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  • : AUTRUI
  • : Tous ceux qui croisent notre chemin sont susceptibles de laisser une trace de leur passage.
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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

27 novembre 2006 1 27 /11 /novembre /2006 00:02

http://bdm.typepad.com/photos/uncategorized/2008/10/31/instinct_tueur.jpg

J’ai souvent eu de singuliers voisins. Je pensais avoir brisé le cercle infernal de la cohabitation conflictuelle quand, enceinte jusqu’aux dents, j’emménageai avec Chéri dans l’immeuble que nous habitons aujourd’hui.
L’immeuble était très agréable, propre. L’appartement était grand, lumineux, plein des promesses d’une vie nouvelle. Les premières semaines, nous étions ravis. C’était l’été, il faisait beau. Nous nous baladions, découvrions avec bonheur un nouveau quartier et ses attraits. Puis il se mit à faire chaud. Très chaud. Chéri et moi prîmes donc l’habitude de sortir nous promener en fin de soirée, afin de profiter de la fraîcheur nocturne avant la nuit.
L’ascenseur que nous utilisions pour descendre ne fonctionnait pas bien. A chaque fois que nous appuyions sur le bouton d’appel, il émettait un bruit désagréable, un grand « clac ! » sec qui résonnait dans toute la cage d’escalier. Comme l’ascenseur ne se mettait pas en route, nous insistions. « Clac ! Clac ! »  faisait l’ascenseur avec obstination. Puis, après quelques hésitations, la machine consentait à venir. Avec un peu d’appréhension –allions-nous rester coincés toute la nuit dans cette cage de fer ? - nous montions dedans.
C’était ainsi tous les soirs. Presque à heure fixe, le silence de l’immeuble était déchiré des « Clac ! » tonitruants de la machine défaillante. Je pestais souvent, et répétais, soir après soir, sans jamais prendre le temps de faire les démarches en journée, qu’il faudrait songer à la faire réparer.
 
Après plusieurs jours de promenade tardive, alors que je venais d’appuyer sur le bouton d’appel de l’ascenseur à trois reprises (CLAC ! CLAC ! CLAC !), j’entendis un cri rauque, presque un rugissement de fauve qui me fit sursauter. L’ascenseur ne répondit pas. Chéri appuya de nouveau sur le bouton (CLAC !). Cette fois, le grondement sauvage ne se fit pas attendre : « Whoooooooooooooorrrrrrrrroooh, c’est pas bientôt fini oui ? » 
 
Chéri et moi nous regardâmes, saisis de stupeur. La voix semblait venir de nulle part, elle emplissait l’immeuble comme si elle émanait des murs eux-mêmes.
-         Euh, c’est l’ascenseur qui ne marche pas ! lança Chéri un peu timidement en guise d’explication.
Pour toute réponse, nous entendîmes le bruit d’une porte qui claque, signe que le monstre avait réintégré son repaire.
 
Nous avions presque oublié l’incident quand, quelques jours plus tard, nous eûmes de nouveau affaire à l’irascible voisin.
Alerté par les « Clac ! » tonitruants, la voix vociféra : "Waaaaaarrrrrrroooooooohaaaaaaaaaaaaah». Cette fois, j’éclatai de rire. Chéri, toujours poli et courtois, entreprit de lui expliquer la situation (l’ascenseur qui ne marche pas).
-         Tu descends à pied, connard ! fut la seule réponse qu’il reçut.
-         Mais ma femme est enceinte de huit mois ! s’énerva Chéri.
-         Je m’en fous ! Tu descends à pied ! Connard ! rooooooooooooooohaaaaaaaaaah !
 
Ni une ni deux, nous montâmes jusqu’à l’appartement présumé de la bête et frappâmes, encore convaincus des vertus du dialogue.
Les vociférations se firent plus intenses, toujours ponctuées d’insultes. La créature qui nous servait de voisin n’ouvrit pas.
-         Casse-toi, connard !
-         Euh, non, cette fois ce n’est pas « connard », mais « connasse » qui veut vous parler, dis-je non sans humour.
-         Eh bien casse-toi, connasse !
 
