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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

4 mars 2007 7 04 /03 /mars /2007 00:00

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Sophie était de ces filles aux formes généreuses qui aguichent les hommes et n’en sont pas peu fières. Elle était plutôt jolie, mais avec un visage que l’on s’attend davantage à voir sur une poupée de porcelaine que sur une femme de chair et de sang : de grands yeux bleus, des joues charnues et roses, une bouche ourlée et gourmande, une vacuité certaine dans le regard. Adolescente, elle rêvait du grand amour et s’imaginait le trouver à chaque instant. Un garçon lui souriait ? Il était fou d’elle. Un autre la draguait ? Il projetait sans doute d’en faire sa femme.  Si elle prenait le bus, elle lisait dans le regard du conducteur la promesse d’une folle histoire. Cette dernière lubie m’a marquée. Sophie me téléphonait, après des heures passées assise, à l’arrêt, à attendre, bus après bus, le chauffeur convoité. Quand enfin il arrivait, elle montait dans le bus jusqu’au terminus, avant de se ruer sur son téléphone pour me faire le fidèle compte-rendu de ses aventures :
-         Oh la la, quand je suis montée dans le bus je lui ai dit bonjour, et il m’a regardée, tu vois, il m’a dit « bonjour », mais avec un truc dans le regard… ! C’était comme si que…
La semaine suivante, elle avait un autre objectif : voir la main gauche de l’élu afin de savoir s’il était marié ou non. Alliance ou pas d’alliance ? Telle était la question qui occupait totalement l’esprit de Sophie. Finalement, il n’en portait pas. Cela ne changea rien.
Et puis elle oublia ce bel inconnu.
 
Une autre fois, elle s’enticha d’un garçon du lycée. Il était gentil, il était intéressé par elle. De ce fait, elle se montra intéressée par lui. Le rapprochement survint lors d’une séance de cinéma entre amis, un samedi après-midi. Elle en sortit le feu aux joues, le sourire aux lèvres et me susurra discrètement, victorieuse : « Il m’a embrassée ! ».
Déjà, pour leur premier baiser, il avait choisi la pénombre du cinéma pour se soustraire aux regards indiscrets. Dans les jours, les semaines, les mois qui suivirent, il n’eut envers Sophie aucune des manifestations de tendresse que l’on a envers la fille avec laquelle on sort. Dans la cour du lycée, il lui faisait quatre bises chastes sur les joues. Comme il me les faisait à moi, sa camarade de classe. Rien n’indiquait qu’il y avait entre eux des relations toutes particulières. Pourtant, chaque mercredi à la sortie des classes, ils prenaient ensemble le même bus et descendaient au même arrêt. Allaient chez lui. Là, leurs corps se retrouvaient, fusionnaient. Elle me racontait ses expériences avec une pléthore de détails. Pourtant, le lendemain, devant ses amis, le jeune homme feignait la connaître à peine. Sophie ne comprenait pas son attitude et cherchait des réponses : « Mais pourquoi il est comme ça ? Je l’aime, moi ! D’ailleurs, quand nous aurons des enfants... » Et elle partait dans des rêveries irraisonnées.   
Je l’écoutais. Je n’osais lui dire ce qu’elle ne voulait pas voir. Quand elle comprit qu’il lui échappait, sans avoir su qu’il n’avait jamais été à elle, elle lui écrivit des poèmes déchirants de sincérité, dégoulinants de mièvrerie. Comme quelques mots sur le papier ne produisaient pas, selon elle, l’effet escompté, elle préféra les lire à haute voix et les enregistrer. A la récréation, elle lui glissa furtivement une cassette en lui chuchotant mystérieusement : « Tiens, tu écouteras ça quand tu seras seul ».
Lui, interloqué, la regarda s’éloigner sans comprendre. Quand enfin il écouta les déclamations de Sophie, il en fit profiter tous ceux qui, dans son entourage, étaient dans la confidence. Il pouffait tout en guettant nos réactions.
-         Elle est folle, c’te fille ! s’esclaffait-il. Ecoute ça ! Elle a enregistré ce truc dans un parc ! On entend même les oiseaux !
Et il partait d’un irrépressible fou rire, avant de singer l’amoureuse transie : « Je t’aime, cui-cui, je t’aime, cui-cui-cui ». Et il riait, riait, riait jusqu’à ne plus respirer. Son visage était rouge vermillon lorsque, à bout de souffle, il reprenait son sérieux. 
Régulièrement aussi, elle lui écrivait des lettres. Elle profitait de la récréation pour lui remettre la missive cachetée. Je la voyais traverser la cour avec son enveloppe à la main, puis la lui donner en lui glissant un "Tiens, tu liras quand tu seras seul"  tantôt enjôleur, tantôt pincé selon son état d'esprit.
 
Puis elle finit par se lasser. A moins que ce ne soit lui. Il expliqua à l’un de ses copains que même pour la bagatelle, elle le fatiguait. Cela ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd. Emoustillé par les récits des torrides mercredis, qu’il avait avidement écoutés, il entreprit de courtiser la demoiselle. Celle-ci ne tarda pas à voir en lui son nouveau prince charmant. Avec lui aussi, c’était le mercredi.  Sauf qu’il habitait beaucoup plus loin. C’était moins pratique, cela lui laissait moins de temps pour faire ses devoirs. Mais chaque semaine, elle répondait présente au rendez-vous hebdomadaire et suivait son nouvel amant sans s’offusquer du fait que le matin même, comme la veille et l'avant-veille, comme son ami avant lui,  il lui avait simplement fait la bise. Parce qu’être avec une fille comme elle, ça ne s’assume pas devant les autres jeunes. C’est quelque chose que l’on cache, des soupirs que l’on réserve au secret de sa chambre. Sophie ne comprenait pas. Elle se sentait flattée, imaginait que ce garçon se pâmait en secret depuis des mois et avait supporté dans l’affliction de la savoir amoureuse d’un autre.
Le soir après les cours, les deux compères riaient. Ils parlaient d’elle, comparaient leurs expériences, se demandaient : « Elle fait ça avec toi, aussi ? ». J’assistais à leur fraternelle compétition et j’avoue qu’il m’arriva d’en rire avec eux. 
 
