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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

25 mai 2007 5 25 /05 /mai /2007 12:00
J’ai tout de suite remarqué son regard froid, noir, son visage fermé et sa bouche crispée. Il se tenait au fond de la classe et ne me quittait pas de ses yeux haineux. Je m’adressais à l’ensemble des élèves  et continuais le cours normalement, mais même lorsque je fixais un autre que lui je sentais sur moi le poids de son hostilité.
L’ambiance était lourde. Il avait l’extraordinaire capacité de diffuser un parfum de mal-être dans la salle, lequel se répandait et se densifiait insidieusement. C’était irrespirable. Les échanges devenaient électriques, les tensions presque palpables. Et toujours, ce regard.
 
Fabien était un petit bonhomme malingre et chétif, taciturne, mal dans sa peau. En début d’année, il promenait des cheveux hirsutes et un sac à dos couvert d’inscriptions étranges. Au fil du temps, il évolua. Ses cheveux se firent plus sombres, plus longs, ses ongles plus allongés, son visage plus pâle. Il portait des bagues à tête de mort et des bracelets à clous pointus.
Il n’écrivait pas. Ne rendait aucune copie. J’ai sévi avec lui comme avec les autres. Pourtant, j’ai tout de suite senti à quel point ma crispation sur le travail scolaire non fourni l’indifférait. Il ne se défendait jamais, répondait sans détour.
-         Mais pourquoi n’as-tu pas ton livre, Fabien ? C’est le troisième oubli, ce qui veut dire que tu seras puni.
-         Je m’en fous, lâchait-il avec une déroutante sincérité.
Bon.
 
Les semaines et les mois passèrent. De temps à autre, Fabien sortait son cahier et un crayon. La première fois, surprise, je jetai une œillade discrète sur ce qu’il faisait, et je m’aperçus qu’il dessinait. Cela n’est guère surprenant dans le contexte dans lequel je travaille habituellement : des gamins pour qui le travail scolaire n’a aucune espèce d’importance et qui rendent les heures de cours moins longues et moins pénibles en jouant du crayon sont extrêmement nombreux –hélas ! D’aucuns révèlent même un certain talent artistique qui m’a laissée bien des fois admiratrice.
Toutefois, dans le cas de Fabien c’était autre chose. Ses dessins étaient sombres. Ils étaient morbides. Ils exhalaient presque l’odeur nauséabonde de la mousse des cimetières, exprimaient tout le désespoir de celui qui rejette le monde vivant. Celui qui m’a le plus marquée représentait la mort encapuchonnée, le visage totalement dissimulé par une inquiétante pénombre, le tout dans un décor crépusculaire. Classiquement, elle tenait une faux qui venait manifestement de frapper, comme en témoignait le flot de sang qui dégoulinait encore de la gigantesque lame recourbée.
A d’autres moments, Fabien se sentait l’âme d’un poète et écrivait de véritables odes au sang.
 
Bien sûr – bien sûr !- son cas fut signalé. Sa pauvre mère était aussi effarée que nous, et elle dissimulait mal l’inquiétude qui la rongeait. Fabien détestait la vie, parlait suicide et destruction. A treize ans. Evidemment, il était suivi par un psy. Evidemment. Et pourtant, il n’allait pas mieux.
Avec le temps, il devint agressif. Par son regard, toujours, mais aussi verbalement. Les conflits se multipliaient. Il faisait fi des règles élémentaires du collège, ne respectait plus rien ni personne. J’ai alerté l’équipe. Un jour, cet enfant ferait une bêtise, envers lui, envers ses camarades, envers un adulte, qui sait ? Mais cela allait arriver. On ne me prit pas au sérieux, dans un premier temps, à l’exception de la collègue de français.
Les autres élèves, qui dans un premier temps avaient trouvé la rébellion de Fabien très amusante, commencèrent à ne plus en rire du tout. Une jeune fille nous avoua qu’elle en avait peur. Fabien les poursuivait pour les griffer avec des ongles de plus en plus longs à la première contrariété, et les avait même menacés de les planter avec le cutter qu’il dissimulait dans son sac.
 
La nouvelle fit grand bruit. Que Fabien, avec son instabilité mentale avérée, se promenât avec un objet tranchant au quotidien, à portée de pulsion, ne rassurait guère. Cependant, lorsque l’on fouilla son sac, on n’y trouva rien.
C’est finalement à la fin d’un cours de français que Fabien acheva de faire parler de lui. Il venait d’écrire –en classe- un long poème glorifiant le sang qui coule, se délectant de la souffrance et de la vie qui s’échappe, et n’avait pas supporté que celui-ci lui soit confisqué. L’enseignante, consciencieuse, projetait de le photocopier pour le joindre à son dossier déjà chargé. Fabien, bien loin d’accepter l’autorité toute légitime de sa professeure, exigea littéralement de récupérer sa création. Devant le ferme refus qui lui fut assené, il se métamorphosa, se remplit de haine et siffla mille et une menaces qui n’auguraient rien de bon.
C’est ainsi qu’il se retrouva en conseil de discipline avec une multitude de rapports tous plus inquiétants les uns que les autres, et qu’il fut renvoyé du collège. 
 
