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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

2 avril 2008 3 02 /04 /avril /2008 00:54

A la fac, Lydie était aussi transparente qu'un film alimentaire. Discrète, elle ne se faisait jamais remarquer. Elle aurait pu rester engluée dans la masse anonyme, mais l'autoritaire directive d'un prof mal luné nous imposa de travailler ensemble sur un exposé, lui attribuant ainsi une place de choix dans mes souvenirs.

Je fis donc connaissance de Lydie. Elle était un peu insipide, un peu anachronique aussi, avec son look étrange, ses habits défraîchis et son comportement bizarre. Ensemble nous étudiâmes avec un sérieux exemplaire. Même le vendredi soir. Même le dimanche, une fois.

La veille de l'exposé, raison ultime de notre dissonante collaboration, nous nous retrouvâmes une dernière fois pour revoir l'ensemble du travail abattu et nous assurer que tout était comme nous le souhaitions. Nous voilà donc attablées devant un café, soulagées d'être venues à bout de notre tâche, à nous laisser au bavardage léger. Lydie voulait être professeur des écoles. Elle disait encore « instit' ».

« J'adore travailler avec les enfants ! C'est sûr, je veux être instit' ! » affirmait-elle. Et ses yeux s'illuminaient. On sentait qu'elle en rêvait. Enseigner. Transmettre. Je la regardai se perdre dans une déclamation pleine de fougue. L'enseignement va mal, les élèves ne savent plus écrire. Les lacunes sont énormes. Tout le monde le sait, tout le monde le dit. Elle devait donc, elle, contribuer à lutter contre ces insupportables fléaux. C'était plus qu'un devoir pour Lydie : c'était une mission. Pas de doute.
Lydie avait le feu sacré. J'étais admirative.

 

A la fin de son discours plein d‘emphase, Lydie poussa un grand cri : « Mince ! J'ai oublié d'écrire à ma banque ! ». C'était urgent, pourtant. Ni une, ni deux, la missive ne pouvant attendre, elle s'attela à la tâche. Elle sortit une feuille, un stylo, mâchouilla sa lèvre inférieure avec une moue songeuse pour faire venir l'inspiration, puis se mit à écrire.
« Madame, monsieur... » dit-elle pour encourager la course de sa plume sur le papier. J'allumai une cigarette et la fumai avec délectation tout en regardant paresseusement par la baie vitrée. De temps à autre, je regardais Lydie, toujours absorbée par la rédaction de son courrier.
- Dis-moi, Jo?

Je sursautai légèrement:
- Oui?

Elle me fixa intensément avant de me demander :
- Le montant d'un chèque... Montant...
- Oui ......?
- Montant, ça s'écrit avec un « t » ou avec un « d »?
 

Je la considérai avec stupeur. Puis, devant son insondable désarroi et la sincérité de son interrogation, je volai à son secours :
- Eh bien, dans la mesure où il n'est pas question d'Yves, je pense qu'il vaut mieux mettre un «t».

 

L’année suivante, elle fut reçue au concours et eut la joie d’enseigner à des élèves de cours préparatoire.

Lydie m'a probablement oubliée aujourd'hui. Si toutefois elle se souvient de cet épisode, il est à parier qu'elle se demande encore qui était ce mystérieux Yves, et ce qu'il avait bien pu venir faire dans la conversation.

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25 août 2007 6 25 /08 /août /2007 02:15

Les souvenirs d’été sont, pour les jeunes gens, souvent inoubliables. Les amis d’une saison à qui l’on clame le caractère éternel d’une amitié fanée sitôt l’automne revenu, les odeurs de sel et d’embruns, les folles rigolades et les nuits blanches nourrissent pour toujours le mythe d’une jeunesse merveilleuse que cultivent les nostalgiques entrés dans l’âge mur.
Tel évènement estival est généralement rattaché à une ère bien précise :  c’était l’année où j’ai rencontré untel, l’été où nous étions à tel endroit, les vacances passées avec Bidulle et Truc.
 