Je sus qu’il n’y avait plus rien à espérer.
Nous lui avons écrit une lettre afin de mettre les choses au clair. Lui avons expliqué que les insultes, c’était terminé, sous peine d’une plainte immédiate. Le lendemain, nous récupérions notre missive, déchirée en mille morceaux, dans notre boite aux lettres. J’imaginai sans peine l’ogre, la bave aux lèvres, montrant les dents et gémissant des « rooooooooooooooooohaaaaaaaaaa » comminatoires, affairé à mettre en pièces notre courrier.
Finalement, les choses en restèrent là.
 
Quand je le vis enfin, je compris que si l’aspect extérieur ne renseigne pas toujours sur l’être intérieur, le physique peut cependant être en totale adéquation avec la personnalité. Petit, trapu, voûté, le visage prognathe, les yeux minuscules et enfoncés, le pauvre être promenait sa méchanceté et sa laideur sans aucune lueur d’humanité dans le regard. Cela fait des années que nous le côtoyons. Ancien militaire, il serait dépressif, c’est l’explication la plus commode. Invariablement, il affiche une mine patibulaire.
 
 
Parfois, Autrui est un ours dérangé en pleine hibernation. Le plus difficile est d’identifier sa tanière.
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27 octobre 2006 5 27 /10 /octobre /2006 14:19

Quand il fait beau, on aime être dehors.

Ceux qui ont un jardin font des barbecues et convient leurs amis, les heureux détenteurs d’un balcon le fleurissent amoureusement, et le pauvre citadin coincé dans son appartement n’a d’autre alternative que d'ouvrir la fenêtre.

Les enfants, eux, ne résistent pas bien longtemps à l’appel impérieux des rayons du soleil et des températures clémentes.

 Dans la petite cité en face de chez moi, lorsque ferme l’école et commencent les longues vacances d’été, toute la marmaille locale se donne rendez-vous sur la petite parcelle herbue où viennent déféquer les chiens du quartier. Les plus petits prennent d’assaut le toboggan, les adolescents jouent au foot en rêvant de coupe du monde et de gloire éternelle tandis que les plus grands bricolent des cyclomoteurs ou fument des joints devant les halls d’immeuble.

 

 

Vers cinq ou six heures de l’après-midi, l’agitation et les décibels atteignent leur apogée. C’est le moment que j’ai choisi, guidée par le hasard, pour passer devant ce petit monde en ébullition. Perdue dans mes pensées, je ne prêtais pas attention au ballon qui frappait la grille avec force et régularité.  Soudain, des cris rauques emplis de colère me firent ralentir.

Je vis un petit groupe de jeunes âgés de 13 ou 14 ans. Ils parlaient entre eux et levaient la tête, l’air manifestement mécontent. Je suivis leur regard et vis une vieille, la tête entourée de cheveux blancs hirsutes, les yeux exorbités de haine, vociférer à la fenêtre. Elle hurlait sur les mômes autant que le lui permettaient ses cordes vocales fatiguées. Sous l’effet du dentier mal fixé ou d’un excès d’acrimonie, elle s’étranglait presque, de telle sorte que seuls quelques mots étaient intelligibles. Je pus toutefois distinguer quelques bribes :

- Y en a marre de ces sales gosses ! Ces sales gosses livrés à eux-mêmes ! Pas moyen d’être tranquille chez soi ! beuglait-elle. Dégageeeeeeeeeeeeeeeeez ! Dégagez j’vous dis !

Les jeunes, prêts à en découdre, tendaient leur cou impubère et ripostaient avec hargne : 

-  Walla la vieille ! Ta gueule ! Rentre chez toi !

L’un d’eux essayait de tempérer ses amis : « Vas-y, laisse tomber, elle est folle la vieille ! Laisse tomber j’te dis, la calcule pas ! »

Les plus petits s’étaient arrêtés un instant de remonter le toboggan à l’envers pour se tourner vers la fenêtre de la voisine acariâtre, mais très vite ils se désintéressèrent du conflit pour se concentrer sur la position de leurs pieds, seul critère pour ne pas glisser et poursuivre leur périlleuse ascension.

 

 

 La vieille disparut un moment. Les jeunes guettèrent son retour avant de reprendre leur ballon et leur jeu. Je m’apprêtais à passer mon chemin lorsque j’entendis le liquide sui se déversait du troisième étage.  La vieille femme venait de jeter un seau d’eau sur les enfants. 

