Evidence ...
« L’Enfer, c’est les Autres »
Jean-Paul Sartre
Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.
AUTRUI(e)
Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.
« L’Enfer, c’est les Autres »
Jean-Paul Sartre
Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.
Il y a deux ans, j’ai obtenu ma mutation, laissant derrière moi l’ambiance
fielleuse de l’établissement où j’ai fait mes premières armes. J’ai avancé pour aller au contact d’autres élèves, d’autres vies, d’autres joies et d’autres difficultés. D’autres
collègues.
La rencontre avec autrui : fascinante aventure humaine.
Ces Autrui-là, tout en ayant les particularités qui les rendent uniques, ressemblent pourtant à s’y méprendre aux précédents. Comme si la spécificité de chacun ne servait qu’à les rendre identiques à d’autres individus, innombrables, que caractérisait cette même spécificité. Ce qui semble nous distinguer des autres nous ramène finalement à la grande famille des êtres humains, tous uniques, tous semblables.
Dans cette salle des profs-ci, on s’y repose, on y déjeune, on se dispute et on se marre. Parfois on travaille. Moi, entre toutes ces activités, je bois du café.
Pour ce faire, j’ai apporté mon mug fétiche, celui qui me renvoie à la personne qui me l’a offert, celui qui chuchote à mon oreille de doux souvenirs que les autres n’entendent pas. Celui qui est à moi.
Après avoir bu mon café entre deux sonneries trop rapprochées, je le rince et le pose sur l’évier toujours sale, toujours encombré, de l’antre professoral.
Un jour, cependant, ma tasse a disparu. Comme ça, sans crier gare.
Volatilisé, le contenant de l’élixir magique qui diluait angoisses et fatigue et me permettait de repartir, résignée mais guillerette, vers la salle de classe où travail et efforts se conjuguent dans un déploiement d’énergie un peu vain. Evaporé. Evanoui.
A grands cris, je demandai des comptes à l’assemblée, laquelle me répondait tantôt par un mutisme interrogateur, tantôt par une indifférence agacée, ou bien avec un sourire moqueur. Quoi, une tasse ? Toute cette indignation récriée, toutes ces vociférations haineuses pour une simple tasse ? Elle était belle cette tasse ? Elle était chère, au moins ?
Non, même pas. Mais c’était la mienne.
Pendant des semaines, je ne décolérai pas, cristallisant dans la disparition de cette tasse toute ma détestation des travers d’autrui.
Une collègue vint me trouver un jour, tout sourire, une tasse verte à la main, me priant d’accepter son présent, histoire de me réconcilier avec le monde enseignant, lequel n’était pas constitué que d’infâmes voleurs. Je lui souris, la remerciai chaudement sans oser lui révéler que j’avais le vert en horreur, tout en étouffant la voix mauvaise qui me soufflait qu’elle pourrait bien être l’auteur repentant du larcin et que, par son offrande inattendue, elle essayait tant bien que mal de racheter sa faute.
Et puis, un soir, par mail, une autre collègue m’écrivit et passa aux aveux. Oui, c’était elle la voleuse. Elle me priait d’accepter ses plus plates excuses. Point. Sans aucune autre forme d’explication.
Le lendemain, ma tasse avait retrouvé sa place sur l’évier crasseux.
Je voudrais vous raconter comme mon nouveau collège est plein d’autrui(es) fascinants. Comme les événements
qui s’y produisent sont surréalistes, parfois.
Je voudrais vous raconter le big boss, vous raconter son adjoint, vous parler des élèves. De quelques collègues. Des êtres captivants, tous autant qu’ils sont. Une magnifique réserve pour ce blog en hibernation.
Oui mais.
J’ voudrais bien.
Mais j’peux point.
Parce que je serais identifiée rapidement. Conspuée. Censurée. Blâmée. Livrée à la vindicte populaire d’une salle des profs outrée par la verve fielleuse de leur hypocrite collègue, sourire devant, clavier incisif derrière.
Je dois attendre que les Autres appartiennent (un peu) au passé pour vous les livrer en pâture. Patience. Mon stock se renouvelle à une vitesse qui m’effare moi-même.