Au moment où j’écris, à la fin de ces vacances qui ne ressemblent pas à un été, je me souviens avec une cuisante précision de l’année où j’ai rencontré Victor.
C’était en juillet, et c’était un vrai été. Soleil, chaleur, nuits moites étaient au rendez-vous. Le sommeil était si pénible que je me couchais le plus tard possible. Parfois pas du tout. Profiter de la fraîcheur nocturne.
Après le dîner, qui en ces temps insouciants se composait le plus souvent de quelques tranches de jambon et d’un morceau de pain, tout notre groupe – Chéri, moi-même et quelques jeunes spécimens de ma famille- sortait prendre ses quartiers à la terrasse d’un café voisin. Nous discutions alors des heures durant, commandions à boire plusieurs fois en alternant cocktails, jus de fruits et café. Tous les soirs, comme nous n’avions nulle part ailleurs où aller, faute de moyen de locomotion, nous restions jusqu’à la fermeture.
Depuis quelques jours, nous avions remarqué les deux serveurs. Ils venaient plus volontiers à notre table, plaisantaient, lançaient des œillades dragueuses aux filles célibataires présentes. Liaient connaissance.
Un soir, l’un d’eux nous proposa de sortir après la fermeture, à une heure du matin. Nous acceptâmes.
 
Victor avait une voiture. Petite mais fougueuse, rouge carmin, elle peinait à tous nous accueillir en son sein, mais nous nous serrions, nous compressions, nous aplatissions, jusqu’à ce que la portière ferme sans coincer une main ou un pied malchanceux. Pris de fou rire, nous nous empressions d’oublier l’inconfort procuré par une fesse mal assise ou un genou exagérément remonté pour nous griser des promesses festives de la nuit. La voiture filait, peut-être trop vite, avec la musique trop forte, sur des routes désertes qui semblaient n’attendre que nous. Grâce à Victor, nous avons connu des endroits magnifiques, des gens sympathiques, des moments magiques.
Nous nous sommes disputés aussi. Victor était caractériel, soupe au lait et d’une mauvaise foi exaspérante. Mais le lendemain, il redevenait un ami agréable.
 
Nous avons rencontré nombre de ses amis d’enfance. Plusieurs d’entre eux profitèrent d’un moment d’éloignement pour nous glisser discrètement à l’oreille : « Tu sais, Victor n’est plus du tout le même, il n’a plus le même caractère depuis son accident. Plus du tout. ».
Bien sûr, Victor nous avait parlé de son accident, mais nous n’avions certainement pas compris à quel point cela avait changé sa vie.
Il avait dix-neuf ans et sortait tout juste de l’adolescence. A cet âge, on sort avec ses copains, on ne pense ni à la souffrance ni à la mort. Victor était allé danser un samedi soir. Il s’est certainement beaucoup amusé. Il a du mal à s’en souvenir, alors il le suppose sans aucune certitude. Et puis, en sortant, alors qu’il marchait tranquillement, une automobile vrombissante surgie de nulle part déboula à grande vitesse et le faucha sans même ralentir.
Ce sont ses amis, témoins impuissants du drame, qui lui ont raconté. La police. Les ambulances. Le sang. Et son corps désarticulé coincé sous la voiture responsable.
Le conducteur était ivre. Flic lui-même, mais pas en service, il avait l’arrogance de celui qui a la certitude d’être intouchable et c’est avec le plus grand mépris de la vie d’autrui qu’il ordonna aux policiers venus l’interpeller : « Enlevez-moi ce corps bloqué sous ma voiture ».
Ce corps.
 
 
Victor est resté trois semaines dans le coma. C’est ce qui a occasionné les lésions du cerveau responsables des changements de personnalité constatées par ses proches. La mâchoire en miettes, il a vécu des mois avec des tiges de fer dans la bouche. Outre la douleur, il a du boire à la paille, absorber de la nourriture liquide à chaque repas, réapprendre à manger.
Il a subi plusieurs opérations, dont une avec pose de pièces de métal afin de tenir ses os en place. Cet été-là, il en avait toujours une dans la jambe. Ca le faisait rire.
 
Les étés suivants, nous le vîmes moins. Victor se fiança, trouva un autre travail. Ouvrier dans une usine quelconque. Ca lui convenait, ce n’était pas trop mal payé, et puis c’était un boulot stable. Il me racontait ça en jouant aux fléchettes dans un petit troquet sympa. Quelques jours plus tard, je lui dis au revoir et, les vacances touchant à leur fin, je repartis vers une vie plus routinière.
J’étais rentrée depuis deux jours quand le téléphone sonna. Un ami de Victor, devenu le mien, crut bon de nous prévenir. Au travail, dans son usine, Victor s’était coincé le bras dans une machine qui lui avait écrasé les doigts de la main droite. Les mêmes doigts qui lançaient si habilement les fléchettes une semaine auparavant. Il ne lui restait désormais plus que le pouce et une moitié d’index.
Il y a des gens qui ont la poisse.
 
