer, me contournaient et semblaient presque prêts à m’escalader. Affairée à forcer sur la fermeture éclair – coincée- du manteau de Fiston, je serrai les mâchoires de contrariété. Après tout, c’étaient des gosses.
Un genou encore à terre, je sentis cette fois un coup net dans le bas du dos, et fus violemment bousculée. Je relevai la tête juste à temps pour voir le chauve ventripotent s’asseoir à mon ancienne place, son regard bovin éclairé par une lueur de victoire. Je bondis, courroucée, et lui dis que même si je comprenais qu’il soit pressé, j’aimerais pouvoir habiller mon fils sans être bousculée, qu’on me laisse le temps de partir. On peut attendre quelques minutes, tout de même !
Il me regarda avec stupeur comme si je venais tout juste de me matérialiser devant lui. Il prit un air mortifié et, pire que tout, un air sincère.
-         Je ne vous avais pas vue, madame, dit-il.
Devant mon scepticisme, il enchaîna :
-         Je suis désolé. Vraiment, je ne vous avais pas vue, répéta-t-il. Je me confonds en excuses.
 
Le plus étonnant, le plus grave, le plus inquiétant, c’est que je suis persuadée qu’il disait vrai.
 
Quand l’Autre devient invisible, on le piétine en toute bonne foi.
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Photo James Davenport  ( www.futura-sciences.com)
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