En attendant, il y aura quelques petites histoires deci delà. Il n’est pas toujours nécessaire de regarder dans la porcherie pour voir des cochons.
Le combat des féministes acharnées, chiennes de garde grondeuses et féroces, prêtes à montrer les dents et à en faire usage pour conquérir une égalité d’autant plus précieuse qu’elle a longtemps été opiniâtrement refusée par la gent masculine, m’est souvent apparu comme un peu excessif, un peu agressif, un peu enragé.
C’est sans doute que, née dans une décennie où les batailles les plus décisives avaient été remportées ou étaient sur le point de l’être, je pouvais jouir des fruits récoltés par mes aînées sans pour cela avoir souffert aucune peine, et même m’offrir le luxe de les mépriser un petit peu.
Pourtant, il y a de cela quelques semaines, le quotidien m’offrit la preuve que si la lutte n’avait pas été vaine, elle n’était pas non plus terminée.
Ce mercredi-là, j’étais allée faire quelques courses dans une grande chaîne de supermarchés hard discount, lesquels, en ces temps de crise, rendent bien des services à la ménagère désargentée.
Une seule caisse était ouverte : il fallait donc s’armer de courage pour se glisser dans l’interminable file d’attente. Devant moi, une charmante fillette patientait en inventant mille activités ludiques avec les moyens du bord : aller à cloche-pied jusqu’au rayon des boites de conserve, contourner un panier à provisions, feindre que telle rangée de carreaux noirs, sur le sol, étaient en fait un dangereux précipice à éviter.
Ainsi évoluait-elle, toute guillerette et légère. Son père, solide gaillard presque chauve dont le marcel blanc épousait une bedaine déjà bien installée, avait le regard perdu dans le vague. Plus loin, une femme et son caddie entreprirent de se frayer un passage entre les clients qui attendaient. Il lui fallut pour cela s’arrêter pour laisser à la fillette le soin de terminer son jeu.
Tandis qu’elle sautillait gentiment au milieu de l’allée, son père intervint pour l’empêcher de barrer le passage. Il exigea de son enfant, avec force remontrances, qu’elle restât à ses cotés et ne bougeât plus. La petite, craintive, s’exécuta mais sa docilité n’adoucit pas la colère de son géniteur.
- Mais enfin ! s’exclama-t-il, arrête de faire n’importe quoi !
Scène habituelle d’un quotidien qui nous est commun à tous.
J’écoutais d’une oreille distraite quand le ventripotent chef de famille crut bon d’ajouter, avec une exaspération redoublée :
- Je sais que c’est féminin de faire n’importe quoi, mais quand même, ne sois pas comme tout le monde !
Je vis la petite se replier sur elle-même et terminer toute recroquevillée dans un coin, presque entièrement dissimulée derrière la volumineuse silhouette paternelle.
S’il y a, en effet, des femmes sottes et irréfléchies au point de faire croire aux malotrus que ces traits sont caractéristiques de leur sexe, il existe également des mâles qui montrent, derrière un paravent de virilité, comme celle-ci peut se substituer à l’intelligence.
Louis était un enfant grassouillet, sale et antipathique.
Noyés dans une fratrie de huit enfants, solidaires dans l’infortune, ses frères et lui s’élevaient les uns les autres. Leur mère n’avait de maternelle que la fonction reproductrice : elle enchaînait les grossesses, les accouchements puis, quand le plus jeune faisait mine d’aspirer à l’autonomie en apprenant à marcher, elle se détournait de lui pour tomber enceinte de nouveau. Le rejeton était volontiers récupéré par la horde d’enfants débraillés et poussait comme il pouvait en regardant le nouveau bébé devenir l’objet exclusif de l’attention qu’il monopolisait naguère.
L’école servait essentiellement à le sortir de l’appartement familial où il était livré à lui-même. Il n’y a acquis que peu de connaissances et faisait preuve d’une fermeté résolue à ne rien apprendre de nouveau. Aussi son passe-temps favori était-il de saboter les cours auxquels il assistait. Il faisait preuve, dans cette entreprise, d’une imagination et d’une ingéniosité telles qu’elles lui auraient permis de faire des merveilles s’il avait voulu les utiliser à des fins plus louables.