Sophie, elle, n’a jamais douté qu’elle avait marqué leur vie à jamais et qu’elle demeurerait pour eux un impérissable souvenir. C’est sans doute vrai, mais probablement pas de la manière qu’elle croit.
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9 janvier 2007 2 09 /01 /janvier /2007 00:18

http://cdn3-jadeincltd.netdna-ssl.com/130735/chaussures-compensees-femme-achat-vente-de-chaussures-pu-high-heeled-shoes.jpg

Sabine, dont vous pouvez relire les aventures ici et , ne disposait, à dix-sept ans, que de peu d’argent. Ses parents s’en sortaient comme ils pouvaient, parfois pas trop bien. Et elle, elle aimait la mode, les fringues, le maquillage, les jolies chaussures. Alors elle a fait le choix de voler ce qu’elle convoitait.
Pour les habits, le maquillage, ce n’était pas trop difficile. En revanche, cela se compliquait pour les chaussures. Comment dérober une paire de souliers ? Après avoir tourné et retourné la question dans sa tête, analysé le problème sous toutes les coutures, elle trouva. Il suffisait de franchir le seuil du magasin avec la paire choisie aux pieds. C’est déroutant de simplicité, d’évidence, mais il fallait y penser. Sabine avait le chic pour trouver des solutions de ce genre.
 
Le jour où elle mit en pratique sa théorie restera à jamais gravé dans mon disque dur à souvenirs. Nous étions toutes les deux. Je plaide coupable. Oui, je savais ce qu’elle allait faire, ce qui fait de moi sa complice.
Nous arrivâmes toutes les deux dans la boutique d’une enseigne à large diffusion nationale. Nous avons fureté, observé les modèles, commenté la forme du talon des uns, les détails des autres, avant qu’elle ne craque pour de ravissantes chaussures à talons, noires, en daim.
-         Ooooooh, elles sont trop belles celles-là ! s’exclama-t-elle avec envie.
Elle enfila un pied dedans et constata que cela lui allait à ravir. Sabine continuait donc à s’exclamer jusqu’à ce que ses cris de joie attirent l’attention de la vendeuse. Aimable, presque obséquieuse, celle-ci lui demanda :
-         Vous voulez que j’aille vous chercher l’autre pied ?
-         Oh oui, s’il vous plait, répondit Sabine.
 
La vendeuse s’éloigna, ouvrit une porte et descendit les escaliers qui menaient à la réserve. Comme les choses semblaient se préciser, je demandai à Sabine : « Sérieusement, tu ne vas pas le faire ? »
-         Je ne sais pas, douta-t-elle.
 
Mais déjà la vendeuse revenait avec la boite dans les mains et un large sourire sur le visage. Elle la déposa aux pieds de Sabine et la pria de chausser chacune des deux chaussures pour s’assurer que la taille convenait. Mon amie s’exécuta. Elle fit quelques pas dans le magasin, sous le regard de la vendeuse qui attendait confirmation de son choix. Cela dura bien cinq minutes. Sabine était maintenant rouge écarlate et bafouillait : « Euh.. je ne sais pas… Ca a l’air un peu grand, mais je ne suis pas sûre ». Et elle se remettait à arpenter la boutique.
Soudain, quelqu’un entra dans le magasin. Une lueur d’espoir traversa les yeux de Sabine. En s’occupant d’un autre client, la vendeuse allait certainement s’éloigner suffisamment pour qu’elle puisse se sauver sans être immédiatement repérée.
Effectivement, cela se passa ainsi dans un premier temps. La charmante dame qui s’était occupée de nous se dirigea vers la nouvelle cliente et se lança dans une conversation avec elle. Sabine jeta des regards inquiets vers al porte de sortie. On sentait toute son indécision, ses craintes péniblement mises en compétition avec un culot pourtant bien actif. L’hésitation fut de trop : déjà la vendeuse revenait vers nous. Son sourire avait disparu : elle commençait presque à s’impatienter devant l’absence de décision.
-         Alors, vous les prenez ou non ? demanda-t-elle.
 
Sabine expliqua que les chaussures lui plaisaient beaucoup, mais qu’elle avait l’impression que c’était un peu large à gauche.
-         Vous voulez essayer la taille en dessous ?
-         Non, non, parce qu’à droite c’est parfait.
-         Vous voulez essayer avec une semelle ?
-         Ah, oui, excellente idée, répondit Sabine, consciente aussi qu’elle devait saisir cette dernière chance sans tergiverser. 
 
La fille du magasin s’en alla et fut un long moment occupée à chercher la taille de semelle adéquate. Sabine ne demanda pas son reste et s’en alla en courant. Je la vis franchir la porte, médusée de constater qu’elle avait osé passer à l’acte. Elle détala en un rien de temps et je la revois encore, avec sa jupe et les chaussures à talon qu’elle venait juste de voler, courant à tout rompre dans la rue noire de monde, obligée de slalomer entre les passants pour ne pas se laisser ralentir.
Dans la boutique, tout était calme. Quand la vendeuse revint, je fis mine de m’intéresser à des bottes posées plus loin. Je l’observai à la dérobée et la vis qui cherchait Sabine du regard. Surprise, elle vint vers moi :
-         Où est votre amie ? me demanda-t-elle.
-         Oh, dis-je en affectant un air naturel, elle ne doit pas être loin.
J’entrepris de la chercher, en balayant l’espace alentour du regard. Je feignis la surprise en ne la voyant pas :
-         Oh mais c’est bizarre, elle était là il y a deux minutes.
 