Depuis, il s’est marié, il a eu une petite fille. Je le vois peu, mais il est à parier qu’il est très heureux. L’autre jour, nous l’avons rencontré par hasard près du café où nous avons fait sa connaissance. Il a eu l’air content de nous voir. Il m’a fait la bise chaleureusement, et a tendu vers mon mari un moignon pourvu d’un doigt et demi.
Et il souriait.
 
 
 
 
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12 avril 2007 4 12 /04 /avril /2007 10:48

Lorsque, jeune étudiante, j’ai été hospitalisée, j’ai reçu bien des visites insolites. Certaines désagréables, d’autres plus réconfortantes. Et puis il y eut celle de Sophie.
 
Elle arriva un après-midi, avec de l’étonnement dans le regard, toute surprise qu’elle était de me voir là sans énergie, la mine déconfite et le cheveu décoiffé.
Elle est gentille, Sophie, il n’y a pas à dire. Elle s’est inquiétée de mon état de santé, je lui ai résumé les circonstances qui m’avaient conduite sur ce lit d’hôpital. En plus de ses immenses yeux ronds, elle ouvrait grand la bouche pour montrer son effroi et sa stupéfaction.
-         Oh la la , ma pauvre … ! se lamentait-elle.
 
 
Nous avons parlé autant que j’en étais capable. Je trouvai la force de lui poser des questions sur sa vie, lui demander des nouvelles, écouter ses réponses sans manifester mon ennui manifeste. Subrepticement, je regardai ma montre : elle n’était arrivée que depuis une dizaine de minutes mais soudain il me sembla qu’elle avait toujours été là, accrochée à ce lit auquel j’étais pour l’heure enchaînée, ponctuant les interminables minutes de « Oh la la ma pauvre ! » presque endeuillés.
 
Soudain, elle repéra la perfusion. Elle fixa son attention sur la poche suspendue dont le produit descendait au goutte à goutte jusque dans mes veines. Elle s’en approcha si près qu’elle louchait presque. Ses grands yeux bleus étaient si écarquillés que je craignis un instant que le globe oculaire ne s’échappe de son orbite. Vraiment, Sophie ne se remettait pas de ce qu’elle voyait. Elle suivit du regard et de la tête le tuyau qui descendait jusqu’à mon bras, scruta le pansement qui dissimulait l’aiguille plantée dans ma veine endolorie et demeura un instant figée dans l’ahurissement le plus complet.
Puis, remise de ses émotions, elle releva la tête, révélant son visage rayonnant. Toute émoustillée par ce qu’elle considérait comme une révélation absolue, elle m’éclaira enfin sur les raisons de son étonnement :
-         Oh la la, fit-elle en désignant la perfusion, c’est comme dans Côte Ouest ! J’en avais encore jamais vu en vrai !
 
Quand la réalité rejoint la fiction…
 
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30 décembre 2006 6 30 /12 /décembre /2006 10:29

http://fr.academic.ru/pictures/frwiki/50/250px-Bottes_7_lieues.png

Dès le mois de novembre, parfois avant, tout le monde –ou presque- s’agite, s’affaire, prépare, achète, panique à mesure que les jours passent et que le temps se réduit drastiquement. L’effervescence est dans l’air, elle est palpable. Elle émane des guirlandes qui décorent rues et magasins, des pères Noël qui escaladent les façades et enjambent les balcons, des acheteurs frénétiques qui se bousculent avec exaspération dans les centres commerciaux.
D’abord Noël. Puis le réveillon du Nouvel An, véritable tyrannie festive. Il faut faire quelque chose. Ne rien avoir prévu finit même par provoquer un sentiment de malaise, voire d’abandon au plus réfractaire d’entre nous. C’est souvent comme ça que l’on se retrouve malgré soi, sans savoir ni comment ni pourquoi, à faire la fête sans en avoir envie, à sourire niaisement à de joyeux imbéciles, à embrasser des inconnus ou des gens que l’on déteste en feignant la plus grande sincérité.
 
