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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

8 avril 2008 2 08 /04 /avril /2008 21:09

Jeannine est une dame digne et fière, elle vit toute seule, se tient droite et affiche le plus beau vernis de respectabilité qui soit. C’est vrai qu’elle n’a pas eu une vie facile.

Jeannine est une amie de ma mère. Elles habitent à quelques kilomètres à peine l’une de l’autre mais ne prennent jamais le temps de se voir, préférant la confortable distance que leur offrent leurs interminables conversations téléphoniques dominicales.

 

Quand elle raconte son existence ponctuée des pires malheurs, nous ne pouvons que compatir avec elle. Une vie comme dans les romans : une enfance malheureuse, des parents alcooliques, violents, peu présents, une absence totale de la tendresse qui fait grandir avec l’équilibre nécessaire. Le départ du foyer familial à l’âge de quatorze ans, le travail pour survivre, l’adolescence plus brisée encore que les premières années. Jeannine racontait tout ça, avec résignation, presque avec gloire.

Elle aurait pu tenir sa revanche lorsque, adulte, elle rencontra celui qui allait devenir son mari. L’ombre du bonheur se laissait enfin apercevoir. Les jeunes épousés eurent bientôt un fils, un beau garçon qui grandit et vint apporter joie et fraîcheur au couple. Mais dans la vie comme dans les romans, le bonheur dure rarement. Jeannine dut vivre une nouvelle tragédie, d’une banalité aussi minable que les précédentes : elle surprit son mari dans la cuisine, en train de farfouiller sous les jupes d’une cousine, invitée ce soir-là à dîner. La liaison durait depuis des semaines, des mois peut-être. Jeannine, trahie, l’honneur bafoué, fit face avec toute l’élégance dont elle était capable.

Mais l’époux volage entreprit d’achever la femme dont il ne voulait plus. Il partit un beau matin après avoir vidé les comptes en banque, ne laissant rien à son ancienne famille que leurs larmes amères. Point de sens des responsabilités : il ne se retourna pas sur son fils, oublié à une jeune mère effondrée et sans moyens de subsistance.

Jeannine affronta l’adversité, trouva un travail fatigant, mal payé et peu gratifiant pour élever son innocente progéniture. Commença une existence solitaire et toute entière tournée vers le garçon qui grandissait. Il n’y avait pas assez à manger ? Jeannine jeûnait pour nourrir le petit. Elle raconte souvent comme elle divisait en trois le bol de café qui lui servait de repas journalier, pour en faire un ersatz de petit-déjeuner, déjeuner et dîner. Cela lui permettait de garder ses maigres sous pour acheter un morceau de viande à l’enfant chéri.

Et semaine après semaine, année après année,  le petit Gérard grandit. Jeannine se raccrochait à son fils pour combler le vide laissé parle mari volage, pour compenser les jeunes années éprouvantes, pour oublier l’absence d’affection de ses pochtrons de parents. Jeannine aimait croire qu’elle était heureuse, un drôle de bonheur nourri du sentiment de sacrifice et de dévotion qu’elle associait au rôle de mère célibataire.

Gérard devint adulte, il se maria, eut un enfant. Une vie bien remplie qui laisse peu de place pour la vieille maman solitaire. Bien sûr, il venait la voir mais espaçait de plus en plus ses visites. Et puis sa femme, là, elle n’était pas bien aimable. Elle arborait toujours un air pincé face à sa belle-mère, laquelle se pliait en quatre pour être agréable à la jeune pimbêche. Elle était toujours prête à l’aider, lui dispensait de judicieux conseils pour bien élever le bébé. A croire que cela ne lui faisait pas plaisir, que la belle-mère expérimentée lui livre un peu de sa riche expérience. Il fallait pourtant voir comment elle s’y prenait : quelle maladresse, quelle inconscience ! Et même pas reconnaissante qu’on lui montre comment faire.

Gérard ne disait rien, mais venait moins. Téléphonait moins. Semblait sur la défensive. C’était la faute de la vilaine, c’est elle qui avait changé son fiston. Il finit par ne plus du tout donner de nouvelles. Quelle tristesse, après tant de journées difficiles et toutes ces nuits seule à préserver la chasteté qui sied aux mères respectables, finir abandonnée du seul être pour lequel elle avait renoncé à tout.

 

Elle avait pourtant veillé à lui donner une bonne éducation. Jeannine raconte souvent à ma mère ses souvenirs, le temps où elle était jeune, le temps où Gérard était petit. Elle ne se lasse pas de visiter sa mémoire et d’en faire profiter les autres.

Quand Gérard avait huit ans, il avait eu un poisson rouge. Il l’avait désiré, rêvé, il avait supplié la mère inflexible pour qu’elle accepte de lui offrir un animal et  c’est ainsi que, après une note scolaire brillante, ils étaient allés chercher l’ami à écailles. Il était rentré tout fier, le sac en plastique où nageait un minuscule être orangeâtre dans une main et le bocal transparent dans  l’autre. Il fallait voir comme il aimait l’observer, lui parler ! 

Au début, il changeait l’eau aussi souvent que cela lui avait été recommandé par le vendeur. Et puis il fallut le lui répéter un peu plus souvent, un peu plus fermement. Finalement Jeannine fut obligée de le faire à sa place. Elle pestait à chaque fois. Gérard avait pourtant promis qu’il prendrait ses responsabilités et serait seul à veiller sur Nestor le poisson.