La vendeuse s’étonna avec moi et attendis, sans sembler comprendre. Elle me questionna sur l’identité de Sabine, que je ne dévoilai pas. Puis elle dut se rendre à l’évidence : la paire de chaussures s’était envolée avec la voleuse. Ne restait plus, abandonnés sur le sol, les pauvres souliers troqués contre la rutilante paire neuve.
 
C’est une Sabine exténuée que je retrouvai dans un café du quartier.
 Dans sa folle cavale, elle avait trébuché. Il n’est pas aisé de sprinter avec des talons de dix centimètres, et elle ne s’était pas entraînée au préalable pour l’occasion. Elle s’était donc étalée de tout son long sur le bitume parisien, avant de se relever tout affolée et poursuivre sa course, indifférente aux gens qui s’inquiétaient de savoir si elle s’était blessée, sourde aux élancements lancinants de ses genoux en sang. Ses collants noirs étaient déchirés : un énorme trou laissait entrevoir chacune des plaies, tandis que les mailles filées zébraient le reste de ses jambes.
 
Mais l’essentiel, c’est qu’elle avait ses chaussures, même pas abîmées dans l’accident.
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22 décembre 2006 5 22 /12 /décembre /2006 00:02

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Kathy n’avait de féminin que le prénom et une opulente paire de seins. A l’âge de quatre ans, quand toutes les petites filles jouent à la poupée, Kathy, elle, pleurait quand on la mettait en jupe. Une fois, elle en avait même brûlé une, manquant ainsi de mettre le feu à tout l’appartement familial. Elle nous racontait cet épisode avec des éclats de rire dans la voix. Et on souriait.
Kathy avait douze ans. Nous étions dans la même classe de CM2.
 
Elle jouait toujours, et exclusivement avec les garçons de la classe, allant même jusqu’à devenir le leader de la bande. Quiconque la rencontrait la prenait pour l’un d’eux. Un jour, lors d’une sortie scolaire, un intervenant extérieur se méprit sur son sexe. Cela la fit rire plus que cela ne la gêna. Quelque part, je la soupçonne de s’être sentie flattée de cette erreur. Au fond d’elle, elle savait que la nature, qui fait pourtant si bien les choses d’ordinaire, s’était trompée la concernant. Elle se sentait coincée dans un corps et dans une identité sexuelle qui n’étaient pas les siens.
Bien sûr, l’adolescence lui apporta ses premiers émois amoureux. Bien sûr, seules les filles lui plaisaient. Celles qu’elle rencontrait pour la première fois n’y voyaient que du feu. Kathy mentait sur son prénom, portait de larges pulls pour camoufler sa poitrine et le tour était joué. Elle nous menaçait tous d’une vengeance terrible si nous faisions la moindre gaffe. L’appeler par son prénom devant une conquête, par exemple. Ou parler d’elle au féminin.
 
Même ceux qui la connaissaient avaient du mal à voir en elle une fille. La seule fois où je l’ai vue en jupe, c’était le jour de sa communion. Toute de blanc vêtue, virginale, je pris conscience de ses longs cils, je remarquai ses traits fins et délicats. Cette brève illusion de féminité s’évanouit dès la sortie de l’église, lorsque Kathy souleva sa longue robe dans un grand éclat de rire, découvrant le jean et les vieilles baskets qu’elle portait dessous. Nous rîmes comme si elle avait fait une bonne blague. Peut-être à elle-même.
Une autre fois –comment l’oublier ?- nous parlions d’un garçon qui me plaisait et elle me dit :
-         Oui, c’est vrai qu’il est mignon.
Puis elle se reprit, comme effrayée de ses propres mots et s’étonna à haute voix : « Oh la la, qu’est-ce qui m’arrive, je deviens pédé ou quoi ? »
 
La vie nous a fait prendre des chemins très différents, mais Kathy habitait le même quartier que moi, aussi ai-je pu suivre son évolution, de loin. Vers seize ans, elle vécut une histoire avec une jeune femme un peu plus âgée. Elle ne se quittaient plus, étaient de toutes les fêtes. Se tenaient par la main, s’embrassaient, dansaient des slows langoureusement. Pour moi qui avais toujours considéré Kathy comme un garçon, cela ne me choquait pas, mais j’entendais des murmures, des chuchotements, des ricanements. Un jour, alors que je la cherchais dans une soirée à laquelle nous étions toutes deux conviées, on me répondit : « Ah oui, Kathy… La gouine ? Elle est par là, je crois ».
 
Aujourd’hui, je ne sais absolument pas ce que Kathy est devenue. J’ignore si elle est heureuse, si elle a trouvé l’amour, si elle a choisi d’être opérée ou si elle s’est accommodée de ses seins volumineux.
Elle n’aimait pas seulement les femmes, elle ne comprenait pas pourquoi elle en était une, tellement il était évident qu’elle était en réalité un mec, un mec coincé dans ce corps outrageusement féminin.
Avec mes yeux d’enfant, je la considérais le plus naturellement du monde, et pourtant c’est sa particularité qui l’a épargnée du grand ménage que le temps fait à la mémoire.
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5 décembre 2006 2 05 /12 /décembre /2006 00:02
Sébastien avait dix-sept ans, le cheveux long et le regard de braise. C’était l’ami d’un ami, rencontré à la piscine un jour de juin. Quand je le revis quelques semaines plus tard, lors d‘une soirée d’anniversaire, nous nous rapprochâmes. Peut-être le début d’une histoire d’amour… Au téléphone, deux jours plus tard, nous nous fixâmes rendez-vous dans un parc de la capitale.
Le soleil brillait. Les températures clémentes poussaient les promeneurs à se découvrir et à arborer débardeurs et lunettes de soleil. Rapidement, je repérai Sébastien. Il était assis sur un banc, l’air décontracté, exposant sa blanche dentition dans un large sourire. Nous nous sommes promenés dans le parc en nous tenant par la main, en nous racontant nos journées. Parfois, un silence aussi gêné que gênant mettait de la distance entre lui et moi.
-         Tu veux qu’on s’assoie sur l’herbe ? proposa-t-il.
-         Oui, si tu veux.
 
