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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

Dimanche 25 octobre 2009
 

Je voudrais vous raconter comme mon nouveau collège est plein d’autrui(es) fascinants. Comme les événements qui s’y produisent sont surréalistes, parfois.

Je voudrais vous raconter le big boss, vous raconter son adjoint, vous parler des élèves. De quelques collègues. Des êtres captivants, tous autant qu’ils sont. Une magnifique réserve pour ce blog en hibernation.

Oui mais.

J’ voudrais bien.

Mais j’peux point.

 

Parce que je serais identifiée rapidement. Conspuée. Censurée. Blâmée. Livrée à la vindicte populaire d’une salle des profs outrée par la verve fielleuse de leur hypocrite collègue, sourire devant, clavier incisif derrière.

 

Je dois attendre que les Autres appartiennent (un peu) au passé pour vous les livrer en pâture. Patience. Mon stock se renouvelle à une vitesse qui m’effare moi-même.

 

En attendant, il y aura quelques petites histoires deci delà. Il n’est pas toujours nécessaire de regarder dans la porcherie pour voir des cochons.

Par Jo - Publié dans : Au quotidien - Communauté : L'écriture dans tous ses états
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Vendredi 24 juillet 2009

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Le combat des féministes acharnées, chiennes de garde grondeuses et féroces, prêtes à montrer les dents et à en faire usage pour conquérir une égalité d’autant plus précieuse qu’elle a longtemps été opiniâtrement refusée par la gent masculine, m’est souvent apparu comme un peu excessif, un peu agressif, un peu enragé.

C’est sans doute que, née dans une décennie où les batailles les plus décisives avaient été remportées ou étaient sur le point de l’être, je pouvais jouir des fruits récoltés par mes aînées sans pour cela avoir souffert aucune peine, et même m’offrir le luxe de les mépriser un petit peu.

 

Pourtant, il y a de cela quelques semaines, le quotidien m’offrit la preuve que si la lutte n’avait pas été vaine, elle n’était pas non  plus terminée.

 

Ce mercredi-là, j’étais allée faire quelques courses dans une grande chaîne de supermarchés hard discount, lesquels, en ces temps de crise, rendent bien des services à la ménagère désargentée.

Une seule caisse était ouverte : il fallait donc s’armer de courage pour se glisser dans l’interminable file d’attente. Devant moi, une charmante fillette patientait en inventant mille activités ludiques avec les moyens du bord : aller à cloche-pied jusqu’au rayon des boites de conserve, contourner un panier à provisions, feindre que telle rangée de carreaux noirs, sur le sol, étaient en fait un dangereux précipice à éviter.

Ainsi évoluait-elle, toute guillerette et légère. Son père, solide gaillard presque chauve dont le marcel blanc épousait une bedaine déjà bien installée, avait le regard perdu dans le vague. Plus loin, une femme et son caddie entreprirent de se frayer un passage entre les clients qui attendaient. Il lui fallut pour cela s’arrêter pour laisser à la fillette le soin de terminer son jeu.

Tandis qu’elle sautillait gentiment au milieu de l’allée, son père intervint pour l’empêcher de barrer le passage. Il exigea de son enfant, avec force remontrances, qu’elle restât à ses cotés et ne bougeât plus. La petite, craintive, s’exécuta mais sa docilité n’adoucit pas la colère de son géniteur.

-         Mais enfin ! s’exclama-t-il,  arrête de  faire n’importe quoi !

 

Scène habituelle d’un quotidien qui nous est commun à tous.

 

J’écoutais d’une oreille distraite quand le ventripotent chef de famille crut bon d’ajouter, avec une exaspération redoublée :

-         Je sais que c’est féminin de faire n’importe quoi, mais quand même, ne sois pas comme tout le monde !

 

Je vis la petite se replier sur elle-même et terminer toute recroquevillée dans un coin, presque entièrement dissimulée derrière la volumineuse silhouette paternelle.