Un enfant de treize ans. Une mère impuissante. Un suivi médical peu efficace. Des enseignants qui n’ont aucune formation psychiatrique. C’est un constat d’échec d’une incommensurable tristesse. Et pourtant, son départ m’a avant tout laissé un sentiment de soulagement.
Fabien n’a pas été scolarisé des mois durant, avant de retrouver une place dans un établissement voisin.
Moins d’une année plus tard, il réussit à s’en faire exclure. 
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4 mai 2007 5 04 /05 /mai /2007 15:49

 

Il a dans les yeux la dureté de celui qui a vécu le pire, de celui qui ne craint plus rien. Il s’appelle Désiré. C’est un mauvais élève.
Un mauvais élève et un perturbateur. Quand il est là, non seulement il n’apprend rien lui-même mais il empêche les autres de se concentrer. Le cours s’interrompt souvent. Désiré tais-toi. Désiré s’il te plait. Désiré, ton carnet.
Les punitions pleuvent et il ne bronche pas. Comme s’il les recherchait. S’il est puni, cela prouve qu’il est vivant, qu’on le remarque, qu’il existe. Il les rend toujours, ses punitions. Presque avec le sourire. Et il recommence pour avoir d’autres pages à copier pour le lendemain.
Avec ses camarades, il est tyrannique. C’est la seule forme de communication qu’il connaît. La violence. Inspirer aux autres la peur, c’est exister, aussi. Et bien moins risqué que d’essayer de se faire aimer. Alors Désiré menace, Désiré harcèle, Désiré rackette. Désiré se croit respecté.
Les mois passent vite, et je regarde Désiré couler, s’enfoncer dans l’échec scolaire. On me dit que dehors, il traîne avec des grands. Qu’il deale, sans doute. Désiré a douze ans.
De temps à autre,  au détour d’une remarque, d’une lecture, il me sourit. C’est le seul moment où la flamme haineuse dans ses yeux vacille. Un instant seulement. Désiré a presque perdu l’habitude de sourire, et il se crispe aussitôt qu’il essaie pour redevenir l’enfant dur que je connais depuis des mois.
 
Quand je convoque ses parents, personne ne vient. En l’absence d’interlocuteur, je coince Désiré entre deux portes, entre deux cours, pour lui faire la morale, lui proposer de l’aide, le menacer de sanctions plus sévères. Désiré m’écoute toujours. Parfois il me rit au nez avant de partir ; à d’autres moments il me fait mille promesses, joue les élèves modèles pendant un jour ou deux puis reprend ses bonnes vieilles habitudes.
Un jour, j'ai vu sa mère. Elle parle mal français, semble s’excuser tout le temps. Elle ne maîtrise pas son fils, c’est l’école qui doit le faire. Elle ne comprend pas que je sollicite sa collaboration, sa participation. Elle ne sait pas faire, elle se sent accusée. Elle ne comprend pas que seule, l’école ne pourra rien pour son gamin.
On dira qu’elle a démissionné. On dira qu’elle a baissé les bras. On dira que tout est de sa faute. Mais elle, elle sait qu’elle n’a pas l’énergie pour mener tous les combats de front. Elle s’imagine que Désiré ne peut que bien grandir, bien tourner, en faisant des études dans ce beau pays qu’est la France. La maman n’imagine pas du tout le rôle que nous attendons qu’elle endosse. Elle, il faut déjà qu’elle se lève à l’aube chaque matin, pour aller faire la queue devant la préfecture deux heures avant son ouverture. Sinon, on ne lui donnera jamais ses papiers.
Elle travaille un peu, au noir, pour survivre. C’est l’un de ses frères qui l’héberge, et Désiré est élevé avec ses cousins. Ils s’entendent bien, mais certains soirs, lorsque les uns et les autres sont tendus et fatigués, ils se disputent. Les adultes finissent par mettre tout le monde au lit avec des torgnoles et éteignent la lumière en leur imposant le silence absolu. Tant pis pour les devoirs. Ils n’avaient qu’à les faire avant.
 
Désiré a quitté le collège. Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Sans papiers, sa mère a peut-être rejoint un squat lugubre, un hôtel miteux ou un charter gracieusement affrété par le ministère de l’Intérieur.
Pourtant il n’avait pas envie d’y retourner, dans son pays d’Afrique. Là-bas l’attendaient tous les fantômes qu’il a fuis. Cela a beau être le pays où il est né, c’est pour lui, avant tout, le pays où son père est mort.
Je l’ai appris comme ça, en fin d’année. Désiré avait huit ans lorsque des rebelles ont fait irruption chez lui, alors qu’il se trouvait seul avec son papa. Il s’est caché sous le lit, par instinct. C’est depuis cette cachette de fortune qu’il a vu son père se faire froidement assassiner.
 
Mais la France n’a pas voulu de cette veuve désespérée, de cette mère-courage qui a traversé les continents pour trouver la paix, pleine du désir d’un avenir meilleur.
Et l’école n’a pas su quoi faire de cet enfant meurtri.
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17 février 2007 6 17 /02 /février /2007 18:38
C’est un Autrui qui pourrait être, partiellement du moins, le reflet d’une parcelle de moi-même.
 
Il est prof. Il enseigne dans des conditions difficiles. J’imagine que, chaque matin, comme moi, il arrive devant son collège avec, selon les jours, selon son humeur ou selon la couleur du ciel, de l’énergie à revendre, des doutes plein la tête ou une lassitude infinie. Peut-être un mélange de tout cela. Ou tout simplement la volonté de bien faire son travail.
J’imagine comme les heures de cours passées à se battre contre des élèves agités, bruyants, des élèves peu motivés peuvent lui sembler longues, comme il en ressort vidé et en colère. Malade même, parfois.
De son quotidien, hormis certains des faits qu’il raconte, je ne sais finalement pas grand-chose. Je ne connais rien de lui : ni la ville où il travaille, ni à quoi il ressemble, ni comment se nomme le principal de son collège. Je ne sais que l’essentiel : le bateau ne prend plus seulement l’eau de toutes parts, il sombre.
 