Voilà donc comment je me suis retrouvée à une fête organisée par des amis du frère de Chéri, voici une dizaine d’années. Le frérot, bien qu’à peine plus jeune que moi, était encore adolescent quand j’avais vingt ans. Chéri et moi étions étudiants tandis que les jeunots avec lesquels nous devions festoyer ricanaient encore sur les bancs du lycée. Je savais confusément que cela ne pourrait pas être une agréable soirée, mais cela faisait tellement plaisir à Chéri de partager ce réveillon avec son jeune frère que je n’avais pas eu le cœur à refuser.
Nous arrivâmes. L’appartement était un studio exigu. La pièce unique était toutefois assez grande pour que nous puissions évoluer et danser. Surtout, il y avait une magnifique terrasse, très grande, qui aurait pu nous offrir un peu plus d’espace si la température extérieure n’avait pas été glaciale.
Sitôt arrivés, le maître de maison nous pria de retirer nos chaussures. Cela me déconcerta. Vêtue d’une ravissante robe noire, je me sentis soudain toute nue sans mes bottes. C’est avec regret et un zeste de contrariété que je les laissai dans la salle de bains où étaient entreposés les souliers – en majorité des baskets et des Doc marten’s.
Nous fîmes la conversation, sirotâmes des jus de fruit, un peu d’alcool. Je m’ennuyais ferme. Les adolescents plaisantaient, parlaient de leurs profs, et ceux qui en avaient évoquaient leurs projets futurs. Ils étaient à mille lieues de notre quotidien universitaire. Je ne les blâmais pas : c’est moi qui m’étais trompée de soirée. Le regard indulgent, j’observai ces grands enfants se trémousser.
Les choses se gâtèrent lorsque le premier verre d’alcool fut renversé. Horrifié, celui qui prêtais le studio poussa un hurlement de désespoir : « Ma moquette ! », ce qui provoqua le fou rire des plus saouls. Les consciencieux et les solidaires s’affairèrent pour limiter les dégâts et atténuer la large tâche qui maculait le sol. Malheureusement, les incidents se multiplièrent, entre verres renversés, reproches et disputes. Les adolescents continuaient à vider leurs verres et à les remplir sans compter, sans se soucier de rien. Après tout, c’était le réveillon du Nouvel An !
La musique devenait répétitive, plus personne n’était en état de soutenir une quelconque conversation et les rares convives restés sobres n’avaient rien à dire.
Chéri et moi ne cessions de bailler mais, sans voiture, il nous fallait attendre l’aube pour pouvoir nous extraire de cette triste fête. Alors que les minutes s’égrenaient, un jeune fit irruption dans la pièce unique, partagé entre l’effroi et le fou rire, et demanda : « A qui sont les bottes noires ? ».
Sur le moment, je ne réagis pas.
-         Mais tu as des bottes noires ! me fit Chéri.
-         Oui, c’est peut-être à moi, confirmai-je.
-         Ah….parce qu’il y a Michel qui a dégueulé dedans.
 
Horrifiée et incrédule, je le fis répéter :
-         Comment ça, il a dégueulé dedans ?
-         Bah, elle est pleine de gerbe, quoi.
Un saut à la salle de bains me fit prendre conscience des dégâts. Ma botte noire, ma si jolie botte était emplie d’une substance informe, granuleuse et nauséabonde. Incommodée par l’odeur pestilentielle, je me sentis soudainement prête psychologiquement à traverser Paris nu-pieds malgré un froid polaire. Tout, plutôt que de glisser mon pied dans cette botte, devenue le réceptacle de l’immonde vomissure.
Finalement ce fut Chéri qui, pris de pitié, se dévoua pour nettoyer la botte. Au petit matin, pleine d’appréhension et de dégoût,  je la chaussai.
 
Depuis, les réveillons de la Saint Sylvestre auxquels on assiste sans joie, presque par obligation, juste pour « faire quelque chose »  ont pour moi les infects relents du vomi d’autrui.
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18 décembre 2006 1 18 /12 /décembre /2006 00:10

http://4.bp.blogspot.com/_ZV89_KQLu1g/TTsf3e0R02I/AAAAAAAACIE/CK1thLFllkI/s1600/HOPITAL+EN+DANGER.jpg

L’hôpital, c’est sinistre. Ca sent la maladie, ça sent la mort, ça pue la tristesse et la désolation. Il y a de nombreuses années, la malchance m’y a conduite.
 