 

 

S’il y a, en effet, des femmes sottes et irréfléchies au point de faire croire aux malotrus que ces traits sont caractéristiques de leur sexe, il existe également des mâles qui montrent, derrière un paravent de virilité, comme celle-ci peut se substituer à l’intelligence.

 

Par Jo - Publié dans : Au quotidien - Communauté : L'écriture dans tous ses états
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Mercredi 4 mars 2009

Louis était un enfant grassouillet, sale et antipathique.

Noyés dans une fratrie de huit enfants, solidaires dans l’infortune, ses frères et lui s’élevaient les uns les autres. Leur mère n’avait de maternelle que la fonction reproductrice : elle enchaînait les grossesses, les accouchements puis, quand le plus jeune faisait mine d’aspirer à l’autonomie en apprenant à marcher, elle se détournait de lui pour tomber enceinte de nouveau. Le rejeton était volontiers récupéré par la horde d’enfants débraillés et poussait comme il pouvait en regardant le nouveau bébé devenir l’objet exclusif de l’attention qu’il monopolisait naguère.

L’école servait essentiellement à le sortir de l’appartement familial où il était livré à lui-même. Il n’y a acquis que peu de connaissances et faisait preuve d’une fermeté résolue à ne rien apprendre de nouveau. Aussi son passe-temps favori était-il de saboter les cours auxquels il assistait. Il faisait preuve, dans cette entreprise, d’une imagination et d’une ingéniosité telles qu’elles lui auraient permis de faire des merveilles s’il avait voulu les utiliser à des fins plus louables.

Louis avait, bien entendu, commencé par les scènes classiques, jouées et rejouées par des générations de garnements enthousiastes : il se moquait des patronymes de ses camarades agacés, poussait des cris étranges évoquant tantôt le grognement du cochon, tantôt le canard cancanant. Fréquemment, donc, j’étais en classe, les élèves levaient la main avec enthousiasme tandis que Louis, en retrait, rythmait la leçon tel un étrange métronome de ses « Groink ! Groink ! ».

 

-         D’après la carte, poursuivais-je, stoïque, quelles sont les régions les plus pauvres ?

 

Groink !

 

Aline, hésitante, peinait à se lancer dans la concurrence des bruits de la ferme.

-         Oui, Aline, c’est à toi, essayais-je de l’encourager.

 

Groink !

 

-         Euh … geignait Aline, définitivement déstabilisée.

-         Bon. Quelqu’un d’autre ?

 

Groink !

 

Héroïque, Steeve nous donna la bonne réponse.

-         Oui, c’est ça. Prenez maintenant le livre page …

 

« Hi-han ! » a brait Louis.

 

Surprise par la cassure de la routine acoustique, je relevai la tête. Louis, triomphant, souriait de toutes ses dents.

Excédée, je finis par prendre son carnet de correspondance. Louis s’en empara à la fin de l’heure, déchiffra tout en s’éloignant l’observation jetée là avant de revenir contester.

-         Non mais m’dame, j’ai pas fait hi-han ! Pourquoi vous marquez que j’ai fait hi-han ?

-         Bien sûr que tu as fait « hi-han ».

Louis me fixait. Il m’avait attirée dans son arène.

-         J’ai pas fait hi-han, affirme-t-il. J’ai fait han-han.

Voilà qui change tout.

 

 

Souvent, Louis venait au collège sans matériel. Il approchait jusqu’à mon  bureau juste pour brandir son sac à dos et prouver ainsi qu’il était bien vide. Le méfait vérifié, je lui ordonnais bien vite de regagner sa place : Louis traversait alors la salle d’un pas lent et chaloupé, faisant osciller ses imposantes fesses de gauche à droite tout en chantant : « J’ai pas mon livre aujourd’hui ! Oooooh non, non, j’ai pas mon livre aujourd’hui, ooooooohhhhoooooo ».

Yeah.