Et puis il y eut ce jour, ce jour où elle était un peu plus en colère que d’habitude, ce jour où elle pensa que Gérard avait besoin d’une bonne leçon, de celles qui font réfléchir, de celles qui montrent qu’en face, on ne plaisante pas. De celles qui montrent que lorsque l’on prend des engagements, il faut les tenir. Alors que Jeannine nettoyait une énième fois le bocal en vociférant, elle regarda les toilettes avec une inquiétante fixité, puis observa Nestor qui nageait innocemment dans le lavabo. Puis de nouveau les toilettes. Avec une rapidité toute impulsive, elle se saisit de la bête et la jeta dedans. Nestor, surpris, frétilla deux fois plus vite puis se mit à explorer le nouvel et étroit environnement qui lui était offert.  Pour peu de temps, hélas ! Jeannine s’empressa de tirer la chasse et Nestor disparut, englouti par l’impitoyable châtiment de la mère parfaite.

 

Jeannine ne raconte ni les pleurs ni la détresse de Gérard qui, au retour de l’école, découvrit le sort réservé à son pauvre poisson rouge. Elle ne retire de l’anecdote qu’une illustration de ses qualités éducatives : autorité, droiture, enseignement de la vie. Qualités auxquelles s’ajoute, cela va de soi, son exemplaire abnégation.

 

 

Non, décidément, ces gosses, tous des ingrats.

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4 mars 2008 2 04 /03 /mars /2008 23:09
m-tro-a-rien-copie-1.jpg
Lorsque j’étais parisienne, je prenais quotidiennement le métro. Comme la plupart des parisiens. Le métro, c’est sombre, ça grouille, c’est triste, ça pue. 
De temps en temps, un déplacement inhabituel venait bouleverser ma routine, et j’avais alors la joie d’emprunter les lignes aériennes où les rames souterraines font une escapade à l’air libre.
Regarder Paris vivre.
 Ces façades pleines de fenêtres que l’on longe. Ces jouets d’enfant éparpillés sur le sol d’une chambre aux murs bleus, où s’invitent des regards indiscrets. Des tags qui sentent mauvais la misère et le désespoir. L’effervescence colorée d’un marché où chacun chemine, le cabas bien rempli.
Paris à mes pieds.
 
Je me souviens d’un jour où, comprimée entre les usagers, j’essayais d’éviter un coude trop saillant à ma gauche. En me faufilant à droite, je me retrouvai le nez sous l’aisselle puante d’un gigantesque barbu. Impossible de me repositionner plus loin pour éviter les effluves fétides. Cœur soulevé et narines pincées, je pris mon mal en patience et essayai de m’extraire mentalement en attendant d’arriver à destination.
Lorsque les portes du métro s’ouvrirent, je me précipitai avec soulagement sur le quai et, d’un pas un peu traînant, me dirigeai vers les escaliers.
Ce jour-là, il faisait beau. Je n’étais pas pressée, je n’étais plus asphyxiée par les relents âcres de la sueur d’autrui et j’aimais prendre mon temps dans la douceur printanière. C’est alors que, sur le quai d’en face s’élevèrent des notes de musique. Légères et puissantes, voluptueuses et enivrantes, elles figeaient les passants dans une saisissante magie. Certains, stoppés dans leur élan, se statufiaient littéralement. Pour d’autres, cela durait une fraction de seconde à peine mais tous étaient parcourus d’un irrépressible frisson. S’il y avait des indifférents, on ne peut que les plaindre. La vie sans musique est bien plus triste encore que la musique sans talent.
 
Le son de l’accordéon.
Les étés de mon enfance. Le souvenir de Tony.
 
Le musicien était ce jeune homme dont le manteau râpé s’accordait parfaitement à ses souliers usés. De magnifiques boucles blondes encadraient un visage de chérubin, lisse et poupin, d’une fantastique beauté. Seul au monde, l’Artiste fermait les yeux en laissant ses doigts agiles courir sur le clavier comme une caresse auditive.
Il s’arrêta brusquement après un accord coléreux. Je cessai de respirer et m’immobilisai sur le quai, perdue dans la contemplation de ce musicien inespéré et saisie d’angoisse d’entendre la rumeur de la rue reprendre ses droits.
L’Artiste entrouvrit les yeux, porta sur son public éphémère un regard alangui et entonna la Marche turque de Mozart avec la simplicité à laquelle on reconnaît les grands virtuoses.
Un métro déchira de son tonitruant fracas cette délicieuse harmonie. Un flot de passagers en descendit, d’autres s’engouffrèrent dans la machine infernale. Puis, de nouveau, l’accordéon gémissait, grondait, m’emportait. La musique, si grande, semblait à l’étroit dans la station fermée : elle s’élevait dans un tourbillon puis se débattait contre l’incongru couvercle qui l’empêchait de devenir céleste.
L’Artiste, absorbé, paraissait déjà parti, ne nous offrant, l’espace de quelques minutes, que sa présence physique. Son âme, comme si elle refusait la médiocrité de sa condition, se fondait dans cette mélodie immatérielle avec l’espoir de fuir vers d’autres horizons. De temps en temps, un passant déposait une pièce aux pieds de l’accordéoniste. Déchu de son paradis, voilà cet ange condamné à croupir dans les immondices urbaines, sans considération ni reconnaissance.
 