-   Salope ! hurla un jeune, tête baissée, secouant sa casquette trempée.

Un autre se frotta les yeux en hurlant de douleur :

-  C’est de l’eau de javel ! Sale vieille ! Elle est ouf !

Quelques adultes s’arrêtèrent, sentirent casquettes et cheveux des bénéficiaires de cette douche forcée avant de confirmer, à la stupéfaction générale : « Oui, c’est bien de l’eau de javel ».

 

 

Accoudée, la créature décrépite s’égosillait toujours. En bas, les enfants commencèrent à partir, mus par l’inquiétude ou rappelés par les mères qui les surveillaient depuis les appartements. Eructant d’une joie malsaine, le visage déformé et enlaidi par la volonté de nuire, la vieille mégère observait de son perchoir la pagaille provoquée dans cette fourmilière. Même les jeunes agressés finirent par s’éloigner, non sans avoir lâché quelques menaces.

Outrée par la scène à laquelle je venais d’assister, je m’arrêtai pour discuter avec une autre femme du quartier. J’appris que tout cela n’avait rien d’exceptionnel, que la vieille folle aspergeait très fréquemment les gamins d’eau, javellisée ou mêlée à d’autres substances toxiques. La police était déjà intervenue, pour finalement repartir sans apporter de solution durable. 

Perplexe, je m’éloignai et vaquai à mes occupations. Au retour, je regardai vers l’appartement de la vieille. Le soleil se couchait et projetait ses derniers reflets sur la façade de l’immeuble. Un éclair orangé fit briller la vitre de la fenêtre : elle avait volé en éclats, sous l’effet d’un coup de ballon ou d’un jet de pierres.

Les jours suivants, je fus irrésistiblement attirée par la vue de ce carreau grossièrement réparé avec un bout de carton. Du carton aussi inesthétique que l’architecture de la cité. Aussi opaque que le mur qui se dresse entre les générations.

 

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25 octobre 2006 3 25 /10 /octobre /2006 13:47

Quand vient l’été, je me rends dans un petit village de pêcheurs quelque part au bord de l’Atlantique. Les hommes ont la peau tannée par le soleil, usée par le sel marin, les traits fatigués. Leurs femmes les attendent en s’occupant de la maison, des enfants et parfois d’un café-restaurant où l’on cuisine le fruit de la pêche.

Quand vient l’été, les villageois sont envahis de touristes. Ils en profitent pour faire marcher leur commerce ou bien s’en accommodent, tout simplement, faute d’avoir le choix.

Deux fois par jour, les pêcheurs, couverts de pied en cap malgré la chaleur caniculaire du moins d’août, juchés sur les impressionnants tracteurs qui mènent leur barque jusqu’à l’océan, slaloment entre les corps huilés et bronzés qui recouvrent la moindre parcelle de plage. Lorsqu’ils reviennent, ils sont accueillis par les badauds et les mouettes, les uns comme les autres rodant autour des poissons encore frémissants.

C’est entre les cris des mouettes, les piaillements des enfants et les rires des parents que je passe nombre de journées estivales. De temps à autre, un vendeur ambulant se fraie un passage entre les parasols. Ils sont généralement assez costauds pour porter en bandoulière un lourd sac isotherme plein de glaces ainsi que des besaces débordant de chips ou de biscuits. Cependant, depuis quelques années, ils se font plus rares. Le travail est harassant et la concurrence des terrasses de bars plutôt rude.

C’est donc avec étonnement que je vis cette vieille femme chargée comme une mule marcher péniblement sur le sable en gémissant d’une voix plaintive : « Qui veut des beignets ? Des beignets de crevette encore chauds ! Qui veut des beignets ? ».

Un panier en osier dans chaque main, elle cheminait. Ils étaient pleins de sacs en plastique transparents, lesquels renfermaient un petit paquet emballé dans du papier d’aluminium. A l’intérieur, les beignets de crevette attendaient une bouche prête à les déguster. Je regardai les jambes de la pauvre vieille : musclées à force de marcher sur le sable, mais également couvertes d’épaisses varices. La chair flasque de ses pauvres bras révélait son grand âge plus encore que son visage ratatiné de rides. Combien, parmi ceux de sa génération, peuplaient déjà les maisons de retraite ?