Sabine, ma grande amie de l’époque, a décidé pour me réconforter de venir me rendre visite en amenant avec elle deux personnes que j’exécrais profondément (et elle le savait) : Marianne et son petit ami. Ce dernier était un grand costaud blond, le crâne tondu, la nuque épaisse, au regard de bovidé. Aussi futé qu’un tonneau de bière, il était en outre adhérent d’un parti d’extrême droite pour lequel il militait activement. Quand on a une tension artérielle à 7 et une température corporelle qui flirte avec les 41 degrés, que la nausée nous envahit tout comme l’impression que rien ne peut exister en dehors de cet hôpital et de cette souffrance, c’est exactement l’être que l’on rêve d’avoir face à soi.
Il était là, pourtant. S’est planté devant moi avec un sourire niais. Marianne, plus en retrait, s’appuyait tantôt sur une jambe, tantôt sur l’autre, ne sachant quelle posture adopter. Sabine, pas gênée du tout, me considérait avec un ennui manifeste, ne comprenant sans doute pas pourquoi je ne sautais pas de mon lit d’hôpital pour aller faire les boutiques avec elle.
Devant mon silence -quelle poisse, les gens malades !- elle entama la conversation avec ses deux amis. Sabine évoquait sa prochaine sortie en boîte et décrivit à Marianne le joli haut qu’elle porterait à cette occasion. Puis elle fouilla dans son sac à main en disant : «Attends ! » avant d’en sortir le tee-shirt en question d’un air triomphal. Elle le plaqua sur son torse, imaginant déjà les lumières des stroboscopes et l’odeur de la fumée de cigarette sur ses cheveux. Radieuse, elle se tourna vers moi qui la regardais, incrédule, pour me poser la question la plus adéquate en de pareilles circonstances :
-         Alors, alors ? T’en penses quoi ?
 
 
 
Puis l’ami de Marianne crut bon de me faire la conversation. Je le voyais depuis quelques minutes déjà me scruter avec un inquiétant intérêt. Soudain, inspiré, il me demanda avec un drôle de rictus :
-         Tu vas mourir ?
J’ouvris de grands yeux emplis de surprise et d’effroi. Il enchaîna :
-         Tu sais qu’il y a une morgue, en bas ?
Il partit alors d’un rire gras qui le rendait encore plus cruel qu’il n’était imbécile.
Inquiète quant à la maladie dont j’étais atteinte, presque à l’agonie, je ne trouvai pas la force de répondre ni celle d’intimer à l’intrus l’ordre de déguerpir. Fort heureusement, Sabine s’éclipsa quelques minutes plus tard, entraînant avec elle les deux fachos dans son sillage.
 
Depuis, je me suis rétablie.
Notre amitié, non.
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13 novembre 2006 1 13 /11 /novembre /2006 01:22

http://www.urvoas.org/wp-content/uploads/2007/06/dallenogare.jpg

Lorsque j’étais étudiante, j’aimais me promener dans les rues de Paris, errer dans le quartier latin. J’aimais aller à la bibliothèque universitaire, entrer dans les librairies, caresser les livres que j’aurais aimé acheter pour finalement repartir les mains vides. J’appréciais ces rues malgré leur grisaille, je me nourrissais de cette ambiance si particulière. Pleine de vie et de vies. Je sentais l’effervescence intellectuelle qui régnait là, les étudiants chargés de classeurs qui pensaient en même temps à leurs examens, à leur nouvelle vie amoureuse et à la prochaine soirée entre amis. Je m’asseyais dans les cafés et commandais un expresso tout en rêvassant, perdue dans la contemplation des passants. J’admirais même la pluie qui tombait en fines gouttes et faisait fuir les touristes et les pressés, dont beaucoup se protégeaient en rabattant simplement leur capuche sur la tête.
Le quartier latin, c’est aussi les familles fraîchement immigrées, venues de l’Est, assises sur les grilles du métro pour se réchauffer. Les enfants jouent avec les emballages cartonnés du fast food du coin en se blottissant contre les jupes de leur mère, les plus grands s’entraînent à l’accordéon avant de s’engouffrer dans le métro. Plus loin, un vieillard édenté et malheureux comme les pierres fixe un point dans le vague avec une expression résignée, la main tendue, comme figée. On le frôle, on trébuche presque sur cette main qui empiète sur le trottoir. La petite boîte posée à ses pieds ne contient que quelques pièces.
Les voitures vont et viennent. Les klaxons, les bruits des moteurs, les bus complètent ce décor qui fut mon quotidien pendant tant d’années. Où je me revois rien qu’en y pensant.
 