C’est un prof de maths comme il y en a sans doute des milliers. Il a entrepris, un jour, je ne sais pas quand, de consigner ses déboires sur un blog. Il s’exprime sur les supports que notre époque lui offre. Comme moi. Comme vous, peut-être.
Il raconte, mais ne dévoile rien. Son anonymat était total. Et pourtant, aujourd’hui, en allant le lire, je suis tombée sur un mur d’injustice : son blog est fermé. La hiérarchie s’est reconnue. La hiérarchie s’est sentie attaquée.
Attaquée car elle est en faillite : elle ne peut empêcher que des enfants soient en échec, ne peut empêcher que des élèves coupent les cheveux d’une enseignante pendant un cours d’anglais, n’est pas capable de sanctionner des gamins à qui l’école elle-même ne sait pas mettre de limites. Et plutôt que de se retourner sur elle-même, de s’analyser, de tendre la main vers les subalternes qui font de leur mieux, la hiérarchie fait taire. Elle menace, elle sanctionne les soldats au front plus sévèrement que les déserteurs, elle essaie d’anéantir ceux qui dénoncent les difficultés pour mieux les combattre. Une fois les problèmes niés, qui ira leur chercher une solution, puisque tout va bien ?
 
La hiérarchie s’est sentie attaquée, et elle attaque en retour.
 
C’est l’histoire d’un homme qui exerce un métier difficile, mais on n’a pas le droit de la raconter.
 
 
 
Le blog La vie palpitante d'un prof en ZEP, www.blogprof.fr  est désormais fermé. Son auteur fait l'objet d'une procédure disciplinaire car il  n'aurait pas respecté son "devoir de réserve". Or, il a toujours veillé à préserver totalement son anonymat, et par là-même, celui de ses élèves, collègues et supérieurs.
Peut-on être prof et parler ouvertement de son quotidien, aujourd'hui en France  ?
A tous ceux qui souhaitent signer la pétition le soutenant, c'est ICI
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13 février 2007 2 13 /02 /février /2007 00:26
C’était un garçon que rien ne distinguait des autres. Il était bêtement adolescent, comme tous les adolescents bêtes. Oscar ricanait dans les couloirs. Ricanait en classe. Lançait des boulettes de papier à ses copains en plein cours. Pris en flagrant délit, il rougissait, prenait un air penaud et s’excusait, ou selon son humeur, sûr de lui et armé de sa mauvaise foi, il niait vigoureusement les faits.
Systématiquement, lorsque les élèves attendaient devant la porte le moment d’entrer dans la salle de classe, Oscar faisait tournoyer son trousseau de clés, qui pendait négligemment au bout d’une lanière prévue à cet effet. Ce lasso improvisé menaçait à tout moment de se transformer en projectile dangereux, aussi le reprenais-je systématiquement et le sommais de cesser immédiatement. Pas méchant pour un sou, il sursautait, bredouillait et rangeait ses clés avec un sourire aussi attendrissant qu’agaçant. Mais le lendemain, je le croisais de nouveau dans le couloir avec son étrange fronde en action.
 
Oscar était en quatrième. Ses piètres résultats et son comportement puéril ne permettaient pas de fonder en lui un quelconque espoir de réussite. C’était un élève comme il y en a tant : un peu tête à claques, un peu gentil, un peu glandeur.
Un jour, pourtant, les notes d’Oscar grimpèrent en flèche. Ses résultats médiocres laissèrent place à de brillantes copies. Je le soupçonnai d’avoir triché, les premiers temps. Je l’observai avec une vigilance particulière pendant les devoirs, mais rien ne me laissait penser qu’il ne méritait pas les notes excellentes qu’il récoltait. A chaque fois que je rendais une évaluation, je voyais Oscar qui trépignait sur sa chaise, qui se retournait pour narguer un de ses camarades, avec des clins d’œil, une langue tirée ou une remarque moqueuse. Et souvent, en effet, ses efforts étaient récompensés, et sa note bien meilleure que celle de l’ami raillé.
Quand je l’interrogeai sur les raisons de son changement d’attitude, il m’avoua qu’il faisait des paris avec l’un de ses copains, et que c’était à celui qui réussirait le mieux. Plus que la soif d’apprendre, c’est cette amicale compétition qui le stimulait de manière si extraordinaire. Oscar paradait ensuite avec son dix-huit sur vingt comme un paon, inventa une danse de la victoire qu’il pratiquait dans le couloir en brandissant son devoir en guise de trophée. Et deux minutes plus tard, il faisait tournoyer ses clés.
 
 
L’année scolaire qui suivit, Oscar ne comptait plus parmi mes élèves mais je le croisais souvent dans les couloirs. Il répondait aimablement à mon bonjour, souriait avec cet air enfantin qui m’était devenu sympathique, tout en faisant tourner ses clés. Les rangeait en bafouillant un mot d’excuse devant ma mine réprobatrice.
De temps à autre, je parlais de lui aux collègues qui lui enseignaient désormais. Je me tenais au courant de son évolution comme de celle d’autres adolescents que je connaissais. Un jour de janvier son professeur de français me raconta, la mine triste et un brin coupable, la scène qui s’était déroulée quelques jours auparavant.
 