Mais le temps ne s’embarrasse point de la beauté, qui semble seulement le suspendre sans jamais entraver sa course.  Rappelée à mes obligations, je repris à contrecoeur ma marche vers la sortie, me retournant à plusieurs reprises, mortifiée d’être arrachée, bien malgré moi, à ce moment d’éternité.
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1 février 2008 5 01 /02 /février /2008 17:58

Après son déménagement, Sophie se mit en tête d’avoir un animal. Une petite bête affectueuse qui lui apporterait la tendresse dont elle avait besoin, qui l’aimerait de manière inconditionnelle, une présence rassurante et fidèle pour remplir le quotidien.
Et voilà Sophie qui passe en revue les différents types de bestioles domestiques afin de trouver le compagnon à poils idéal.
-         Tu ne veux pas prendre un chat ? lui demandai-je.
-         Naaaaaaaaaaaaan, j’sais pas tu vois, un chat ça laisse des poils, et puis faut changer la litière tu vois. Ah nan hein, tut-tût-tût, fit-elle en claquant sa langue, pas de chat, non.
 
Et là voilà repartie dans les doutes générés par ce choix fondamental. Après avoir tourné et retourné maintes fois l’épineux problème dans sa tête, elle opta pour un chien. « Mais un petit, hein ? Comme ça c’est mignon, ça vient te voir le matin, ça dit bonjour… ».
Ravie, Sophie ajouta : « Je me demande quelle marque je vais choisir ? ». Elle leva les yeux vers le ciel comme si elle en attendait une réponse. Les cieux demeurèrent silencieux.
J’imaginai un instant Sophie affublée d’un chien, sans nul doute un yorkshire ou un caniche qu’elle accessoiriserait avec le plus grand ridicule, et je me sentis soudain l’âme d’une fervente militante de la SPA.
-         Sophie, réfléchis bien, il y a aussi beaucoup de contraintes, sermonnai-je.
Elle posa sur moi ses deux immenses yeux bleus.
-         Ah … ?  fit-elle.
-         Eh bien, il faut les sortir, au moins trois fois par jour, même s’il fait froid, même s’il pleut, même si on est en retard le matin ou crevé le soir… Bref ça peut être chiant.
-         Hein ? s’écria-t-elle, incrédule.
 
Elle continua à scruter mon visage pour y déceler une quelconque volonté de plaisanter. Sûre d’elle, Sophie esquissait déjà le sourire qui ne demandait qu’à éclore en éclat de rire franc à la révélation de la blague. Mon air sérieux la déstabilisa.
-         Naaaaaan, arrête ! Tu crois ?
-         Ben évidemment ! Un chien ça se sort, enfin … !
 
La déception la plus cruelle s’empara de Sophie. Un instant, je crus qu’elle allait se mettre à pleurer. Toutefois, elle se ressaisit. Retrouvant son air jovial, désolée du manque de perspicacité et de la méconnaissance des mœurs canines dont je faisais preuve, elle conclut avec un claquement de langue réprobateur :
-         Tû-tû-tût ! Mais naaaaaaaaaaaaaan ! Moi, c’est un chien d’appartement que je veux ! 



chien-d-appartement.jpg
 


Il est probable qu’elle cherche encore ce modèle.
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21 janvier 2008 1 21 /01 /janvier /2008 22:47
C’était une de ces journées d’automne moroses. Paris s’agitait sous une cloche de nuages. La lourde humidité pesait sur les passants qui allaient et venaient, tête basse. Chéri et moi nous étions donné rendez-vous dans un café, histoire de boire un dernier verre avant de rentrer dîner. Nous avons pris le temps de nous raconter le travail, la fatigue, l’envie de rentrer. Cela nous détendit un peu.
Nous avons marché sur la grande avenue mouillée jusqu’à cette petite rue transversale qui nous fit brusquement quitter la capitale. C’est une ruelle étroite et terne, bordée d’immeubles laids et fissurés. Une rue oubliée derrière une grande artère érigée en vitrine, étalage de splendeurs dissimulant une arrière-boutique modeste. Nous voilà arrivés au cœur d’un Paris que le point de disparaître, d’un Paris rogné par des promoteurs immobiliers qui chassent, à coups de construction neuves, l’âme de la ville en même temps que les petites gens qui l’animaient.
Les bruits des moteurs et les klaxons furieux s’atténuèrent à mesure que nous nous enfoncions dans les entrailles urbaines.
 