Au milieu, là, il y a moi. Personne ne me voit tout comme je ne vois personne. Je croise dix, cent personnes, mais je suis incapable de retenir un visage, un regard. Et soudain, il y a ce garçon au sourire bienveillant qui m’arrête. Quelques gouttes de pluie tombent, je fronce les sourcils mais l’écoute. Il sourit toujours. Me montre des cartes postales, très jolies, sur lesquelles on peut voir un joli dessin, l’œuvre d’un artiste débutant sans doute. Je lui rends poliment son sourire tout en consultant ma montre. Il ne se laisse pas démonter et, bien décidé à capter mon attention, se lance dans une présentation accrocheuse :
     -   Bonjour, je vous demande cinq minutes. Voilà, avec des amis étudiants nous avons monté une association … .
Je l’écoute, un peu mal à l’aise. Je comprends qu’il vend ses cartes postales, que je n’en ai que faire, que je n’ai pas d’argent, qu’il va falloir lui dire non, qu’il est charmant et que je suis en retard. J’attends qu’il reprenne sa respiration et je m’engouffre dans cette pause salutaire.
-         Je suis désolée, lui dis-je en compatissant sincèrement, mais je n’ai pas d’argent sur moi …..
 
Je ne finis pas une explication qui meurt sur mes lèvres. Il change de regard. Avale son sourire. S’étouffe avec. Me fixe avec dureté. Nos regards se rencontrent un long moment.
-         Connasssssse, siffle-t-il avec mépris.
 
Puis il tourne les talons. Je reste là, sous la pluie qui s’est intensifiée. Je me retourne pour vérifier que je ne l’ai pas inventé. Non, il est bien là. Devant un autre passant, le voilà qui brandit ses cartes, les décris, le sourire aux lèvres. Il a remis son masque.  Médusée, je reprends ma route d’un pas lent et abasourdi. J'observe mieux les visages, je les trouve fermés, tristes, hostiles parfois.
 
Tout le monde porte un masque et la plupart l’ignore.
 
 
Photo dallenogare
 
 
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10 novembre 2006 5 10 /11 /novembre /2006 20:20

http://tuna.senyuz.free.fr/wordpress/wp-content/gay-pride.jpg

Chris est né le 25 décembre. C’est la date de naissance qui a motivé le choix de son prénom. Comme il est plus facile d’appeler un enfant Chris que Jésus, ce fut Chris.
Chris aimait beaucoup raconter cette histoire. Elevé par sa mère comme un second Messie, il avait de lui-même une haute estime, en même temps que la volonté de ne pas décevoir. Ce que sa maman pensait de lui était primordial, et il avait probablement grandi avec cette obsession de coller aux désirs maternels.
Etudiant à Paris, il habitait avec son frère loin du cocon familial. C’est lui qui tenait la maison, qui faisait le ménage, passait la serpillière, avec un soin qui n’avait rien à envier à celui dont fait preuve la plus maniaque des ménagères.
Chris était beau, ce genre de beauté méditerranéenne qui ne laisse pas les filles insensibles. Il avait un sourire enchanteur mais n’abusait pas d’un charme qu’il méconnaissait lui-même.
 
Nous nous entendions bien. Il lut avec intérêt les romans que j’avais écrits, adolescente, fut même franchement emballé par l’un d’eux et m’encouragea à faire, une énième fois, la tournée des éditeurs parisiens. Après cela, il s’essaya à son tour à l’écriture. Je me souviens de la fierté touchante avec laquelle il m’apporta quelques feuillets dactylographiés, un matin d’hiver. Je les lus attentivement, épouvantée par l’ineptie de l’histoire et le style lourd, ne sachant comment rester honnête tout en préservant sa susceptibilité et son ego.
Au fil des mois, son apparence physique évolua également. Il se laissa pousser la moustache et le bouc, ce qui lui donnait la même allure générale que mon fiancé, dont il était l’ami. Quand Chéri décida, sur un coup de tête, de tout raser, Chris n’attendit pas plus de quelques jours avant d’en faire autant. Quelques mois plus tard, Chéri renoua avec son style initial, et Chris cessa lui aussi de se raser.
 
Puis il m’abreuva de compliments sur ma tenue vestimentaire, les bijoux que je portais, mes sacs à main. Flattée, je souriais. Dans le même temps, toutefois, Chris me disait des choses troublantes :
-         J’aime bien tes mains. Ce sont plus des mains de mec, tu vois…
-         Ah oui ?  m’étonnai-je. Mais qu’appelles-tu « des mains de mec » ?
-         Je ne sais pas, je trouve que tu as plus des mains de mec … Ah mais moi j’aime bien, hein … !  ajouta-t-il pour me rassurer.
 