Louis avait, bien entendu, commencé par les scènes classiques, jouées et rejouées par des générations de garnements enthousiastes : il se moquait des patronymes de ses camarades agacés, poussait des cris étranges évoquant tantôt le grognement du cochon, tantôt le canard cancanant. Fréquemment, donc, j’étais en classe, les élèves levaient la main avec enthousiasme tandis que Louis, en retrait, rythmait la leçon tel un étrange métronome de ses « Groink ! Groink ! ».
- D’après la carte, poursuivais-je, stoïque, quelles sont les régions les plus pauvres ?
Groink !
Aline, hésitante, peinait à se lancer dans la concurrence des bruits de la ferme.
- Oui, Aline, c’est à toi, essayais-je de l’encourager.
Groink !
- Euh … geignait Aline, définitivement déstabilisée.
- Bon. Quelqu’un d’autre ?
Groink !
Héroïque, Steeve nous donna la bonne réponse.
- Oui, c’est ça. Prenez maintenant le livre page …
« Hi-han ! » a brait Louis.
Surprise par la cassure de la routine acoustique, je relevai la tête. Louis, triomphant, souriait de toutes ses dents.
Excédée, je finis par prendre son carnet de correspondance. Louis s’en empara à la fin de l’heure, déchiffra tout en s’éloignant l’observation jetée là avant de revenir contester.
- Non mais m’dame, j’ai pas fait hi-han ! Pourquoi vous marquez que j’ai fait hi-han ?
- Bien sûr que tu as fait « hi-han ».
Louis me fixait. Il m’avait attirée dans son arène.
- J’ai pas fait hi-han, affirme-t-il. J’ai fait han-han.
Voilà qui change tout.
Souvent, Louis venait au collège sans matériel. Il approchait jusqu’à mon bureau juste pour brandir son sac à dos et prouver ainsi qu’il était bien vide. Le méfait vérifié, je lui ordonnais bien vite de regagner sa place : Louis traversait alors la salle d’un pas lent et chaloupé, faisant osciller ses imposantes fesses de gauche à droite tout en chantant : « J’ai pas mon livre aujourd’hui ! Oooooh non, non, j’ai pas mon livre aujourd’hui, ooooooohhhhoooooo ».
Yeah.
Parfois, je l’excluais. Il trouvait ça très bien, et recommençait son cirque le cours suivant avec une énergie redoublée, dans l’espoir de bénéficier du même traitement.
Le faire travailler était impossible, l’écarter du groupe restait une solution de facilité non viable à terme. Il me fallait l’ignorer.
Je l’avais tenté de nombreuses fois, mais Louis avait l’imagination aussi malicieuse que fertile, et entre nous avait tôt fait de s’installer le jeu de celui qui cèderait le premier.
Groink ! Hi-han ! Il fallut apprendre à composer avec ces bruits comme on supporte un marteau-piqueur gênant, en période de travaux. La nuisance contre laquelle on ne peut rien. Groink. Evidemment, la maîtrise de soi est nécessaire. Hi-Han. Ne pas montrer qu’on est exaspéré. Ne pas craquer. Groink. Ne pas le tuer. Enfin, la sonnerie. Cocorico.
Au fil des semaines, Louis s’éteignait. Je crus qu’il s’était finalement résigné à être aussi transparent et frustré qu’un spectre invisible. Je faisais travailler ses camarades. Ceux-ci parvenaient même, suivant mon exemple, à oublier l’agitateur du fond de la classe.
Louis était malheureux. Pas parce qu’il n’apprenait rien à l’école, pas parce que l’on renonçait à lui prendre la main pour le faire avancer, non. Louis souffrait d’avoir perdu son public, d’avoir perdu l’exaspération, la colère d’autrui, celle qui lui montrait qu’il était là, qu’il existait, celle qui l’empêchait d’affronter ses immenses lacunes et, sans doute, sa solitude.