Nous avions du mal à engager la conversation. Chaque sujet abordé donnait lieu à des remarques ineptes puis se tarissait rapidement. J’étais de plus en plus mal à l’aise.
Soudain, Sébastien sortit de son sac un vieux magazine tout corné à force d’avoir été consulté. C’était une publication pour adolescents, partagée entre articles sur les stars de cinéma ou de la chanson et histoires de cœur. Le regard brillant de mille étoiles, il tourna quelques pages et s’arrêta sur une photographie en noir et blanc qu’il me montra sans mot dire tout en guettant avidement ma réaction.
Je reconnus Sébastien sur la photographie. Surprise, je levai les yeux vers son visage illuminé de fierté.
-         Tu as vu comme je suis beau ? me demanda-t-il.
Interloquée par une question si directe, à laquelle je ne m’attendais nullement, je bafouillai, peu convaincante. Sébastien ne se laissa pas démonter. Il me raconta comment il était devenu mannequin, quel succès il avait auprès de la gent féminine. Puis, lassé de son propre monologue, il retira son tee-shirt d’un geste viril et tout en exhibant son torse imberbe, il me tendit un tube : « Tu peux me mettre de la crème solaire ? » Sans attendre de réponse, ils s‘allongea lascivement et attendis que je procède à l’application de la crème protectrice.
En le quittant, ce jour-là, je gardai un sentiment indéfinissable mais assurément désagréable.
 
Nous nous revîmes plusieurs fois. La conversation de Sébastien demeurait dépourvue d’intérêt et je m’ennuyais cruellement. Entre deux bâillements, je supportais des questions telles que : « Ca te fait quoi de sortir avec un mec aussi beau que moi ? »
Plus il insistait sur sa beauté et plus Sébastien me semblait laid, comme si tous ses défauts physiques étaient soudainement mis en exergue : son nez trop long, un peu bossu, sa bouche sans relief, ses yeux d’une affligeante banalité. Je compris que je ne tolérais plus son épouvantable fatuité et je cessai de l’appeler. Dans ma tête, c’était clair : lui et moi, c’était fini.
Quelques jours à peine s’étaient écoulés quand je le revis lors d’une animation locale. Des stands avaient été montés un peu partout dans la rue illuminée, l’ambiance était à la fête. Je flânais en compagnie d’amis lorsque je me retrouvai face à face avec Sébastien. Il vint vers moi et déposa un bref baiser sur mes lèvres. Je remarquai aussitôt sa lèvre fendue, boursouflée, blessée.
-         Bah alors, qu’est-ce qui t’est arrivé ?
-         C’est tout à l’heure, à l’entraînement de boxe, répondit-il avec une grimace.
Compatissante, je lui dis :
-         Oh la la, mon pauvre, ce n’est pas beau à voir…
 
Il se métamorphosa aussitôt. Ses yeux s’injectèrent de sang, la colère recouvrit son visage comme un masque haineux et il explosa :
-         Comment ça c’est pas beau à voir ? C’est pas beau à voir… ! Je suis TOUJOURS beau à voir, moi !
Vexé comme un pou, Sébastien tourna les talons et fuit le plus loin possible de moi.
 
Je ne le revis jamais.
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3 décembre 2006 7 03 /12 /décembre /2006 00:22

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Que de gens on rencontre au lycée ! Des nostalgiques, des déprimés, des instables, des rêveurs, des ambitieux… Il y en a pour tous les goûts.
Je venais d’arriver, un peu intimidée d’avoir quitté mon collège, changé de ville, perdu de vue mes anciens copains. Je discutais avec une camarade de classe quand un jeune homme vint vers nous. Je le repérai de loin : il s’avançait en se trémoussant comme sur un air de musique, dans un jeu de hanches et d’épaules étonnant. Jambe droite, jambe gauche, rotation d’une épaule, puis de l’autre. Bref temps d’arrêt avant de recommencer. On avait l’impression qu’il dansait au ralenti.
Un sourire narquois sur les lèvres, l’œil pétillant de malice, il se planta devant nous et susurra avec l’intonation grave des grands séducteurs :
-         Salut, j’ m’appelle Fabrice, j’suis un mec cool, j’suis en seconde 2.
Phrase rythmée, chantante, à laquelle il ne manquait que l’instrumental pour qu’elle devienne un refrain de rap.
 
Nous avons discuté, ri un peu, avant qu’il ne reparte, la démarche exagérément chaloupée.
Quelques jours plus tard, je le vis s’avancer vers un autre groupe de filles : « Salut, j’m’appelle Fabrice, j’suis un mec cool, j’suis en seconde 2 »  Ils discutèrent, rirent, Fabrice s’éloigna en se dandinant.
 