Absorbés par notre conversation, nous arrivâmes rapidement à notre voiture. Je sortis les clés, ouvris les portières et, alors que nous nous apprêtions à monter dedans, je vis cette toute petite boutique. Un magasin tout droit sorti d’un autre temps, avec sa devanture un peu sale, le rideau métallique remonté, la vieille porte en bois fatigué ornée d’une poignée ancienne et branlante. A l’intérieur, le minuscule espace accueillait non sans mal le gros présentoir où trônaient nems, bœuf aux oignons et riz cantonnais. Prise d’une subite envie de saveurs orientales, je m’écriai : « Et si on mangeait chinois ce soir ? ». Chéri acquiesça, et nous entrâmes.
La minuscule échoppe exhalait la friture et l’encens. Nous attendîmes en observant les plats que le tintement de la sonnette fasse venir le maître des lieux. Celui-ci ne tarda pas. C’était un Chinois plus petit encore que son microscopique espace de restauration, un vieux Chinois tassé, ridé, épuisé. Il nous scruta avec étonnement, comme stupéfait de nous voir là, avant de nous saluer chaleureusement. Il prit notre commande puis se retira à reculons en nous faisant mille courbettes et révérences.
-         Si voulez-vous patienter … proposa-t-il avec un fort accent asiatique avant de disparaître.
Le temps nous parut long. Dehors, la nuit était tombée. Pas âme qui vive ne s’aventurait là : la rue était déserte, à quelques pas seulement des embouteillages et de la cohue du retour au bercail.
Chéri et moi observâmes le présentoir, la vieille caisse rouillée et fûmes pris d’une soudaine inquiétude à la vue des plats. Quand avaient-ils été faits ? Depuis combien de temps macéraient-ils là ?
 
Le petit Chinois réapparut si subitement que je sursautai. « Et voilà ! » s’exclama-t-il triomphalement en brandissant les boites en plastique pleines. Les posant dans un coin, il utilisa une feuille jaunie pour faire son calcul à la main. A l’annonce du prix, Chéri et moi nous rappelâmes que nous n’avions pas de monnaie. Bien évidemment, il était surréaliste d’imaginer que cet humble commerçant était équipé d’un appareil de paiement par carte bancaire. Ce qu’il nous confirma.
-         Acceptez-vous les chèques ? demandai-je.
-          Oui, chèque, bien sûr.
Au moment de sortir le chéquier, je me mis à saliver devant les perles de coco. Blanches, à la forme délicieusement arrondie, elles me faisaient furieusement envie.
-         Je vais vous prendre une perle de coco avec, demandai-je.
-         Perle de coco, oui, bien sûr, voilà. Très bon, perle coco.
Je souris et payai. Nous partîmes.
 
De retour chez nous, la nourriture achetée, bien loin d’être toxique, s’avéra succulente. Ravis d’avoir trouvé un excellent traiteur chinois, satisfaits de contribuer à faire vivre un commerce dont l’équilibre paraissait bien fragile, nous nous régalâmes. Quand vint l’heure du dessert, impatiente à la perspective de dévorer la perle de coco tant convoitée, je me précipitai sur le sac. Mais ô, horreur ! Il était vide. Vide.
-         Aaaaaaaaaaaaaah ! Ma perle de coco ! Il a oublié ma perle de coco ! pestai-je, trouvant d’un coup le vieux Chinois beaucoup moins sympathique. En plus on l’a payée, merde !
 Chéri, incapable de comprendre l’irrépressible envie de perle de coco qui m’étreignait, tenta de m’apaiser. Terrassée par la déception, je me rabattis sur un vieux yaourt oublié dans le frigo. Je ne l’avais pas encore terminé que l’on sonna à l’interphone. Qui cela pouvait-il bien être à cette heure ? Nous n’attendions personne. Chéri répondit, puis il me fit signe qu’il descendait. Intriguée, j’attendis en avalant les ultimes cuillérées de l’insipide yaourt.
Quelques minutes plus tard, Chéri était de retour. L’air amusé, il brandissait un fin sachet en plastique à l’intérieur duquel se trouvaient deux perles de coco.
-         Mais… d’où sortent-elles ? demandai-je effarée.
Avec un regard à la fois halluciné et attendri, Chéri m’expliqua.
 
Lorsqu’il était descendu, il s’était retrouvé nez à nez avec le vieux Chinois essoufflé. Atterré de la faute professionnelle commise, le vieil homme n’avait pu retrouver la sérénité que par la réparation. Il avait, sitôt qu’il s’était aperçu du malencontreux oubli, enfourché son vélo pour parcourir avec une fébrile culpabilité les kilomètres le séparant de notre banlieue. C’est ainsi que, penaud, il était arrivé jusque chez nous grâce à l’adresse figurant sur le chèque avec lequel nous l’avions payé.
 
Ce soir-là, pleine d’une foi inhabituelle en l’Autre, je dégustai avidement deux friandises chinoises au lieu de celle, unique, que j’avais achetée.
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1 octobre 2007 1 01 /10 /octobre /2007 11:28
Lecteurs réguliers de ce blog, il est possible qu’à travers les multiples récits ici publiés, vous ayez une image bien précise de ce que je suis. Les gens que j’ai rencontrés, le regard que je porte sur eux, la manière même dont je rapporte telle ou telle aventure, le choix que je fais de mettre en lumière certains aspects de la vie plutôt que d’autres, tout cela n’a pu vous échapper.
Il se peut que moi-même je considère sans aménité tel ou tel travers observé chez autrui. Il se peut que, blogueuse toute puissante, j’aspire avec un certain vampirisme la sève de l’autre pour m’en nourrir et la donner en pâture à qui voudra bien se perdre sur cette page encore bien anonyme malgré son statut public.
Il se peut que nous soyons tous prompts à juger nos pairs sur ce qu’ils nous donnent à voir.
 