D’une certaine manière, nous avions fermé la porte, ne laissant Louis regarder par la fenêtre que parce que nous n’avions pas de volets.
Avachi, somnolent, Louis semblait apprivoisé.
C’est confiante que je guidais désormais mes ouailles. Hop un exercice, on corrige en vert, voilà une définition, on reprend un stylo noir. Et soudain, ma voix s’étrangla. Au fond de la classe, Louis était agenouillé sur la table, la tête pendant dans le vide près du dos de l’élève installé devant lui, dans une position à mi-chemin entre la prosternation et l’agonie. Il avait levé ses fesses le plus haut possible, de telle sorte que son fessier massif surplombait la classe.
Rien à faire. Imperturbable, je refusais obstinément de déclarer forfait devant les fesses exposées d’un gamin de onze ans. Les élèves jetaient des œillades un peu inquiètes en direction de Louis tout en se demandant quel genre de prof pouvait laisser faire pareille énormité.
Je poursuivais. Louis ne bougeait pas.
- Bien, vous allez maintenant sortir vos crayons de couleur ….
- Madââââme ! hurla Louis.
- Il faut combien de couleurs différentes ? demanda Gilbert.
- Au moins trois : un rouge, un bleu et un vert.
« Madâââââââme ! »
- Il faut coller la carte ?
- Oui, sur la page de droite.
« Madâââââââââme ! »
Les cris déchirants ne tarderaient pas à attirer l’attention de mes collègues. Il fallait le faire cesser.
« Madâââââââââme ! »
Ne pas parler sans avoir préparé l’altercation. Savoir quoi dire. Gérer le conflit. Sauver la face.
« Madââââââââââme ! »
J’allais devoir l’exclure. Que faire d’autre ?
Et, au moment où j’allais admettre ma défaite, Louis, sentant la déroute de l’adversaire, m’acheva :
- Madââââââââme, j’ai mal au UC* !
Il releva enfin la tête et planta ses yeux dans les miens. Puis, savourant le silence consécutif au sabotage du cours, pour la première fois depuis des mois, il sourit.
La définition du jour
* « UC » : terme de verlan (à l’envers) signifiant « cul ». Désigne le postérieur d’un être humain.

Claire est une adorable fillette. Elle est jolie, gracile, de longs cheveux bruns et un sourire enchanteur qui l'érige en icône absolue de l'Innocence enfantine.
C'est aussi une bonne élève, qui arrête de bavarder si lui fait la remarque, s'applique quand elle doit faire un exercice, la petite que l'on félicite, que l'on encourage, que l'on regarde grandir avec une certaine foi en l'avenir..
Contrairement à d'autres qui, déjà, se muent en adolescentes renfrognées, Claire demeure une petite fille. Elle a une voix douce, un regard timide, elle semble si fragile.
En même temps, de cette toute petite chose se dégage une vraie personnalité. Elle semble à l'aise, a des amies, n'hésite pas à prendre la parole, pourvu qu'elle ait quelque chose à dire.
Elle est toujours là, Claire. Je n'ai pas le souvenir qu'elle ait manqué un seul jour. Lorsque les élèves entrent, elle se dirige immanquablement vers sa table, reste debout jusqu'à ce que je donne l'ordre de s'asseoir, puis elle sort ses affaires et attend, disciplinée, le silence des moins sage. Claire est tellement là que je ne la remarque plus.
Aujourd'hui, pourtant, Claire était absente. Elle n'était pas là et je ne l'ai pas remarqué tout de suite. Il a fallu que deux de ses amies viennent me trouver, un peu gauches, un peu émues, pour me dire que Claire ne viendrait pas. « Un problème familial » m'a-t-on dit.
« Ce n'est pas trop grave j'espère ? » ai-je demandé distraitement, imaginant quelque événement sans conséquence.
Claire était absente et c'était la première fois.
Elle reviendra demain ou dans quelques jours, elle reprendra sa place habituelle, le monde aura l'air d'avoir si peu tourné, et pourtant. Je ne pourrai plus la regarder sans voir la béance qu'elle porte désormais en elle.
Claire ne sera plus jamais la même.
Sa mère est morte ce week-end.
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