Fabrice était populaire. Très populaire. C’était un vrai mec cool, tellement cool qu’il fut élu délégué de la seconde 2. Lorsqu’il entama le discours de présentation qui clôturait sa campagne électorale, juste avant le vote, c’est le plus naturellement du monde qu’il dit : « J’m’appelle Fabrice, j’suis un mec cool… »
 
Des mois durant, Fabrice alla vers les uns, vers les autres, scandant son slogan. Je finissais par rire dès que je le voyais, et avant même qu’il ne s’adresse à de nouvelles personnes, je savais ce qu’il allait dire. Quand je rencontrais des élèves qui, incidemment, précisaient : « Je suis en seconde 2 » je ne pouvais m’empêcher d’entendre en voix off : « Salut, j’suis un mec cool, j’m’appelle Fabrice… »
A la fin de l’année, plus personne ne supportait Fabrice. Il oubliait les personnes au fur et à mesure qu’il les quittait. Aussi n’était-il pas rare qu’il aborde les mêmes groupes en leur chantant un « Salut, j’suis un mec cool », déjà servi la veille.
 
Il se sentait exceptionnel, unique.  Egoïste, nombriliste, les autres n’étaient pour lui qu’un informe magma constitué de faire-valoir.
 
C’est souvent comme ça, les gens trop cool.
 
 

 

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1 décembre 2006 5 01 /12 /décembre /2006 00:01
Elles étaient sœurs. L’aînée était aussi blonde que sa cadette était brune. Elles étaient plutôt jolies, plutôt sympathiques, plutôt populaires. Nous étions camarades de lycée.
Je connaissais mieux Solène, la plus jeune des deux. Nous nous passions des notes de cours quand l’une de nous était absente, prenions un café ensemble à l’occasion, rigolions bien.
Solène et sa sœur vivaient avec leur mère dans un petit appartement non loin de chez moi. Celle-ci était seule pour s’occuper de ses filles, était un peu dépressive, comme beaucoup de mères qui ont consacré leur vie à leurs enfants et qui, un jour, se rendent compte que les enfants sont grands, que le temps les a rendues plus vieilles qu’elles ne le voudraient, plus vieilles que ce qu’elles sont prêtes à accepter. Elles sont seules et le resteront quand la progéniture abandonnera le nid. Voilà ce qu’elles se disent.  
Les deux sœurs vivaient pleinement leur adolescence. Leurs histoires de cœur les poussaient à téléphoner aux copines des heures durant, à rêvasser en contemplant la lune dans le ciel, à se projeter dans l’avenir. Solène avait eu une expérience amoureuse difficile. Elle avait consenti à faire don de sa virginité à un jeune homme charmant au premier abord, pour se faire traiter comme une moins que rien sitôt l’acte achevé. Elle n’en nourrissait pas plus d’amertume que ça. Elle esquissait un sourire un peu attristé en racontant comment il lui avait jeté le linge de lit taché de sang à la figure, tout en lui disant avec mépris : « Tiens, tu me dois une paire de draps ».
Solène n’était pas rancunière. Cette aventure malheureuse ne l’avait pas poussée à se défier des hommes, et elle avait trouvé quelqu’un d’autre, un garçon qui savait, cette fois, respecter sa délicatesse et sa fragilité. Elle était heureuse. Je connaissais moins sa sœur, mais elle vivait une vie qui semblait elle aussi épanouie.
 
Un matin, ce fut l’effervescence au lycée. Tout le monde chuchotait, murmurait, s’étonnait. « Oh ! » faisaient les uns. « Ah ? » faisaient les autres. « Pas possible ! » s’exclamaient certains. Les plus émotifs essuyaient une larme.
Je m’enquis de ce qui s’était passé. On me raconta.
 
Solène était rentrée chez elle. Un soir comme tous les soirs. Un soir d’automne, quand il fait déjà nuit alors qu’il est encore tôt. Je peux presque l’imaginer, avec son sac à dos rempli à craquer, ses cahiers et sa trousse pleine des petits mots passés en classe, franchir la porte d’un appartement qu’elle trouva étrangement sombre. Je peux presque l’entendre, parce qu’elle me l’a raconté plus tard, appeler sa mère, étonnée de son absence, traverser l’appartement, pièce après pièce, sentir l’angoisse monter, le sentiment que quelque chose cloche. Jusqu'au moment où Solène entra dans la salle de bains.
 
Elle me l’a dit, je ne sais pas où elle a trouvé les mots. Elle me l’a dit sans sanglots, sans émotion apparente. Elle me l’a dit avec le regard perdu dans le vague, comme si elle parlait de quelqu’un d’autre.
Solène a trouvé sa mère électrocutée dans la baignoire, le sèche-cheveux immergé dans l’eau du bain.
 
Quelques jours plus tard, pendant la récréation, un silence inhabituel pesait dans la cour. Nous remontâmes en classe. Le cours qui suivit fut presque normal. Il fut simplement interrompu par quelques minutes de mutisme collectif. Professeur et élèves retinrent leur respiration et peut-être leurs larmes en entendant sonner les cloches de la chapelle voisine. A deux pas, à l’âge où l’on se rebelle contre la détestable autorité parentale, Solène et sa sœur pleuraient leur mère et lui disaient au revoir pour la dernière fois.
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24 novembre 2006 5 24 /11 /novembre /2006 12:34
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La cour de récréation du lycée, c’était le catalogue meetic des ados en mal d’amour. Chacun observait ceux et celles qui s’offraient à la vue de tous, y allait de son commentaire, tantôt flatteur tantôt assassin, puis passait au candidat suivant. Les filles et les garçons procédaient souvent différemment. Cependant, la diversité des pratiques et du mode de sélection ne changeait rien au principe de base : la cour était un terrain de chasse.
Assise sur mon banc, walkman vissé sur les oreilles, cigarette à la main, j’attendais que le temps passe, les yeux perdus dans le vague et la mélancolie plein le cœur. Et puis je remarquai un garçon. Brun, de grands yeux en amande, un visage divin… Je tombai sous le charme. Aussitôt, je décrétai que c’était une beauté fatale et qu’il me le fallait sans attendre.
Les jours qui suivirent, je n’eus d’yeux que pour ce garçon. J’en vins à savoir qu’il se prénommait William, dans quelle classe il était. Je me pâmais dès que nos regards se rencontraient.
Lorsque, avec des amis, il jouait au foot dans un coin de la cour, je ne me lassais pas de l’admirer : ses muscles, son corps, ses yeux si beaux et ses cheveux d’un brun ténébreux. L’année scolaire qui s’achevait et qui m’apparaissait quelques semaines auparavant s’étirer à n’en plus finir filait désormais à toute vitesse. Jour        après jour, je le cherchais du regard à chaque pause, sentais mon cœur battre la chamade lorsque je l’apercevais. Et puis je lui parlai. Il était gentil, il plaisantait, je nourrissais l’espoir, presque la certitude que mon attirance était réciproque. C’était une évidence.
A midi, après le repas, je me rendais dans une petite salle appelée foyer des élèves. J’étais certaine de l’y trouver. Nous passions un bon moment, à échanger, et c’est le cœur mortifié que je retournais en cours lorsque la sonnerie retentissait.
 