Je l’imaginai se levant la nuit, poussée par la nécessité, afin de cuisiner ses beignets avec application. Je pouvais presque la voir les emballer et les disposer précautionneusement dans le panier. Ces beignets dont aucun vacancier ne voulait.

 

Elle s’éloigna en vantant sa cuisine, dans l’indifférence générale. Je la suivis des yeux longtemps. Elle finit par devenir un simple point se confondant avec les autres minuscules silhouettes, sans jamais s’être arrêtée. Pas une seule fois elle ne fut hélée par un client potentiel.

 Autour de moi, les familles avides d’iode et de soleil avaient poursuivi leurs activités. Les bateaux de pêcheurs, de retour, se rapprochaient du rivage. Des enfants criaient à chaque vague. A quelques mètres, une jeune fille secoua sa serviette. Devant tant d’indifférence, je doutai presque du passage de cette vieille femme que personne d’autre que moi ne semblait avoir vue.

 

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18 octobre 2006 3 18 /10 /octobre /2006 00:04

Les gens, quand ils font leurs courses, ne veulent pas voir ceux qui sont autour. Ils sont des centaines à se presser dans les rayons, à se bousculer sans se dire pardon, à s’éviter comme des obstacles. Mais jamais ils ne se regardent ni ne se voient vraiment.

 

Plus l’affluence est forte et plus les comportements méritent d’être observés. Les acheteurs se ruent vers les caisses, prêts à se faire des croche-pieds pour ne pas être doublés. L’essentiel c’est de consommer rapidement et sortir de là plus vite que l’autre.

 

Pas plus tard qu’hier je faisais mes courses, observant la faune qui peuplait l’hyper du coin quand je fus témoin d’une drôle de scène. La caisse prioritaire, celle où l’on s’engage à laisser passer handicapés et femmes enceintes, est également une caisse réservée aux paniers de moins de dix articles.

 

Une femme enceinte au ventre bien rebondi, accompagnée de son mari et de leur premier rejeton, entreprend de faire la queue. Soudain surgit un couple de vieux. Elle avait une main bandée, il avait des yeux asymétriques. Brandissant une carte de priorité, voilà les deux grabataires sur le point de passer devant tout le monde, sans regarder quiconque. La femme enceinte, qui était là depuis plus longtemps, expliqua qu’elle était prioritaire aussi et qu’elle faisait déjà la queue à l’arrivée des croulants. Elle s’avança, non pour contester quoi que ce fût, mais pour faire valoir sa propre priorité.

 

Les vieux lui tinrent un discours hargneux :

 

-         Mais ce n’est pas un handicap d’être enceinte, m’dame ! Ca devrait même pas être une priorité ! Vous voyez, elle, dit le vieux loucheur en désignant sa compagne, elle préfèrerait être enceinte plutôt que d’avoir c’qu’elle a. Tenez, moi, j’suis presque aveugle, et elle, elle a l’cancer !

 

Et il continuait, continuait son couplet avant d’entonner le refrain en duo avec sa moitié. La femme enceinte et son mari trouvèrent bien le courage de leur expliquer qu’il ne s’agissait pas de concourir au titre du plus misérable du monde (auxquels les candidats sont légion), qu’entre deux personnes prioritaires, c’est l’ordre d’arrivée qui détermine l’ordre de passage… mais rien n’y fit.

 

Les vieux poursuivaient leur harangue fielleuse, dans une véritable surenchère au malheur. Ils en vinrent à prouver, mais certainement pas  de la manière voulue, la réalité de leur handicap. Ce genre de handicap pour lequel on ne délivre pas de carte spécifique, mais dont l’être humain atteint est considérablement diminué : l’imbécilité.

 

 

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12 octobre 2006 4 12 /10 /octobre /2006 08:40

      

       L'homme marchait alors que la nuit était déjà tombée. Les lumières des réverbères se mêlaient encore à la lueur du jour agonisant, dans une semi pénombre inquiétante née de l'accouplement lugubre du jour et de la nuit.

       Derrière lui brillaient les feux d'une fête foraine et les cris enthousiastes des enfants, le rythme insolent d'une musique commerciale encore perceptible s'évanouissait avec la distance, étouffée un peu plus à chaque pas supplémentaire du vieil homme.