Ils étudiaient Antigone, de Anouilh. Ma collègue travaillait la scène où on retrouve Antigone pendue, et faisait lire les élèves, chacun devant reprendre un personnage. Elle demanda à Oscar de participer. Elève agréable, plein de bonne volonté, il était habituellement toujours partant pour contribuer à faire vivre le cours. Aussi sa prof fut-elle très étonnée devant le refus obstiné qu’il lui opposa. Elle eut beau lui demander la raison de son attitude, essayer de le convaincre, le menacer, il demeura muet et muré dans sa résistance inflexible. Il finit par écoper d’une sanction, et ne trouva même pas le courage de protester, de se défendre. Le regard vide, le visage impassible, il attendit que les élèves passent à autre chose, que l’action se fasse. Sans lui.
A la fin du cours de français, il attendit que tout le monde quitte la salle. Seul avec son enseignante, il lui expliqua. C’est qu’il avait de bonnes raisons pour refuser de jouer la scène où Antigone pend au bout de sa ceinture, Oscar. Oui, de bonnes raisons.
Quelques jours avant Noël, pendant les vacances scolaires qui venaient de s’achever, Oscar avait retrouvé, en rentrant chez lui, sa mère pendue dans son salon.
 
Quand je le revis dans le couloir, avec ses clés qui tournoyaient dangereusement au bout de leur lanière, je n’eus pas le courage de le réprimander.
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22 janvier 2007 1 22 /01 /janvier /2007 00:24
Sarah était une jeune fille volcanique. Brune, le regard assassin, elle promenait l’agressivité et l’insolence de ses seize ans dans un collège où elle ne se sentait plus à sa place. Dès les premières heures de cours, je la remarquai. Elle fixait sur moi des yeux qui lançaient mille malédictions, et ne supportait aucune remarque.
Les premiers temps, elle était assise à coté de Momo, son petit ami du moment. Ils se susurraient des mots doux à l’oreille, se tenaient la main sous la table, persuadés que je ne les voyais pas. Parfois il posait nonchalamment une main sur la cuisse de Sarah. Je dus me résoudre à les séparer. Ce ne fut pas un drame puisque rapidement, leur histoire prit fin.
 
J’étais débutante, et elle le sentait bien. Elle faisait tout pour me déstabiliser. Il n’était pas rare qu’elle interrompe mes cours pour me faire une remarque sur la manière dont j’étais habillée, ou me poser des questions personnelles.
Ainsi, je la vis une fois lever la main avec insistance. Comme elle s’intéressait habituellement peu aux leçons, je m’empressai de l’interroger pour qu’elle participe. Elle planta ses yeux dans les miens et me demanda :
-         Madame, vous avez quel âge ?
 
Une autre fois ce fut : « Vous êtes amoureuse ? ». Toujours, je répondais avec le plus grand naturel, comme si de telles interrogations étaient normales dans le contexte du collège et je reprenais le cours pour éviter que les ricanements stupéfaits des autres élèves n’achèvent de le saboter.
 
Mais rien n’égale son intervention alors que nous parlions des discriminations à l’encontre des Juifs dans l’Allemagne nazie. Les élèves, généralement très choqués de ce qu’ils apprenaient, écoutaient attentivement : les contrôles, les humiliations, les hommes soupçonnés d’être juifs que l’on déshabillait sur la place publique pour vérifier s’ils étaient circoncis…
Sarah sembla subitement se réveiller de son inertie.
-         Comment ça, circoncis ?
La bougresse ! Elle voulait que je donne plus de détails. Presque médicalement, j’expliquai. Elle ouvrit de grands yeux surpris et bondit :
-         Hein ? Mais les Arabes aussi sont circoncis !
-         Oui, Sarah, les musulmans aussi.
-         Ben… ! J’vois pas la différence, moi !
 
J’aurais pu faire un schéma explicite au tableau pour qu’elle comprenne, mais cela ne me sembla pas vraiment adéquat.
 
Sarah était totalement transportée dans sa contestation.
-         Mais non, m’dame, moi je comprends pas ! J’ai vu des bites arabes, j’ai vu des bites françaises… ! Eh ben … j’vois pas la différence !
 
Je retins le fou rire qui montait en moi. Tout de même, c’était moi la prof.
Momo, son ancien petit ami, musulman, se dévoua pour lui chuchoter une explication, mais elle l’arrêta d’une voix forte et sonore :
-         Mais non ! Moi j’ai vu la tienne, dit-elle en s’adressant à lui, et j’ai vu la sienne –en désignant un adolescent chétif manifestement non circoncis- et franchement, je vois pas !
 
Je vis l’élève montré du doigt rougir et menacer de s’évanouir tandis que trente regards ébahis, dont le mien, se tournaient vers lui.
Je ne sais même plus comment, tous, nous avons repris notre sérieux pour redonner au cours une ambiance normale.
 
A la fin de l’année, Sarah se retrouva sans aucune formation, à ma connaissance. Elle avait eu dix-sept ans dans l’année, les lycées professionnels lui avaient fermé leurs portes au vu de son dossier et de ses résultats scolaires, et il était impensable qu’elle refasse une année de troisième alors qu’elle aurait dix-huit ans l’année suivante. Ce fut avec un grand sentiment d’échec que je pensai à Sarah pendant les quelques années qui suivirent.
 
