
Toute adolescente a envie, un jour ou l’autre, de tester ses charmes. Un sourire, un regard, une attention suffisent à lui gonfler l’ego à bloc. Et l'aident à grandir en ayant confiance en elle autant qu’en sa féminité. A seize ans, je n’étais pas différente des autres. Il m’arrivait de choisir des habits qui me plaisaient tout particulièrement dans le seul but de me sentir mise en valeur. Une manière, sans doute, de compenser la peur, les doutes, le malaise propres à cet âge délicat.
Ce jour-là, de plutôt bonne humeur, j’avais mis une jupe. Il faisait beau, presque chaud. Les rayons du soleil me poussaient à sourire : la journée, l’avenir, la vie m’appartenaient. J’étais bien.
Je marchais dans ma jupette et me voyais comme une liane gracile qui déambulait dans cette rue déserte. Au loin, une silhouette masculine se profila. Je poursuivis mon chemin en songeant à l’amie que j’allais retrouver, aux magasins que nous avions prévu de dévaliser, aux vêtements que j’avais envie de m’acheter. La silhouette se rapprochait.
C’était un homme d’une trentaine d’années, terriblement banal, et de mon point de vue de jeune fille tout juste sortie de l’enfance, il se trouvait à la lisière de la vieillesse. Je le vis m’observer, d’abord le visage puis ses yeux glissèrent le long de mon corps jusqu’aux chevilles.
A la fois effrayée et flattée, je feignis l’indifférence. Je me sentis toutefois adopter une démarche un peu plus chaloupée, sûre de l'effet qu'elle produirait. Plus il me regardait, plus je me sentais désirable, irrésistible, merveilleuse. Je rejetai mes cheveux en arrière et, femme fatale, levai le menton avec une certaine arrogance.
Il était presque à mon niveau maintenant. Sur le point de le croiser, mon cœur s’accéléra et tonna avec force dans ma poitrine, ma mâchoire, mes oreilles. Qu’allait-il me dire ? Comment devrais-je réagir à ses compliments ? Ou à une éventuelle proposition indécente ?
Nous étions désormais face à face. Nos regards se croisèrent. Son visage demeura impassible, presque dur. Il passa si près qu'il me frôla et je l’entendis distinctement marmonner avec hostilité : « Pas belles, les jambes ! »
J’aurais pu me redresser fièrement et, majestueuse, poursuivre ma route avec dignité, comme si je n’étais nullement concernée par cet intolérable outrage. Au lieu de cela, toute décontenancée, je répliquai véhémentement, avec une voix de crécelle hystérique :
- Ouais, ben t’as qu’à pas regarder, connard !
Je me remis à marcher aussi rapidement que j’en étais capable, les nerfs tendus et l’orgueil flétri, tout en continuant à maugréer.
Décidément, j’aime pas les gens.