       Le dos voûté, la tête basse, il cheminait pourtant avec un entrain qui contrastait avec sa posture, qui exprimait comme un renoncement trouble, une sorte de résignation empreinte d'une tristesse mal perceptible. Il marche. Sur son visage ridé, les yeux ordinairement éteints sont revenus à la vie: une lueur de bonheur brille, timide, depuis le fond de ses pupilles. Il a hâte d'arriver dans la petite maison où sa vieille femme désenchantée l'attend, sans plus d'espoir que quelqu'un qui a cessé de croire en un avenir meilleur. Dans ses mains, il tient un sac qui renferme l'objet précieux qui illumine son expression habituellement morose. C'est son trésor.

       Ce soir, c'est son anniversaire de mariage. Il est loin, le temps de sa jeunesse, loin le temps où son épouse l'accueillait avec une joie simple et pleine de cette pureté merveilleuse que l'on appelle parfois bonheur. Il y a longtemps que les décennies de dur labeur et de difficultés financières ont effacé petit à petit l'espérance qui fait vivre les êtres humains. Mais ce soir, c'est différent, ils ne seront plus seuls. Pour accompagner le maigre festin qui célèbrera leurs noces si longues, il a, dans le sac qu'il tient si farouchement, une bouteille de vin, une de ces bouteilles de qualité médiocre qui satisfont les plus démunis. C'est son cadeau. En passant au beau milieu de la foule agitée par la foire annuelle, il s'est arrêté devant un stand de tir.

       "Il suffit d'enfiler l'anneau dans le goulot de la bouteille, et vous la gagnez!"

       Les parties de chasse d'antan, l'ambiance entraînante d'amis maintenant disparus, les rires et les blagues autour d'un feu de camp lui sont revenus en un éclair. Figé, il a regardé les fusils et s'est avancé vers le stand. Souriant, un homme barbu lui a tendu une arme factice en criant inlassablement: "Il suffit d'enfiler l'anneau dans le goulot de la bouteille, et c'est gagné!".

       Il a donné, comme à regret, les dernières piécettes qui tintaient au fond de ses poches, et a épaulé le fusil. Son vieil oeil handicapé par la cataracte n'a pas failli cette fois: comme par magie, l'anneau, frémissant et un instant suspendu en l'air dans une angoissante hésitation, finit par retomber, entourant le goulot.

       "Et c'est gagnééééé!" hurla frénétiquement le forain, "approchez, approchez, il suffit d'enfiler l'anneau dans le goulot de la bouteille, et c'est gagné!";    Il lui tendit son trophée, le vieil homme se rengorgea de fierté et resta longuement ainsi, incrédule, bousculé par les gens indifférents, à considérer la bouteille de vin qui allait éclairer la commémoration d'une longue vie à deux.

       Il marche. La nuit est tombée maintenant. Le vieil homme marche à rebours: face à lui ne vont que des gens en direction de la fête d'où il vient. Il ne les voit pas, il presse le pas, sa pauvre vieille l'attend, l'amertume au coeur. Il veut la rejoindre, lui dire " tu vois, tout n'est pas si triste, tu vois..."

        Une famille passe, les enfants gambadent en chantant, riant, glapissant cette ardeur si enfantine. Ils courent, ils passent, s'agitent, bousculent le vieux perdu dans ses songes. Un instant surpris de ces coups innocents mais vigoureux, il trébuche, se relève: il est trop tard. Dans un bruit étouffé par le frêle sac en plastique, la bouteille s'est brisée. Elle gît maintenant sur le sol.

 

 

 

 

       Les enfants, un instant penauds, se ressaisissent et éclatent d'un rire franc et quelque peu mesquin. Le vieil homme n'entend plus, il regarde effaré les débris de verre et la flaque qui s'élargit sur le bitume du trottoir. Les rires ont cessé mais sa douleur s'accroît comme un gouffre prêt à l'engloutir.

 La nuit semble se calmer tout à coup, les bruits de la fête foraine sont loin derrière. Le silence nocturne n'est brisé que par le chant des criquets et les bruits de pas du vieillard qui, plus voûté que jamais, a repris sa marche vers une solitude à deux.