 
 
Il y a quelques mois à peine, alors que je mourrais de soif et n’avais rien sous la main pour m’hydrater, j’entrai dans une sandwicherie où l’on pouvait acheter des petites bouteilles d’eau minérale. Je m’impatientais car la vendeuse prenait son temps pour ranger des étagères, quand enfin elle se retourna et daigna s’occuper de moi, qui étais alors la seule cliente.
Soudain, j’entendis un grand cri de surprise : « C’est pas vrai ! ». Je la dévisageai d’abord sans comprendre puis la reconnus : Sarah. 
Elle n’avait plus cette lave en fusion au fond des yeux. La douceur de son regard, plus encore que les années qui avaient fait d’elle une adulte, la rendait méconnaissable. Mais c’était bien Sarah, une Sarah plus mûre, plus fine, une Sarah qui m’avait reconnue, qui semblait heureuse de me revoir, et qui m’émouvait au plus haut point par le seul fait de se trouver là, sur mon chemin, ce matin d’automne. Sa voix était posée et sereine, comme jamais je ne l’avais entendue. La fougue de l’adolescence avait cédé la place à une certaine maturité, malgré sa grande jeunesse. Elle me raconta un peu son parcours, l’enfant qu’elle avait eu et qu’elle évoquait avec tant de tendresse, et puis, comme j’étais en retard, je dus partir, non sans avoir promis de repasser la voir.
 
 
Je ne l’ai pas revue mais je garde de ces retrouvailles improbables un souvenir bouleversant. Cet avenir qui s’ouvrait sur une grande et inquiétante page blanche à la sortie du collège, ce point d’interrogation gardé en moi toutes ces années trouvaient enfin une réponse, une issue.
J’ose croire que pour les autres, les trop nombreux autres lâchés sans parachute un jour de juin, l’atterrissage a été doux, et le chemin parcouru aussi positif qu’il semble l’avoir été  pour Sarah.
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12 janvier 2007 5 12 /01 /janvier /2007 00:08
Elle était toute petite, la vieille dame. On voyait tout juste sa tête dépasser de la grande table où on l’avait installée. Heureusement, elle avait un micro qui lui permettait d’imposer sa voix fluette et couvrir les bruits d’une assistance pas toujours attentive.
Elle était sortie de sa maison de retraite pour l’occasion. Devant elle, des dizaines d’adolescents ricanants, agités, tout heureux d’avoir troqué deux heures de cours contre le discours de la vieille. Pressés de rentrer chez eux, aussi.
 
En attendant, elle discute avec d’autres petits vieux. Les adultes vont la voir, la saluent, l’encouragent, la remercient de s’être déplacée. Elle répond par un sourire.
Puis nous enjoignons les ados à se taire. Peu à peu, le silence se fait. Et elle parle.
 
C’est la voix de millions d’autres qui s’élève à travers elle. La voix des martyrs, des sacrifiés. La voix de l’Histoire.
Elle raconte.
 
Elle avait dix-sept ans. Dix-sept ans, oui, à peine plus qu’eux, ces insouciants. Elle était jeune et révoltée. Quand les Allemands s’étaient rendu maîtres de Paris, elle avait erré la nuit avec sa bande d’amis pour noircir les murs d’inscriptions diverses, d’incitations à la révolte. On ne disait pas encore résistance. Elle était donc à l’origine des premiers « tags », comme elle l’affirma non sans humour, ce qui arracha au public quelques discrets gloussements.
Et puis l’action s’était intensifiée, avec la création des premiers réseaux, les contacts, les liens qui se tissent, les actions coordonnées pour plus d’efficacité. Plus de risques aussi. Elle a raconté l’arrestation, son premier amour fusillé sous ses yeux par des soldats dénués d’humanité. Les séances de torture dont elle fut victime sans jamais parler. Et puis le camp. Ravensbrück.
 
Sa voix ne tremble presque plus alors qu’elle s’apprête à raconter la période la plus terrible de son existence. Elle fixe les enfants qui la regardent, ceux dont les grands-parents eux-mêmes sont, pour beaucoup, nés après la guerre. Puis, forte d’une expérience unique que peu de gens transmettent encore, elle se lance.
 
Ravensbrück. Un camp de concentration réservé presque exclusivement aux femmes. Elle y connaîtra l’humiliation, la faim, la soif, la maladie, la survie sauvage, mais aussi l’entraide, l’amitié, la solidarité. Les adolescents ne semblent pas bien comprendre. Ils rient quand elle raconte qu’on lui a rasé le pubis.
Là-bas, elle n’était plus ni femme ni être humain, mais une chose sans identité. Les élèves écoutent.
Il y a cette amie qui est morte dans ses bras. Celle qui a été abattue parce qu’elle n’arrivait plus à marcher. Il fallait travailler, dans le camp, et tenir le coup malgré l’harassement et la maigre soupe qu’on recevait au dîner. Sinon, on ne servait à rien, et on se débarrassait de vous. La petite vieille ne regarde plus personne. Elle semble totalement habitée par ses souvenirs, par cette autre époque qui la hante encore, qui la hantera toujours, qui devient subitement si présente, là, dans ce réfectoire déguisé en auditorium.
 
Lorsqu’elle a été libérée, elle pesait trente-cinq kilos, n’avait plus ses règles depuis des années, avait perdu toute féminité. Le temps s’est ensuite écoulé, parce qu’il le fallait bien, mais jamais elle n’a pu raconter. Parce que personne, sans doute, ne voulait entendre. Elle a élevé ses enfants sans qu’ils sachent. Elle a muré sa souffrance jusqu’au jour où, âgée et voyant revenir l’ombre d’une mort qui avait jadis été sa compagne quotidienne, elle s’est mise à parler, pour témoigner, pour dire à ceux qui ne l’avaient pas vécue ce que fut cette guerre, ce que furent ces existences détruites. Elle ne s’est plus arrêtée de parler.
 