Bon. Je n’insistai pas. Quelques jours plus tard, il m’expliqua comme mon caractère lui plaisait. Un caractère déterminé, dur parfois. « Un caractère plus de mec, tu vois » selon Chris. Je commençai à me poser des questions.
En parallèle Chris revenait à la charge sur mes bijoux, s’extasiant sur un collier qui lui plaisait.
-         Comme j’aimerais, moi aussi, pouvoir porter un collier comme celui-là… Mais ça ferait pédé, non ? 
-         Euh… Ben c’est un collier de fille… répondis-je sans trop comprendre.
 
A partir de là, je me rendis compte à quel point l’homosexualité revenait souvent dans les conversations. Il trouvait tel garçon mignon, et insistait sur ce fait tout en cherchant une réaction de ma part. Comme il n’en voyait aucune, il finissait par être plus direct : « J’ai peur de devenir pédé, tu vois… ».
Je lui ai demandé à plusieurs reprises s’il était attiré par les garçons, mais il niait, tout offusqué d’une telle question. Il avait eu des filles dans sa vie, n’était-ce pas une preuve du contraire ?  Je n’insistai pas. Chris continuait ses allusions étranges et se débattait avec ses propres incertitudes.
Un soir, lors d’une soirée entre amis, Chris avait trop bu. Il riait sans cesse,  sautait sur des camarades étudiants et leur réclamait avec insistance des bisous en essayant de leur grimper dessus, à la manière d’un chien pressé de s’accoupler : « Allez, allez-alleeeeeeez ! Fais pas ton timide ! ». Eclatait de rire. « Oh la la, je suis gai ! » lâcha-t-il subitement avant d’enchaîner : « Gay. G-A-Y ».
C’était dit.
 
Je ne sus jamais avec certitude si Chris était ou non homosexuel. Je sais simplement qu’il n’assumait pas pleinement ses désirs, et qu’il essayait de se les dissimuler à lui-même. Son malaise était devenu évident. Il dut comprendre que je l’avais remarqué et identifié pour me fuir avec autant d’application.
Quand je l’interrogeai sur les raisons de son attitude glaciale à mon encontre, de la distance qu’il avait mise entre nous, il me regarda d’un air méprisant que jamais auparavant je ne lui avais connu et me dit avec un dédain tout aussi inattendu : « Tu vois, j’ai évolué ». 
 
Je l’espère pour lui.
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4 novembre 2006 6 04 /11 /novembre /2006 21:00
 
Florent était un sportif. Il en avait le look, il en avait les muscles, il les exhibait avec fierté. Florent se voyait probablement beau comme un dieu et sexy en diable, comme le laissait à penser la lueur de fierté qui s'allumait au fond de ses yeux lorsqu'il discutait avec une fille. En réalité, il était petit et trapu comme un crapaud.
Florent, qui plus est, était persuadé de son intelligence. Non seulement il se croyait doté d'un corps d'éphèbe, mais il jouait les intellectuels. Etudiant, qu'il était.
Il préparait un concours pour devenir enseignant. Un de ces concours pour lesquels il faut mettre sa vie entre parenthèses, ingurgiter des quantités impensables d'écrits et de références académiques, devenir le plus brillant des érudits : tout ce qui constitue le bagage indispensable pour ensuite enseigner à des adolescents de banlieue hostiles et pratiquement analphabètes.
 
Florent portait, hiver comme été, un bandeau au poignet. Très absorbant. Pour aller à la fac écouter des cours soporifiques ou lire à n'en plus finir dans les bibliothèques universitaires, c'était assez étonnant. Aussi étais-je persuadée que Florent, athlète dans l'âme, arborait cet accessoire comme d'autres portent une casquette ou un survêtement de marque : pour le look.
 
Florent n'était pas mon ami, bien qu'il l'ait peut-être pensé. Nous étions amenés à nous côtoyer, c'est vrai, mais très vite sa présence me pesa terriblement. Il ne me fit rire qu'une fois, mais resta par la suite convaincu de son irrésistible humour. Il multipliait donc les plaisanteries vaseuses et guettait la réaction de l'auditoire, lequel, poli, riait avec crispation pour signifier qu'il avait compris l'intention drôle avant de reprendre un air sérieux plus propice à l'étude. Florent ne voyait rien. Il riait avec nous avant de lever son avant-bras mécaniquement, comme s'il faisait un bras d'honneur, et s'essuyait le front avec son bandeau de poignet en riant de toutes ses dents.
Les mois passèrent. L'hiver fit place à l'automne. L'échéance du concours approchait. Florent portait toujours son bandeau, faisait des blagues, riait puis brandissait son avant-bras avant d'éponger son visage d'un revers de la main.
Le concours eut lieu. Dans l'attente des résultats puis des oraux, nous continuâmes fébrilement à réviser. Florent passait des heures à la bibliothèque, sérieux, motivé. Il restait plongé dans ses livres des heures durant, les décortiquait, les recopiait, les apprenait. Epongeait son front.
Puis vint le printemps, et avec lui, une certaine douceur des températures. Florent arbora des tee-shirts moulants, et à mesure que le mercure grimpait, il s'accessoirisait davantage. Il passa à deux bandeaux : un à chaque poignet. Il se frottait de crème solaire dès les premiers rayons, pour protéger sa peau fragile. Et il s'épongeait compulsivement le front.
 