En cherchant dans mon catalogue autruistique, je trouverais bien une dizaine d’histoires pour illustrer mon propos. Combien de fois ai-je discuté avec des gens qui n’étaient pas d’accord avec moi et qui ont trouvé mes propos scandaleux, qui n’ont pas aimé ma manière de m’exprimer, la façon dont je battais des paupières, le fait que je sourie, ou que je m’abstienne de sourire… Et tant d’autres choses.
Evidemment, tout cela est constitutif des rapports humains : on s’entend avec Machin, on déteste Trucmuche, on ne sait pas trop si on apprécie la jeune Niaisie qui bosse avec nous, alors qu’on adore Supercopine qui nous fait tant marrer. On sait qu’on n’accroche pas trop avec Congélator, le mec de notre grande amie Christelle. Si on nous demande de nous expliquer sur ces ressentis très personnels, nous saurons généralement argumenter. Trucmuche est comme ci, Congélator est comme ça, Niaisie n’est rien du tout. Ce sont des raisons valables, mais au fond, au fond, il y a cette chose, cette chose fondamentale : ils ne sont pas comme nous.
 
Ne pas se reconnaître en l’autre serait-il la base même de nos inimitiés ? Probablement. La question que je me pose néanmoins est : où se situe la limite entre la différence (qui mène au désaccord) et le jugement  de l’autre? 
 
Il m’a été donné d’assister à une scène étonnante, voici quelques mois.
Un week-end entre amis. Tous en couple, tous flanqués de marmots bruyants. Tous avec différentes conceptions de l’éducation, et des réactions bien distinctes face à l’attitude des gnomes excités.
Arriva un moment où, au cours de la soirée, l’ambiance fut propice aux confidences. Chacun y alla de son enfance, de ses souvenirs joyeux. Ou douloureux. Ce qui touche à la fois à l’enfance et à la douleur nous renvoie parfois à nos relations avec nos parents, à nos frustrations d’enfant souvent constitutives d’un trait de notre personnalité. C’est ce qu’expliquait Corinne à Gérard, toute meurtrie par le fait de se replonger dans de pénibles réminiscences. Corinne avait été une enfant battue par un père hargneux, et profitait de cette ambiance amicale pour se plaindre et se faire plaindre. Gérard lui parut une oreille attentive, aussi poursuivit-elle son auto-analyse improvisée.
Soudain, Gérard l’interrompit.
-         Ben moi, je trouve que tu es trop «  protectionniste » avec ton fils.
L’objet du dialogue étant autre, Corinne ne comprit pas pourquoi Gérard la renvoyait subitement aux relations qu’elle entretenait avec son jeune enfant. Aussi chercha-t-elle à comprendre.
-         Mais pourquoi dis-tu ça ? En quoi suis-je trop protectrice avec lui ? s’enquit-elle.
-         Bah chais pas. J’ai constaté, c’est tout.
-         Certes, insista Corinne. Mais tu dois avoir une raison, un exemple précis qui t’ait fait penser une chose pareille… ?
-         Mais non, je te dis, je me souviens pas ! Qu’est-ce que tu me demandes, toi, de te citer des trucs qui ont eu lieu il y a un ou deux ans !
 
Les deux tournèrent en rond quelques minutes dans ce dialogue stérile jusqu’à ce que Gérard y mette un terme. Irrité, la face rougeaude, il partit en rugissant que Corinne l’avait agressé, le dévisageant d’un regard trop noir pour être aimable, et lui posant des questions trop embarrassantes pour qui n’a pas de réponses. Et qu’on ne lui en reparle plus, hein ! Fin-de-la-con-ver-sa-tion. Ouais.
 
Cet épisode, qui peut sembler insignifiant, a non seulement sonné le glas d’une amitié de façade mais il a aussi mis en exergue cette évidence à la base même de toute relation humaine : autrui est un autre. Un autre avec ses idées, son regard, ses interrogations autres. Avec ses défauts. Avec un mode de vie qu’il est ridicule de remettre en cause quand notre avis n’est pas sollicité, surtout quand l’autre, par respect, par décence ou par lucidité, n’a jamais émis d’opinion sur ce qui constitue les bases de notre existence.
 
Autrui est un autre.
 
Et pour rien au monde je ne voudrais être autrui.
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20 août 2007 1 20 /08 /août /2007 15:13
 
En ville, et particulièrement à Paris, les rues, les jardins publics, les grandes places sont envahis de nuées de pigeons. Je me souviens notamment d’un pont où passait le train, et sous lequel il fallait être bien vigilant si on ne voulait pas ressortir de là coiffé d’une parure excrémentielle. Les pigeons y pullulaient en effet, et semblaient prendre un malin plaisir à lâcher leurs fientes sur le crâne ou le manteau d’un innocent passant.
Pour la plupart des gens, un pigeon est un nuisible, une sorte de rat ridicule doté d’ailes. Et pour celui qui, malgré ses efforts, a un balcon constamment recouvert d’une épaisse couche de guano urbain, la perspective de les tuer suscite une jubilation vengeresse davantage qu’un serrement au cœur.
 