Quand, à dix-sept heures, la sonnerie retentit, elle parlait encore.
Sans prendre la peine de dissimuler leur impatience, les adolescents attendirent l’autorisation de partir et s’en retournèrent tranquillement à leur vie d’aujourd’hui.
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4 janvier 2007 4 04 /01 /janvier /2007 00:44

Amandine avait toujours un air triste et résigné lorsqu’elle était en classe. Elle était polie, elle était aimable, mais elle ne travaillait pas, et ne venait au collège qu’une fois sur quatre. Sa vie était ailleurs.
Nous n’avions rien d’autre à lui reprocher que de renoncer volontairement à ses études. Mais elle s’en moquait, Amandine.
 
Un jour, elle a cessé de venir. Je ne l’ai plus vue pendant une semaine d’affilée, peut-être davantage. Je me contentais d’écrire son nom sur le formulaire approprié pour signaler son absence, comme il est d’usage de le faire. Et je ne pensais pas à elle, pas aux raisons qui l’éloignaient de l’école plus que d’ordinaire. C’est en discutant avec une collègue que j’entendis, au hasard d’une conversation :
-         Ah bah oui, avec ce qui s’est passé, forcément, tout le monde est secoué…
Je demandai de quoi il s’agissait. Et j’écoutai la réponse.
 
Amandine vivait dans un appartement situé au neuvième étage d’une grande tour plantée au milieu de la cité dont proviennent la plupart de nos élèves. Elle y habitait avec ses parents, son jeune frère mais aussi sa sœur, le petit ami de celle-ci et le fils que les tourtereaux avaient eu bien jeunes. Le bambin était âgé de dix-huit mois. Amandine contribuait à l’élever, comme une grande sœur. Comme une deuxième maman.
Il était beau, ce bébé, avec son visage d’ange, ses yeux en amande, son sourire gourmand, plein de vie. Il égayait le quotidien parfois terne de cette famille murée dans la grisaille francilienne, apportait soleil et joie là où règne la pluie. Dans la cité, tout le monde connaissait ses parents, tout le monde s’était pris d’affection pour ce bébé qui était arrivé presque par surprise et qui avait grandi pour se muer en un adorable petit garçon. Erigé en mascotte, il était salué, cajolé, bisouillé par les jeunes du quartier à chaque sortie. Il était l’un des leurs.
 
Il avait dix-huit mois.
 
C’est merveilleux, un enfant qui a dix-huit mois. Ce n’est plus vraiment un bébé, il commence à parler, à communiquer, il réagit, il découvre l’humour, rit aux éclats quand on ne s’y attend pas. On le regarde s’ouvrir au monde avec la fierté et le ravissement de lui avoir donné la vie.
A dix-huit mois, un enfant explore tout, aspire tout, est une véritable éponge. Il veut tout connaître, et cette soif d’apprentissage lui permet de constituer des bases sur lesquelles asseoir ses acquisitions futures. La plupart du temps.
 
Ce matin d’avril, il faisait beau. C’était un dimanche, la dalle de la cité était noire de monde. Quand le soleil se découvre enfin, on veut profiter du printemps et de ses premiers beaux jours. Les jeunes étaient nombreux à discuter accoudés à un mur, avant le déjeuner. C’est mieux que de faire ses devoirs.
Ce jour-là, j’ignore ce qui est réellement arrivé. Je ne veux pas le savoir, mais je l’ai imaginé mille fois, malgré moi.
 
Ce jour-là le petit chenapan a entrepris de grimper sur la table de la cuisine. C’est petit, dix-huit mois, il a du avoir du mal, il a du mobiliser toute la ténacité dont il disposait. J’imagine comme il a du être fier d’y être parvenu, comme on doit savourer ses premières victoires. J’entends presque le gazouillis triomphant de l’enfant qui a réussi le défi qu’il s’était lancé. Il a du se dresser sur cette table, avant de s’avancer, intrigué, attiré sans doute, par la fenêtre ouverte.
Je ne peux envisager qu’il ait pu s’approcher, se pencher. J’ai toujours l’impression que la mère va surgir, le rattraper, le mettre à l’abri en frémissant à la seule pensée du danger encouru. Que la grand-mère va débarquer. Ou Amandine. Quelqu’un.
Mais il est pourtant tombé, le petit. Neuf étages. En une seconde, toute la famille est peut-être arrivée en même temps, mais trop tard. Avec un frémissement d’horreur, je me demande, sans vouloir me poser la question, sans vouloir connaître la réponse, ce qu’a ressenti la première personne qui s’est demandé où était l’enfant, quand elle a commencé à le chercher dans l’appartement, pièce après pièce. Quand elle est entrée dans cette cuisine, avec cette fenêtre ouverte. Quand elle a compris. Qu’elle a hurlé.
 
En bas, la dalle était pleine. Tous ces témoins, ces adolescents aussi grands dans leur corps qu’ils sont fragiles dans leur tête, qui ont vu ce bébé chuter. Le bruit qu’ils ont entendu lorsque le minuscule corps a touché le sol et s’est désarticulé.
 
Le vendredi qui a suivi l’accident, les salles de classe étaient presque désertes. Les enfants de la cité avaient pris leur après-midi pour assister aux obsèques. En regardant leur chaise vide en face de moi, j’ai fait cours presque normalement pour ceux qui restaient.
Et la vie a continué.
 
Amandine est revenue deux ou trois fois au collège. Face à elle, j’avais le cœur serré dans un étau. Un jour, elle a juste cessé d’être là. Il parait que la famille a déménagé.
Dans la cité, on ne les a pas oubliés. Ces mêmes adolescents qui refusent de rendre des devoirs, de rédiger des rédactions dans le contexte scolaire ont saturé leur blog, créé à l’origine pour accumuler des photos futiles et des commentaires superficiels, de poèmes emplis d’une bouleversante émotion en hommage à cet enfant qu’ils ont vu mourir.
 