Un jour, je n’étais pas disponible pour discuter avec William. Une de mes camarades de classe n’avait pas révisé son contrôle d’histoire et j’essayais de lui faire un cours de rattrapage express, en lui racontant le plus rapidement possible et avec des termes fort peu académiques le déroulement d’une période historique. Elle riait de ne retenir aucune des dates que je lui faisais répéter. Mais, bonne élève, docile, elle s’exécutait.
Elle, c’était Laure. Blonde. Un peu rondouillarde. Des yeux clairs, un visage porcin mais pas désagréable à regarder tant que la jeunesse serait là. Elle vivait seule avec sa mère, avait peu de moyens financiers, un fiancé avec lequel elle avait l’intention d’emménager prochainement. « Après le bac » disait-elle. Le bac qu’elle ne révisait pas.
Assise sur l’un des fauteuils du foyer des élèves, les jambes croisées, fumant une énième cigarette, je poursuivais mon récit historique avec le sérieux des profs investis d’une mission. Laure allait réussir ce contrôle, il le fallait. Soudain, l’entrée de William me perturba dans ma tâche. Il me vit, me sourit et, me voyant occupée, demeura à l’écart. Il s’assit plus loin avec ses propres amis, prit une canette au distributeur placé à la disposition des adolescents et ne vint pas vers moi.
Il restait à peine quelques minutes avant de monter en classe affronter le sujet d’histoire. Laure riait de plus belle, incapable de se concentrer. Pendant qu’elle essayait de se remémorer mes explications, je regardai William, son profil, William qui rit, William qui discute. William qui regarde vers moi. Aussitôt, je détournai les yeux. Sûre d’être admirée, je me rengorgai intérieurement tout en feignant l’indifférence absolue. A chaque fois que je vérifiais, William me lorgnait. Sûre de mon irrésistible pouvoir de séduction, je m’apprêtais à lui faire le plus accrocheur des sourires. Laure partit avant moi, ce qui me laissait un peu de temps pour parachever mon entreprise de séduction. Je me levai et échangeai quelques mots avec William en passant près de lui. Des mots frustrants de banalité.
Alors que j’allais m’éloigner, il me rappela.
-         Oui ? fis-je pleine d’un espoir dissimulé.
-         Je peux te poser une question ?
-         Bien sûr, minaudai-je, certaine que le moment tant attendu était enfin arrivé.
 Je me préparai de ce fait à prendre l’air surpris, flatté, un air envoûtant et accepter sa probable invitation alors que, suspendu à mes lèvres, il n’oserait espérer une réponse positive. J’attendis. Au lieu de cela, il me demanda :
-         Elle s'appelle comment ta copine ?
 
 
Quelques jours plus tard, je vis Laure et William bras dessous, bras dessus. Ils quittaient le lycée vers une destination inconnue. Aussitôt je nourris une haine farouche pour cette rivale qui s’ignorait et lui souhaitai tout le mal du monde.
Le mois de mai touchait à sa fin.
Je ne sais plus si Laure a réussi son contrôle, ni si elle a eu son bac, ou si elle habite encore avec sa mère. Je me souviens simplement que, quelques jours plus tard, j’appris qu’elle était à l’hôpital, sérieusement amochée. Le fiancé avec lequel elle devait se mettre en ménage, furieux d’avoir été trahi, l’avait tabassée sur le parking glauque d’un Franprix de quartier.
Et je me souviens aussi, même si j’ai quelque peine à le dire, que je trouvai assez d’hostilité en moi pour m’en réjouir. 


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16 novembre 2006 4 16 /11 /novembre /2006 01:23

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Au lycée, quand vraiment un cours était insupportable, une seule solution s’offrait à nous : feindre le malaise et demander à aller à l’infirmerie.
L’infirmerie était un endroit béni : l’infirmière était adorable, très à l’écoute. Elle discutait avec les élèves et donnait des sucres quand une fille un peu trop coquette ou pressée, coupable d’avoir négligé le petit-déjeuner, se voyait rattrapée par l’hypoglycémie. On pouvait même se plaindre des profs, pourvu que l’on n’exagère pas. Elle écoutait, sans jugement, sans réprimande, retenait un sourire complice que l’on lisait néanmoins au fond de ses yeux. Il y avait des lits sur lesquels on pouvait prolonger une nuit trop courte, ou récupérer après une faiblesse réelle.
Je n’abusais pas mais il m’arrivait, que je sois fatiguée, ennuyée ou simplement malade, de m’y rendre pour une pause fort appréciable. Ce fut ainsi que je croisai Isaac.
 