Dans la campagne dont je parle, les pigeons s’élèvent dans des colombiers improvisés au dessus des cages à lapins. Ils font partie du peuple de la basse-cour parmi lequel on pioche le dîner du jour.
Rien que d’y penser, je sens l’odeur de terre battue, je revois le potager coloré, les poules qui s’y promènent en liberté, frôlant les chiens endormis qui ouvrent un œil curieux sur leur passage. Je revois les niches faites de planches maladroitement assemblées, les clous rouillés qui dépassent parfois. Le figuier sur la droite, chargé de lourds fruits sucrés.
Tony habitait là. Je passais mes après-midi d'été avec sa sœur et lui. Dans ce village perdu, oublié par la pluie et par les bus, nous supportions la chaleur en nous demandant comment passer le temps. Un jour, alors que Tony et moi étions dans la cuisine, nous entendîmes un drôle de bruit, des battements d’ailes affolés, un bruissement de plumes écrasées, tout en sentant le parfum de panique qui montait de la bête prisonnière. C’était un pigeon qui venait de tomber dans la cheminée. Nous le vîmes surgir dans la pièce, sonné. Il demeura un instant posé là, nous scrutant de son œil rond puis, se ressaisissant aussitôt, il prit son envol avec force, avant de s’écraser contre le mur. Glissade au sol. Nouvel envol. Nouveau fracas contre le mur d’en face.
Le volatile, de plus en plus affolé, s’épuisait sans même chercher une issue. La porte étroite était à l’autre extrêmité. Il ne la voyait pas, et il est à parier qu’il ne la trouverait pas non plus.
Dans sa vaine fuite, il fit tomber des casseroles, brisa un vase. A chaque fois que la bestiole passait près de moi, je poussais des cris stridents et me couvrait la tête avec les mains. Tony, après avoir examiné la situation, sortit, en silence. Je le suivis. A l’intérieur, le pigeon continuait sa ronde frénétique.
-         Qu’est-ce que tu vas faire ?  lui demandai-je.
 
Déterminé, les mâchoires serrées, il se dirigea vers une armoire située dans la chambre de ses parents. Il ouvrit un tiroir et en sortit un fusil.
-         Qu’est-ce que tu vas faire ?  m’écriai-je de nouveau, désormais inquiète.
 
Il ne me répondit pas. Sortit de la pièce et, le regard fixe, les traits tendus, il épaula le fusil, visa le volatile. Tira. Je sursautai, puis ressentis un certain soulagement de voir le pigeon poursuivre sa course folle. Tony l’avait manqué. Sans se laisser démonter, celui-ci recommença. Soudain, l’oiseau s’immobilisa. Sur un coin de la cheminée, il se mit à trembloter, blessé, vulnérable, l’aile pendante.
Je hurlai. « Pourquoi as-tu fait ça ! Pourquoi ? ».
Tony, un peu déconcerté, me répondit avec colère : « Tu ne vois pas qu’il aurait fini par tout casser ? »
-         Et maintenant ? interrogeai-je.
-         Maintenant ?
 
Son regard redevint fixe, comme s’il cherchait une réponse à sa question. Tony marcha alors vers le pigeon, se saisit de la bête et, de toutes ses forces, lui serra le cou.
Je me souviens distinctement du bruit des ailes qui s’agitaient désespérément, des plumes qui volèrent jusque sur la tête de Tony, puis du dernier soubresaut de l’oiseau. Et surtout, surtout, je me rappelle le regard à la fois dur et vide d’un Tony métamorphosé, enragé, violent. D’un Tony méchant et cruel, dont l’expression en faisait un étranger à mes yeux.
 
Le pigeon mort, il le laissa tomber sur le sol.
Je le regardai, cet animal qui était encore plein de vie quelques minutes auparavant, et, levant les yeux vers son bourreau, je murmurai : « Mais pourquoi tu as fait une chose pareille ? « 
Tony ne savait plus. Il fronça légèrement les sourcils, prit un air penaud et presque triste. Puis il alla enterrer le pigeon au fond du jardin.
 Le soir même, le temps se rafraîchit, et il plut.
 
C’était avant que Tony ne devienne fou. Enfin, c'est ce qu'il parait.
 
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9 juillet 2007 1 09 /07 /juillet /2007 00:31

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"Métamorphose",
Maria-Luise Bodirsky

 

 

Il y a des gens qui regrettent le temps d’avant.

J’en connais qui confrontent la réalité avec leurs aspirations d’antan, qui se regardent au présent avec les yeux du passé.
Il y a des gens qui s’accrochent au futur dont ils rêvaient jadis, et imaginent comment ils pourraient, à l’avenir, s’extraire de contraintes trop présentes.
 
Je connais des gens qui croient que changer c’est se perdre.
Je connais des gens qui croient que changer c’est se renier, s’oublier.
Je connais des gens qui pensent que changer, c’est trahir.
 
Ils voient le temps défiler et leur ancre a cédé. Les voilà emportés dans un grand voyage, eux qui auraient voulu rester au port un peu plus longtemps. Choisir une autre destination, peut-être. Voir d’autres paysages.
Autour d’eux, les lieux, les personnes : tout est familier avec un parfum différent. Eux-mêmes se regardent comme un arbre qui aurait la même écorce mais plus la même sève.
 
Je connais des gens qui regardent fuir les ans sans les voir passer, au lieu de les vivre sans trop les compter.
Ils ne comprennent qu’ils ont changé que lorsqu’ils constatent, stupéfaits, des changements similaires chez les autres. C’est terrifiant, ce reflet que vous impose autrui : la même vie rangée quand on aspirait à la dissidence, les mêmes platitudes alors que l’on méprise la banalité. Accepter cela, c’est forcément se résigner à changer.
 