Je ne connais de lui que sa photo. Il avait un visage d’ange. Il avait dix-huit mois. Aujourd’hui, il aurait le même âge que mon fils.
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15 décembre 2006 5 15 /12 /décembre /2006 00:02

 Lire la première partie

 

 
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L’année scolaire qui suivit, L. comptait encore parmi mes élèves. Alors que des collègues se lamentaient de le retrouver, j’étais plutôt contente. C’est vrai, L. ne travaillait pas, mais il ne me gênait pas non plus. Il agit dans la continuité des mois précédents, dormait en classe, ne sortait ni stylos ni cahiers, ne rendait aucune copie et, de temps à autre, avait un sursaut d’agressivité et un « whouôôôôôô » déchirait un silence presque studieux. Les autres élèves, en fonction de leur humeur, riaient un peu ou n’y prenaient pas garde.
Une fois, j’eus une altercation avec un autre élève. Il répondait, insolent, plein de rancœur et s’avançait vers moi, prêt à en découdre. Je pris la résolution d’exclure ce garçon qui parasitait mon cours. Après les éclats de voix, les copains qui prennent partie, les menaces, les tentatives de négociation, la porte claqua. L., qui n’avait cessé de dormir pendant tout l’épisode releva un visage endormi, balaya la classe d’un regard engourdi et, manifestement furieux d’avoir été arraché à un sommeil profond, il s’écria d’une voix grave et rocailleuse : « Bande de crevaaaaards !  ».
 
La classe de L. était extrêmement pénible. Bavarde, agitée, constituée de gamins perdus, à la situation scolaire, familiale, sociale et économique extrêmement difficile. Les heures de cours avec eux frisaient l’insupportable et c’est vidée, exténuée que j’envisageais, pendant quelques instants, la reconversion.
Je m’en plaignais tellement que personne ne comprit ce qui me prit lorsque je décidai, héroïquement, de les emmener au Musée du Louvre. « Mais tu es folle, pas cette classe-là !? » me dirent quelques collègues atterrés. Si, cette classe-là. Ces enfants-là, qui n’avaient peut-être même jamais été au musée, et qui ne s’y rendraient peut-être jamais si l’école ne les y emmenait pas.
Un mercredi matin, nous voilà partis. Au fond du car, L. et ses amis écoutaient du rap et mal assis sur leur siège, dansaient à moitié en agitant les bras à la manière des chanteurs qu’ils admiraient. Arrivés devant le Louvre, nous fûmes obligés d’attendre avant de faire entrer le groupe. Deux élèves avaient quitté le rang pour se coller à de jeunes filles, des touristes qui étaient plus loin, en faisant des gestes sexuellement suggestifs. Ils furent sévèrement réprimandés, mais cela n’empêcha pas d’autres garçons de nous semer en plein musée. Je m’attendais presque à ce qu’ils essaient de voler la Joconde. Ce fut une véritable course-poursuite pour les retrouver, les rattraper, les réintégrer à leur classe. J’étais furieuse, regrettant ma belle énergie dépensée.
Soudain, je vis L. Grand, costaud, lui qui ne semblait s’intéresser à rien se tenait là, débout, les bras ballants, le regard halluciné, en train de contempler une toile du XVIIème siècle. Je l’observai un instant. Ses yeux allaient d’un détail à l’autre. Il se retenait de poser ses mains à plat sur le tableau de maître pour vérifier que ce n’était pas une illusion. Ahuri, sonné, il passa à un autre tableau, gigantesque, magnifique, et demeura figé dans sa contemplation incrédule. Je m’approchai de lui. Il ne remarqua pas ma présence.
-         Ca te plait ? lui demandai-je.
Il tourna la tête vers moi, esquissa un sourire qui mourut avant d’éclore et me dit :
-         Oh, M’dame, c’est un vrai mec qui a dessiné ça ?
Bah non, c’est un extra-terrestre, voyons ! eus-je envie de lui répondre pour le taquiner, mais je n’en fis rien, de peur de rompre la grâce du moment. Sans attendre ma réponse, il poursuivit :
-         Mais z’êtes sûre ? C’est pas une photo ?
-         Eh non, la photographie n’existait pas encore à cette époque. C’est une peinture.
-         Rhôlalaaaaaaaaaaaa ! Truc de ouf !
Et soudain, les incidents, la fatigue, le stress, l’énergie que je croyais ne plus avoir, tout cela perdit de son importance face à L. et à son émerveillement.
L., 16 ans, découvrit l’art un mercredi de mars.
 
 
Evidemment, je ne m’attendais pas à ce que L. fasse de grandes études. Cependant, quand quelques mois plus tard, j’appris qu’il ne reviendrait pas au collège parce qu’il était en prison, j’ai senti un grand vide mêlé d’un épouvantable sentiment d’échec. Je me renseignai sur la raison de cette incarcération, persuadée que le jeune imbécile avait volé une voiture, au pire braqué un commerce de quartier. Mais non.
L. était en détention pour tentative de meurtre. Pris dans une guerre des gangs tristement classique dans certains quartiers, il avait enfoncé un tournevis dans le poumon d’un autre jeune.
Rien n’excuse son acte, pas même le fait que s’il n’avait pas agressé la victime, c’est sans doute lui qui aurait été blessé, ou tué.
 