 

 

 

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10 octobre 2006 2 10 /10 /octobre /2006 00:26

S'il y a des autrui pénibles à supporter, ce sont bien les collègues de travail. Non seulement il faut croiser leur tronche dix fois par jour, mais en plus ils viennent mettre leur groin dans vos affaires. Les plus sales, celles qui sentent mauvais de préférence. Ca aussi, c'est le propre d'autrui.

 

Dans mon entourage professionnel, on dispose d'un bel échantillonnage, riche en diversité. Un chercheur, qu'il soit sociologue, anthropologue ou même psychologue y trouverait probablement un terrain de recherches parfait. Peut-être même que cela suffirait au bonheur d'un cuisinier : il y a de quoi faire de belles brochettes.

 

La brochette des mères de famille, par exemple. Elles procréent à tour de rôle, c'est à se demander si elles n'ont pas tiré au sort à qui le tour afin de toujours avoir une conversation sur le sujet. Il y en a toujours une qui est enceinte.

« Bon, alors, j'attends que tu accouches et après je m'y mets ». Je les entends d'ici.

Parfois cependant, comme on préfèrerait pratiquer une activité sportive à deux, elles vivent leur grossesse en duo. A se demander si elles se tenaient aussi la main lors de la conception.

Puis, quand chacune d'elles a enfanté, c'est reparti pour la valse des cadets.

 Les matrones affichent un mépris pincé pour tout ce qui ne gravite pas dans l'orbite de leur club. Force est de constater que si une personne extérieure au clan des mater genitrix daigne s'incruster dans leur conversation, elles poursuivent leur échange comme si le parasite était transparent. Ou absent.

Pendant la pause café, elles s'installent confortablement dans les fauteuils qui entourent la table basse, près du distributeur. Bien sûr, l'une d'elles a pris soin de faire un gâteau. Elles sont hyper organisées, elles ont même fait un planning. Celle qui s'inscrit s'engage à jouer du rouleau à pâtisserie pour le jour coché, ce qui leur permet de s'échanger recettes et astuces entre deux bouchées et trois gloussements.

Quand ça ne parle pas couches, bulles de bave et premières dents, donc, ça parle de cuisine.

Un jour, je me souviens être passée près de l'essaim, et j'ai été surprise de constater qu'elles avaient plus d'imagination que je ne l'aurais cru : elles s'étaient lancées dans un débat passionné et ô combien passionnant : la décoration de leur appartement.

Bien sûr, de temps à autre, elles parlent boulot. On est quand même au travail !

 

L'autre incontournable brochette est celle des syndicalistes. Le mépris dont ils font preuve les rapproche des rombières dont ils sont les fidèles alliés. Modernité aidant, ils ont perdu leur barbe et leur conviction. Ils apprécient leur statut parce qu'il leur procure des avantages. C'est bien la seule chose qu'ils défendent.  

 

Enfin, on a le clan des rejetés, ceux qui suscitent moqueries et ricanements, médisances et hypocrisie. Ils sont pourtant aimables, affables, polis. Et malheureux : la gentillesse ne paie pas. Autour d'un thé, ils psalmodient une litanie pleine de gémissements larmoyants. S'ils persévèrent, je parie d'ores et déjà sur le succès de leur chorale, parfaite pour accompagner les enterrements.

Ils pourraient être solidaires, mais hélas ! La nature humaine étant ce qu'elle est, il suffit d'une insignifiante marque d'intérêt de la part d'un Méprisant pour que le Rejeté se trémousse et renie ses camarades de choeur et d'infortune. Malgré cette avilissante tentative de séduction, le Rejeté continue à trouver porte close là où il pensait détenir le sésame.

 

Restent les indépendants, les insoumis, les Affranchis. Ils vont et viennent avec la superbe allure que leur confère leur impudente liberté. Ils se mêlent aux uns, aux autres, sans s'enfermer dans une catégorie trop étriquée pour eux. Ils rient joyeusement, se moquent avec bonhomie de leurs condisciples et travaillent avec efficacité. Quand ils rentrent chez eux, ni tensions ni conflits ne viennent parasiter leur vie personnelle. Les Affranchis sont bien au-dessus de ça.

 

 

Bien évidemment, c'est à ces derniers que nous préférons nous identifier. Il est, en effet, plus confortable de le croire.

 

 

 

 

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