Il y a des gens qui croient que changer, c’est renoncer.
 
 
Ils ont raison.
Changer, c’est mourir un peu. C’est faire le deuil d’un autre soi.
Changer, c’est juste nécessaire pour accompagner sa propre vie. Une vie qui glissera, avec ou sans vous. Malgré vous.
 
Mieux vaut ne pas la laisser filer.
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6 juin 2007 3 06 /06 /juin /2007 11:31

Il y a quelques temps, j'écrivais un texte sur l'auteur du blog La vie palpitante d'un prof en zep, que je vous invite à relire.

Après plusieurs mois de silence, il revient nous donner une information qui me révolte totalement: il a reçu un blâme. Pour avoir exposé aux yeux du monde une certaine réalité, telle qu'il la vit.

Pourquoi et au nom de quoi cette réalité doit-elle être tue ?

Je ne commenterai pas davantage cette sanction administrative que je considère de la plus haute injustice, je laisserai simplement Voltaire conclure:

"C'est le propre de la censure (...) d'accréditer les opinions qu'elle attaque".

 

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9 février 2007 5 09 /02 /février /2007 00:42
Louise était une enfant magnifique. Les cheveux d’un blond étincelant, des traits fins et harmonieux, elle était tout simplement belle. Sa mère se rengorgeait de fierté face aux compliments nombreux et fréquents qu’on lui faisait au sujet de sa fille.
Elle semblait sortie de nulle part : son père était un minuscule bonhomme déjà âgé, un peu voûté, dénué de charme tandis que sa mère avait des traits épais et tenait plus de la matrone trapue que de la sylphide. Son frère était plutôt tassé, avec un front court, une mine renfrognée. Et elle, au milieu de cette famille, ressemblait à un jeune cygne au milieu des canards.
Elle a grandi en entendant les gens vanter sa beauté. Enfant, elle aimait se maquiller, comme toutes les petites filles, et se mirait avec une fierté non dissimulée dans le miroir, sous les exclamations d’un entourage charmé.
Elle n’était pas qu’une jolie petite fille. Elle était vive, intelligente, charmante. J’étais plus âgée qu’elle mais j’appréciais sa compagnie comme celle d’une petite sœur qu’on materne. Je me souviens des fous rires, des jeux, des heures de discussion que nous avions. C’était les vacances et d’année en année, je la regardais grandir avec attendrissement.
 
Il n’est pas étonnant qu’à l’adolescence, elle ait voulu devenir mannequin. C’était d’abord un rêve, partagé par beaucoup de jeunes filles. Avec le temps, ce rêve s’est imposé jusqu’à prendre une place centrale dans ses projets d’avenir. Puis, de central, le rêve est devenu exclusif.
A seize ans, Louise avait perdu la finesse de ses traits d’antan. Elle demeurait jolie, mais n’avait plus la fraîche harmonie d’une enfance qui s’éloignait. Son nez était plus large, l’ovale de son visage moins délicat, mais elle était grande, elle était plutôt mince, et elle y croyait. Je me souviens l’avoir vue participer à un défilé amateur. Elle avait surgi sur l’estrade, maquillée comme un camion volé et, avec son masque outrancier sur le visage, elle s’était exhibée avec la certitude d’être éblouissante. Ce jour-là, je n’ai pas reconnu la splendide petite fille qu’elle avait été. Avec quelques années et du recul en plus, je posais sur les douces chimères qu’elle caressait un regard inquiet. L’école ne l’intéressait plus. Ses amis d’avant cessèrent bien vite d’être une priorité.
 
Louise se fit une ribambelle de nouvelles relations. Plus âgées et forcément plus cools que les anciennes connaissances qui ne lui inspiraient plus qu’un ennui infini. Elle passa un été à promouvoir, sur les plages, dans les boîtes de nuit, des produits alcoolisés qu’elle distribuait, vêtue d’un simple bikini. Ca lui donnait le sentiment d’être importante. Sur sa famille, ses amis de toujours, elle ne se retourna pas cet été là.
Petit à petit, cette fille que je connaissais depuis sa naissance devint une étrangère. Je ne la reconnaissais ni physiquement ni moralement. Elle maigrit exagérément, et percha son mètre soixante-quinze sur des talons vertigineux. Quand elle déambulait, elle ressemblait tantôt à un flamand rose dont les frêles articulations semblent sur le point de se briser, tantôt à un dromadaire qui roule paresseusement sa bosse dans le désert. Elle se dandinait en marchant et, l’équilibre fragilisé par les chaussures-échasses, semblait parfois sur le point de basculer à chacun de ses pas. C’est avec fascination que je l’observais se mouvoir de la sorte, n’osant croire à ce qu’elle avait fait de sa silhouette alors qu’elle cherchait, paradoxalement, à la rendre plus belle.
Ce fut l’une des dernières fois que je vis Louise. Elle a continué de poursuivre ses rêves de mannequinat, a abandonné le lycée malgré des capacités parce qu’elle ne s’y sentait plus à sa place et finalement, elle a tourné le dos à bon nombre de personnes. Nous qui nous voyions le temps d’un été, nous avons perdu le contact. Parce que « tu comprends, Jo, j’ai tellement de choses à faire, de gens à voir,  d’autres choses à penser ! Je n’ai pas eu le temps de te téléphoner ! ».
 
