Lorsque j’étais étudiante, j’aimais me promener dans les rues de Paris, errer dans le quartier latin. J’aimais aller à la bibliothèque universitaire, entrer dans les librairies, caresser les livres que j’aurais aimé acheter pour finalement repartir les mains vides. J’appréciais ces rues malgré leur grisaille, je me nourrissais de cette ambiance si particulière. Pleine de vie et de vies. Je sentais l’effervescence intellectuelle qui régnait là, les étudiants chargés de classeurs qui pensaient en même temps à leurs examens, à leur nouvelle vie amoureuse et à la prochaine soirée entre amis. Je m’asseyais dans les cafés et commandais un expresso tout en rêvassant, perdue dans la contemplation des passants. J’admirais même la pluie qui tombait en fines gouttes et faisait fuir les touristes et les pressés, dont beaucoup se protégeaient en rabattant simplement leur capuche sur la tête.
Le quartier latin, c’est aussi les familles fraîchement immigrées, venues de l’Est, assises sur les grilles du métro pour se réchauffer. Les enfants jouent avec les emballages cartonnés du fast food du coin en se blottissant contre les jupes de leur mère, les plus grands s’entraînent à l’accordéon avant de s’engouffrer dans le métro. Plus loin, un vieillard édenté et malheureux comme les pierres fixe un point dans le vague avec une expression résignée, la main tendue, comme figée. On le frôle, on trébuche presque sur cette main qui empiète sur le trottoir. La petite boîte posée à ses pieds ne contient que quelques pièces.
Les voitures vont et viennent. Les klaxons, les bruits des moteurs, les bus complètent ce décor qui fut mon quotidien pendant tant d’années. Où je me revois rien qu’en y pensant.
Au milieu, là, il y a moi. Personne ne me voit tout comme je ne vois personne. Je croise dix, cent personnes, mais je suis incapable de retenir un visage, un regard. Et soudain, il y a ce garçon au sourire bienveillant qui m’arrête. Quelques gouttes de pluie tombent, je fronce les sourcils mais l’écoute. Il sourit toujours. Me montre des cartes postales, très jolies, sur lesquelles on peut voir un joli dessin, l’œuvre d’un artiste débutant sans doute. Je lui rends poliment son sourire tout en consultant ma montre. Il ne se laisse pas démonter et, bien décidé à capter mon attention, se lance dans une présentation accrocheuse :
- Bonjour, je vous demande cinq minutes. Voilà, avec des amis étudiants nous avons monté une association … .
Je l’écoute, un peu mal à l’aise. Je comprends qu’il vend ses cartes postales, que je n’en ai que faire, que je n’ai pas d’argent, qu’il va falloir lui dire non, qu’il est charmant et que je suis en retard. J’attends qu’il reprenne sa respiration et je m’engouffre dans cette pause salutaire.
- Je suis désolée, lui dis-je en compatissant sincèrement, mais je n’ai pas d’argent sur moi …..
Je ne finis pas une explication qui meurt sur mes lèvres. Il change de regard. Avale son sourire. S’étouffe avec. Me fixe avec dureté. Nos regards se rencontrent un long moment.
- Connasssssse, siffle-t-il avec mépris.
Puis il tourne les talons. Je reste là, sous la pluie qui s’est intensifiée. Je me retourne pour vérifier que je ne l’ai pas inventé. Non, il est bien là. Devant un autre passant, le voilà qui brandit ses cartes, les décris, le sourire aux lèvres. Il a remis son masque. Médusée, je reprends ma route d’un pas lent et abasourdi. J'observe mieux les visages, je les trouve fermés, tristes, hostiles parfois.
Tout le monde porte un masque et la plupart l’ignore.
Photo dallenogare