C’était un vendredi, en fin de matinée. Le temps était pluvieux. Je méditais sur des malheurs que l’adolescence faisait paraître insurmontables, accoudée à la fenêtre du rez-de-chaussée, une cigarette à la main. L’avenir me semblait désolant et plein de promesses. J’étais à la fois ces gouttes de pluie et le timide rayon de soleil qui se profilait à l’horizon.
Soudain, je sentis une présence. Je tournai la tête et vis un garçon grand, taciturne, fermé. Un grand gaillard musclé. Il me regarda du coin de l’œil et me demanda une cigarette. Je n’en avais plus. « Ah » fit-il simplement.
Je lui proposai, dans un élan de générosité, de partager la mienne. Il accepta et s’accouda à la fenêtre. Côte à côte, nous regardâmes la cour de récréation déserte, le bâtiment gris du réfectoire un peu plus loin, le bitume humide. Nous avons discuté, un peu. Des banalités échangées. La cigarette achevée, la sonnerie retentit. C’était l’heure du repas. Isaac me dit au revoir et s’éloigna alors que je rassemblais encore mes affaires.
Je ne l’avais jamais remarqué auparavant, et m’empressai de l’oublier.
 
Une semaine plus tard, pendant la récréation, une de mes camarades de classe poussa un grand cri et posa sa main sur son cœur, comme si elle avait reçu un choc violent en pleine poitrine.
-         C’est Isaac ! s’exclama-t-elle, incrédule. C’est Isaac !
-         Et alors ? demandai-je, intriguée par sa réaction.
-         Tu ne connais pas Isaac ? 
Elle était scandalisée de mon ignorance.
-         Non, rétorquai-je, je ne connais pas Isaac. Enfin si, je l’ai croisé à l’infirmerie vendredi, mais je ne le connaissais pas avant.
 
Elle m’expliqua alors. Isaac. Un garçon qui sortait tout juste de l’adolescence et de prison. Il venait de revenir dans un lycée qu’il avait quitté quelques mois auparavant à l’occasion d’un séjour derrière les barreaux. On fut incapable de me renseigner sur les causes réelles de sa détention. Simplement, il fallait le savoir, Isaac était dangereux. Deal. Vol. Le genre de mec avec lequel on ne rigole pas. Le méchant du western-lycée dont nous étions les protagonistes.
Bon. J’avais fumé une cigarette avec Isaac, le caïd local.
 
Le temps passa, tellement vite que je me trouvai propulsée des années plus tard sans même m’en rendre compte. Puis un jour, dans la rue, on croise la connaissance qui, elle aussi, se souvient de nous. « Oh, mais que deviens-tu depuis le lycée ? ». Question classique.
On m’expliqua : les études, les projets, le futur métier… Je fis de même.
« Et Bidule, tu te souviens de Bidule ? » Autre interrogation attendue. Nous passâmes en revue tous les Bidules du lycée quand, j’ignore comment, nous en vînmes à parler d’Isaac.
Isaac a continué sa vie de délinquant, de marginal. Ce vendredi où nous avons fumé la même cigarette, cela faisait une semaine qu’il était sorti de prison. Quinze jours plus tard, il y retournait. Après quelques années d’allées et venues entre la geôle et le domicile parental, Isaac avait été abattu en pleine rue. Une balle dans la tête, c’est aussi rapide que définitif. Règlement de comptes sans doute, sombre histoire de crapules.
Isaac avait un peu plus d’une vingtaine d’années. 
 
Après m’avoir raconté cette vie en accéléré, cette vie gâchée, la connaissance me gratifia d’un immense sourire et prit congé. Elle repartit vers son avenir avec la gaieté et l’insouciance propres à la jeunesse.
 
De temps à autre, les vendredis de pluie, il m’arrive de m’installer près d’une fenêtre et, protégée de l’averse, je crois parfois sentir la présence d’Isaac, dont l’existence fut aussi brève qu’une cigarette fumée à deux.
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6 novembre 2006 1 06 /11 /novembre /2006 10:57

http://www.paris-hallal.com/blog/wp-content/uploads/2009/09/racisme.jpg

C’était un samedi banal. Souvent, le samedi, j’allais à la bibliothèque. Je rendais les livres dévorés durant la semaine qui venait de s’écouler et me réapprovisionnais en romans de tous genres, piochés au hasard de ma flânerie dans les rayonnages.
Ma grande amie de l’époque me téléphona dans la matinée pour me demander ce que je faisais. Je le lui dis et elle s’écria avec enthousiasme : « Tiens, ça tombe super bien ! Tout à l’heure je vais justement à une galette des rois au deuxième étage de la bibliothèque, avec Marianne. Tu veux venir ? »
Marianne était une de ses amies de longue date. Je l’avais rencontrée une ou deux fois. Elle était plutôt gentille, je n’avais pas d’avis particulier sur elle. A part qu’elle était blonde, le nez crochu, la bouche fine et pincée, et qu’elles avaient fréquenté le même collège quelques années auparavant, je ne savais rien. Manger une galette des rois ? Gratuitement ? Au lieu de me contenter d’errer seule au milieu des livres ? J’acceptai.
A l’heure convenue, après avoir fait le plein de lecture, je retrouvai Sabine et Marianne devant la bibliothèque. A l’étage supérieur, la mairie disposait d’une salle qu’elle louait parfois pour des manifestations privées. Nous montâmes.   
 