C’est vrai, c’est palpitant, cette vie de mannequin qu’elle n’a jamais eue.
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17 janvier 2007 3 17 /01 /janvier /2007 00:13
Certaines personnes sont comme des chênes fortement enracinés à la terre qui les a vus naître. Ils sont implantés là et n’envisagent pas une seconde un déracinement qui leur serait assurément fatal.
D’autres, au contraire, ont la légèreté d’une brindille qui pourrait faire souche n’importe où.
Eddy appartient à cette dernière catégorie. Il se sent à l’aise partout, s’adapte quel que soit l’endroit, le milieu, les gens qu’il côtoie. Il n’a pas d’idées arrêtées, est très ouvert et s’enrichit des différences.
Il a la trentaine et sa vie est digne d’un roman.
 
Il est né en Afrique du Sud,  pays des inégalités et de la discrimination. En tant que blanc, il était certes privilégié mais a aussi pu assister à toute cette misère et cette humiliation qu’on infligeait à l’Autre. Parce qu’il était noir. Parce que la couleur de la peau, pour certaines personnes, implique une infériorité ou une supériorité originelles justifiant l’instauration d’une sombre hiérarchie qui pèse au quotidien.
De cette période, Eddy parle peu. Il aime le pays où il a grandi, mais il n’y est jamais retourné.
Le monde est si vaste et offre tant à découvrir.
 
Il a grandi, est passé de petit garçon à adolescent. A dix-neuf ans, il a vu mourir sa mère d’une tumeur au cerveau. Elle s’est affaiblie, a dépéri, et a demandé à retourner dans son pays d’origine, au sud de l’Europe, là où elle pourrait revoir une dernière fois, après vingt années d’absence, sa mère et ses sœurs. Le futur veuf a préparé tout le voyage, a fait transporter sa femme allongée dans un lit d’hôpital, a peut-être prié le ciel de l’épargner. Elle a eu le temps de revoir une dernière fois les siens. Des retrouvailles tant espérées au goût d’amertume.
C’est ainsi qu’Eddy et sa sœur se sont retrouvés parachutés dans le pays de leurs ancêtres, sans le connaître, sans parler la langue, la comprenant à peine. Quand leur mère mourut, le père prit la décision de s’installer définitivement au pays. Ils y vivotèrent tant bien que mal. Les soucis financiers étaient bien présents, mais il fallait qu’Eddy puisse étudier, que sa sœur encore si jeune aille au lycée. Les deux jeunes orphelins supportèrent tout cela grâce à l’amour éperdu d’une grand-mère qui chérissait en eux l’image de sa fille disparue, d’une tante qui les adopta sans se poser de questions, se substituant naturellement à la sœur absente. Ils étaient si bien entourés que le père, convaincu d’être inutile au bien-être de ses enfants, repartit en Afrique du Sud, seul, et cessa un beau jour de leur donner des nouvelles. 
 
Eddy aurait pu faire de ce pays son point d’ancrage. C'est si commode de rester là où l'on a été posé. Mais déjà, il regardait l’horizon. Et il s’en alla vers l’Est. D’abord, il vécut six mois à Bucarest, et revint enchanté de cette fantastique expérience. Pendant son séjour, il trouva le temps de voyager en Hongrie, en République tchèque, en Turquie, sans oublier de faire un crochet vers Berlin, Londres, Paris. Il rencontra des gens formidables, les prit en photo pour immortaliser ces rencontres fugaces. Il me les a montrées. Ce sont des photographies en noir et blanc, pour la plupart. Un néophyte pourrait croire qu’elles sont mal cadrées, mais l’œil averti reconnaîtra dans ces sourires isolés, ces regards sans visages ou ces flous brumeux une expression artistique réelle. Dans cette galerie, quelque part, il y a des portraits de moi.
 
L’Europe n’est pas si vaste, mais elle est riche. On n’en fait pas le tour si facilement, tant les cultures sont diverses et le poids de l’histoire impérieux. Eddy s’installa à Amsterdam. Pendant plusieurs années, il y vécut, y travailla. Il s’y déplaçait en vélo, connut des tas de gens, avec lesquels il est bien sûr resté en contact. Périodiquement, pour ne pas couper les ponts, il retourne dans son pays où sa sœur, bien moins aventurière que lui, vit toujours.
 
 
Il semble toujours heureux, a souvent le sourire, prend la vie comme elle vient. Il surfe sur la vague sans se soucier de l’endroit où il va s’échouer, car ce lieu encore inconnu contient nécessairement une foule d’expériences qui n’attendent que lui, et lui n’attend qu’elles.
J’ai un peu perdu sa trace, nous communiquons moins, mais je sais qu’il a traversé l’Atlantique, puis le continent américain d’Est en Ouest pour s’installer à San Francisco. Il y exerce son métier, s’y sent bien, est ravi de l’extraordinaire diversité des habitants de la Californie. Il continue de prendre des photos et expose parfois ses clichés si particuliers, reflets du regard qu’il porte sur les lieux, sur les objets, sur autrui.
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