Pourtant, ce jour-là, j’ai pleuré.
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14 décembre 2006 4 14 /12 /décembre /2006 00:01

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Après mes études, sans vocation réelle, je me suis retrouvée parachutée dans un collège de banlieue. J’étais prof, je n’avais compris ni comment, ni pourquoi. Certes, j’avais passé un concours, puis une année de stage à enseigner à des bambins mignons comme tout dans un établissement tranquille, mais là, l’entraînement était fini. Je devais entrer dans l’arène.
Je me souviens de (presque) tous mes premiers élèves. Depuis, j’ai pu en oublier, leurs visages se sont superposés, les noms évanouis. Mais ceux qui, cette année-là, m’ont fait face sont encore bien présents à mon esprit.
Parmi eux, il y a L. Je pourrais lui inventer un autre prénom, le transformer pour respecter au mieux son anonymat, c’est vrai, je pourrais tout ça. Je n’y arrive pas. Derrière ce L. il y a un prénom, tout un nom de famille associé, un visage qui automatiquement me reviennent. Troquer son identité contre une façade m’empêcherait peut-être de le livrer tel que ma mémoire l’a conservé.
 
Je suis arrivée, donc. Devant moi, point d’enfants innocents armés de bonnes intentions, mais de grands dadets adolescents, des filles à la poitrine proéminente, au déhanché provoquant, au maquillage outrancier ; des garçons gigantesques, qui avaient manifestement quelques années de plus que l’âge attendu, certains imberbes, d’autres couverts d’un duvet diffus, les autres pubères depuis bien longtemps. Dans les couloirs, dans la cour, des cris, des insultes, des éclats de rire. Des bagarres parfois.
Et puis eux, et moi.
 
Dans la salle, une classe m’a impressionnée particulièrement. Les garçons avaient plus souvent seize ans que treize. Ils me scrutaient l’œil mauvais, lâchaient des ricanements, jaugeaient mon attitude ainsi que mes réactions. Parmi eux, j’en repérai un immédiatement. Il était massif, avec de larges épaules, des mains épaisses, des cuisses musclées. Debout, il me dépassait de quelques centimètres. Son regard menaçant ne me quittait pas. Il se balançait sur sa chaise avec la ferme volonté d’effrayer. Comme si son physique n’y suffisait pas, il entreprit de pousser des cris. Non pas des glapissements moqueurs pour amuser ses camarades, non. Des cris gutturaux, des grognements de monstre féroce auquel il s’évertuait par la même occasion à ressembler.
-         L., s’il te plait, tu peux cesser de te balancer sur ta chaise ?
-         Whouôôôôôôôôôôôôôôôôôôô, rugissait L. pour toute réponse.
 
Je l’ai menacé, je l’ai puni. Il ne répondait pas, marmonnait parfois, poussait son cri de guerre, la voix caverneuse. Une fois, il a jeté sa chaise à terre et s’est mis à la rouer de coups, tout en grognant avec application son « Whouôôôôôôôôôôôôôôôô » caractéristique. Ce déchaînement de violence était déroutant, mais étrangement L. cessa dès lors de m’impressionner. J’établis un plan d’action. L. comme ses camarades finirent –presque- par être domptés et les mois passant, je m’attachais à eux.
L. ne rendait jamais une copie. Lors des contrôles, il regardait à droite, à gauche, essayait de distraire ses camarades puis, constatant que c’était peine perdue, il prit l’habitude, sitôt le sujet distribué, d’enfouir sa grosse tête entre ses mains et de faire un somme. Lorsqu’il partait, je ramassais l’énoncé, qui avait été laissé à l’endroit exact où je l’avais posé lors de la distribution.
Le père de L. ne comprenait pas ce que nous essayions de lui dire. Il n’en démordait pas : son fils serait ingénieur.
-         Hein, tu vas travailler, L. ? lui demandait-t-il devant les professeurs qui l’avait convoqué. Dis que tu vas te mettre au travail.
-         Mouairf, faisait L., la tête rentrée dans les épaules, l’air profondément ennuyé.
Et père et fils partaient sans croire à leurs promesses, laissant une équipe pédagogique persuadée d’avoir perdu son temps.
L. s’ennuyait. Pendant des mois, je ne sus pas s’il était capable d’écrire. Un jour, je lui demandai de lire et constatai qu’il ânonnait péniblement. Il suivait le texte de l’index, comme les jeunes enfants, mais au lieu de faire le clown, il se laissa totalement engloutir par l’effort que lui procurait le fait de déchiffrer le paragraphe. Les yeux fixés sur les phrases, totalement concentré, il se mit presque à transpirer. Syllabe après syllabe. Dans la salle de classe, un silence de mort s’installa. Personne n’osait rire de peur de se faire casser la figure par un L. humilié. Je n’osais l’interrompre pour éviter qu’il se sente exclu, incapable d’exécuter une tâche simple que je demandais quotidiennement aux autres élèves. Nous l’écoutâmes donc. A la fin du paragraphe, je le remerciai pour sa contribution et passai à autre chose. En l’observant subrepticement, je perçus, plus que la gêne ou l’inconfort, une certaine fierté d’avoir été jusqu’au bout.
 
Progressivement, L. cessa de me déranger. Il venait, s’installait dans la classe. Dormait la plupart du temps, ou bien attendait calmement que le temps passe. Il était aimable, me disait bonjour, au revoir, était toujours souriant quand je le croisais dans la cour du collège ou dans la rue. Et puis, de temps en temps, quand un bruit ou un éclat de voix le tirait de son sommeil scolaire, il ouvrait un œil, retroussait une babine et lâchait un  « Whouôôôôôôô » irrité avant de se rendormir. Je continuais le cours sans plus y prêter attention.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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