 Dans la salle régnait un silence qui me surprit. Je m’attendais à une ambiance festive, à de la musique, des rires joyeux, des enfants surexcités… Au lieu de cela, tout était calme. Il y avait bien une musique de fond, si basse qu’on l’entendait à peine. Il y avait bien des enfants, certes, mais endimanchés et sages comme des poupées de porcelaine. Ils restaient près des parents, qui buvaient du vin mousseux dans des coupes qu’ils tenaient avec distinction, en bavardant poliment entre eux.
Plus loin, deux tables avaient été mises côte à côte, tout en longueur. Elles étaient couvertes de piles de livres divers, sur la couverture desquels je reconnus le drapeau tricolore, des symboles familiers mais que je n’identifiai pas tout de suite, et surtout, surtout, le portrait d’un leader politique d’extrême droite.
J’étais effarée. Je tournai un regard incrédule vers Sabine qui, d’un signe de la tête, m’intima le silence. Elle était manifestement au courant, et avait omis de préciser à quel type de « fête » elle me conviait. Je balayai la salle du regard, beaucoup plus attentive : la moyenne d’âge était plutôt élevée. La majorité des personnes présentes avait au minimum une cinquantaine d’années, parfois beaucoup plus. Automatiquement, maintenant que je savais, ils me semblèrent hostiles, malgré un sourire bienveillant, paternaliste, malgré cet air respectable de celui qui ne veut que défendre son bien, sa patrie. De celui qui assume et diffuse les idées les plus terribles avec la certitude d’être dans le vrai. D’être dans le bien. D’être dans son bon droit.
Je réprimai un frisson.
 
J’ignore pourquoi, j’ignore comment, je réussis à avaler une part de galette. Elle avait le goût amer de la trahison. J’étais là, moi la brune, moi l’immigrée, moi l’agent double. Je pensai à tous mes camarades de classe, Rachida, Fadila, à Sofiane aussi, à Nabil et aux autres. A ceux qui partageaient la nostalgie d’un ailleurs originel et authentique, différent géographiquement mais tellement proche dans le ressenti que nous en avions. A mes amis. Mes frères.
L’ascenseur s’ouvrit sur notre étage. Deux petites filles, jolies comme des cœurs, les cheveux frisés, la peau mate déboulèrent, apportant avec elles une fraîcheur salutaire. Des petites filles d’origine maghrébine. J'inhalai avidement cette bouffée d’oxygène. Dans un grand rire, elles s’exclamèrent : « Oh mince, on s’est trompé d’étage ! » avant de rebrousser chemin en gloussant.
Une femme d’âge mûr sirotait son verre en galante compagnie non loin de là. Elle leur jeta un regard noir du coin de l’œil, et dit en esquissant un sourire corrosif : « Oui, je crois, oui… ». La porte de l’ascenseur se referma sur les fillettes.
 
Le brouhaha, pourtant discret quelques minutes auparavant, enfla jusqu’à m’envahir toute entière. Ce fut avec difficulté, au bord de la nausée, que je m’extirpai de là.
En bas, les familles allaient et venaient, les livres sous le bras, le pain au chocolat dans la main, prêt à être mangé. Dehors, les voitures circulaient, klaxonnaient, se talonnaient. Tout était normal.
La vie.
 
 
 
 
C'était un samedi banal.
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30 octobre 2006 1 30 /10 /octobre /2006 00:36

Toute adolescente a envie, un jour ou l’autre, de tester ses charmes. Un sourire, un regard, une attention suffisent à lui gonfler l’ego à bloc. Et l'aident à grandir en ayant confiance en elle autant qu’en sa féminité. A seize ans, je n’étais pas différente des autres. Il m’arrivait de choisir des habits qui me plaisaient tout particulièrement dans le seul but de me sentir mise en valeur. Une manière, sans doute, de compenser la peur, les doutes, le malaise propres à cet âge délicat.
Ce jour-là, de plutôt bonne humeur, j’avais mis une jupe. Il faisait beau, presque chaud. Les rayons du soleil me poussaient à sourire : la journée, l’avenir, la vie m’appartenaient. J’étais bien.
Je marchais dans ma jupette et me voyais comme une liane gracile qui déambulait dans cette rue déserte. Au loin, une silhouette masculine se profila. Je poursuivis mon chemin en songeant à l’amie que j’allais retrouver, aux magasins que nous avions prévu de dévaliser, aux vêtements que j’avais envie de m’acheter. La silhouette se rapprochait.
C’était un homme d’une trentaine d’années, terriblement banal, et de mon point de vue de jeune fille tout juste sortie de l’enfance, il se trouvait à la lisière de la vieillesse. Je le vis m’observer, d’abord le visage puis ses yeux glissèrent le long de mon corps jusqu’aux chevilles.
A la fois effrayée et flattée, je feignis l’indifférence. Je me sentis toutefois adopter une démarche un peu plus chaloupée, sûre de l'effet qu'elle produirait. Plus il me regardait, plus je me sentais désirable, irrésistible, merveilleuse. Je rejetai mes cheveux en arrière et, femme fatale, levai le menton avec une certaine arrogance.
Il était presque à mon niveau maintenant. Sur le point de le croiser, mon cœur s’accéléra et tonna avec force dans ma poitrine, ma mâchoire, mes oreilles. Qu’allait-il me dire ? Comment devrais-je réagir à ses compliments ? Ou à une éventuelle proposition indécente ?
 
Nous étions désormais face à face. Nos regards se croisèrent. Son visage demeura impassible, presque dur.  Il passa si près qu'il me frôla et je l’entendis distinctement marmonner avec hostilité : « Pas belles, les jambes ! »
J’aurais pu me redresser fièrement et, majestueuse, poursuivre ma route avec dignité, comme si je n’étais nullement concernée par cet intolérable outrage. Au lieu de cela, toute décontenancée, je répliquai véhémentement, avec une voix de crécelle hystérique :
-         Ouais, ben t’as qu’à pas regarder, connard !
 
Je me remis à marcher aussi rapidement que j’en étais capable, les nerfs tendus et l’orgueil flétri, tout en continuant à maugréer.
 
Décidément, j’aime pas les gens.
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