Le mois de mai fut moite, puis franchement chaud. Nous travaillions désormais dans l'optique des oraux, qui nous faisaient peur. Nous essayions de nous réconforter comme nous pouvions et Florent, fort de l'expérience que lui conférait l'échec cuisant subi l'année précédente, me dispensait moult conseils aussi fastidieux qu'inutiles. Ses phrases étaient ponctuées du geste qui lui sera désormais éternellement associé : l'avant-bras levé, le poing à demi fermé face au nez, pivotement du coude, remontée de cinq centimètres, épongeage. Au mois de juin, il innova : il épongeait une fois avec le poignet droit, puis une seconde fois avec le poignet gauche. J'étais de plus en plus fascinée par son insolite chorégraphie et le regardais, incrédule, pendant qu'il procédait à l'absorption systématique de sa sueur. Il s'en aperçut, et bien loin de deviner la véritable raison de mon intérêt, je le vis esquisser un demi-sourire en me jetant une oeillade gourmande.
Dès lors, je ne pus détacher mon regard de Florent, toute troublée que j'étais par la production insensée de ses glandes sudoripares. Elles ne pouvaient qu’être hypertrophiées, subir un dysfonctionnement d'origine hormonale, que sais-je ? Plus il faisait chaud, plus Florent jouait du poignet. Ses bandeaux ayant rempli leur mission, il lui arrivait même d'en changer en cours de journée. Plus il s'essuyait plus j'étais fixée sur lui, presque sous hypnose.
 
Le dernier jour de l'année universitaire, alors que la série d'oraux qui mettait fin à notre labeur venait de s'achever, tous les étudiants concernés déjeunèrent ensemble. Soulagés par la pression retombée bien qu'inquiets par l'attente des résultats, nous faisions état de nos doutes et craintes. Florent, lui, n'avait que des certitudes. Il ne pouvait qu'avoir réussi, et c'est sans modestie ni compassion aucune qu'il qualifia de lamentable échec  la prestation d'un camarade –qui fut lauréat du concours cette année-là, contrairement à Florent.
Pendant le repas, nous avions tous chaud et tout le monde transpirait abondamment dans le restaurant non climatisé. Nous nous plaignions de la chaleur et Florent devait être sur le point de se déclencher des tendinites aux deux bras tant il s'épongeait. Mais voilà : il fallait qu'il mange. Manger ou éponger, il faut choisir. Entre deux bouchées, les pores de sa peau continuaient inlassablement leur production, et je vis ce que jamais je n'avais vu auparavant : des gouttes, de grosses gouttes bien rondes, d'aspect presque charnu si elles n'avaient été liquides, perlaient dans un alignement parfait. Bien loin de se dissoudre pour former un film humide à la surface de sa peau, comme cela arrive chez presque tout le monde, elles demeuraient ainsi, défiant insolemment les lois de la pesanteur. Le front de Florent était couvert de grosses gouttes de sueur hérissées à l'horizontale. Tandis qu'il mâchait, qu'il parlait, je m'attendais à tout instant à les voir se briser et couler en cascade sur l'arête de son nez, mais non. Au contraire elles ne cessaient d'enfler, d'enfler encore, grossissaient comme une bulle de chewing-gum sur le point d'exploser. En face de lui, je luttai contre le réflexe de me protéger de la main tant je craignais d'être puissamment éclaboussée.
Florent, d'un revers de la main, mit fin à cette excrétion pléthorique.
Je n'avais plus faim.
 
Il est des êtres incongrus qui, dotés d'une exceptionnelle particularité, nous marquent de manière indélébile. Je n'oublierai jamais Florent et ses gouttes, tout comme je sais qu'il a marqué durablement les esprits de tous ceux qui ont assisté à son explosive sudation.


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