 

Parfois, je l’excluais. Il trouvait ça très bien, et recommençait son cirque le cours suivant avec une énergie redoublée, dans l’espoir de bénéficier du même traitement.

Le faire travailler était impossible, l’écarter du groupe restait une solution de facilité non viable à terme. Il me fallait l’ignorer.

Je l’avais tenté de nombreuses fois, mais Louis avait l’imagination aussi malicieuse que fertile, et entre nous avait tôt fait de s’installer le jeu de celui qui cèderait le premier.

 

Groink ! Hi-han ! Il fallut apprendre à composer avec ces bruits comme on supporte un marteau-piqueur gênant, en période  de travaux. La nuisance contre laquelle on ne peut rien. Groink. Evidemment, la maîtrise de soi est nécessaire. Hi-Han. Ne pas montrer qu’on est exaspéré. Ne pas craquer. Groink. Ne pas le tuer. Enfin, la sonnerie. Cocorico.

 

Au fil des semaines, Louis s’éteignait. Je crus qu’il s’était finalement résigné à être aussi transparent et frustré qu’un spectre invisible. Je faisais travailler ses camarades. Ceux-ci parvenaient même, suivant mon exemple, à oublier l’agitateur du fond de la classe.

Louis était malheureux. Pas parce qu’il n’apprenait rien à l’école, pas parce que l’on renonçait à lui prendre la main pour le faire avancer, non. Louis souffrait d’avoir perdu son public, d’avoir perdu l’exaspération,  la colère d’autrui, celle qui lui montrait qu’il était là, qu’il existait, celle qui l’empêchait d’affronter ses immenses lacunes et, sans doute, sa solitude.

D’une certaine manière, nous avions fermé la porte, ne laissant Louis regarder par la fenêtre que parce que nous n’avions pas de volets.

Avachi, somnolent, Louis semblait apprivoisé.

 

C’est confiante que je guidais désormais mes ouailles. Hop un exercice, on corrige en vert, voilà une définition, on reprend un stylo noir. Et soudain, ma voix s’étrangla. Au fond de la classe, Louis était agenouillé sur la table, la tête pendant dans le vide près du dos de l’élève installé devant lui, dans une position à mi-chemin entre la prosternation et l’agonie. Il avait levé ses fesses le plus haut possible, de telle sorte que son fessier massif surplombait la classe.

Rien à faire. Imperturbable, je refusais obstinément de déclarer forfait devant les fesses exposées d’un gamin de onze ans. Les élèves jetaient des œillades un peu inquiètes en direction de Louis tout en se demandant quel genre de prof pouvait laisser faire pareille énormité.

Je poursuivais. Louis ne bougeait pas.

 

-         Bien, vous allez maintenant sortir vos crayons de couleur ….

 

-         Madââââme ! hurla Louis.

 

-         Il faut combien de couleurs différentes ? demanda Gilbert.

 

-         Au moins trois : un rouge, un bleu et un vert.

 

« Madâââââââme ! »

 

-         Il faut coller la carte ?

-         Oui, sur la page de droite.

 

« Madâââââââââme ! »

 

 

Les cris déchirants ne tarderaient pas à attirer l’attention de mes collègues. Il fallait le faire cesser.

« Madâââââââââme ! »

 

Ne pas parler sans avoir préparé l’altercation. Savoir quoi dire. Gérer le conflit. Sauver la face.

 

« Madââââââââââme ! »

 

J’allais devoir l’exclure. Que faire d’autre ? 

 

Et, au moment où j’allais admettre ma défaite, Louis, sentant la déroute de l’adversaire, m’acheva :

 

-         Madââââââââme, j’ai mal au UC* !   

 

 

Il releva enfin la tête et planta ses yeux dans les miens. Puis, savourant le silence consécutif au sabotage du cours, pour la première fois depuis des mois, il sourit.

 

 

 

 

 


 

 

 

La définition du jour

* « UC », « UQUE » : terme de verlan (à l’envers) signifiant « cul ». Désigne le postérieur d’un être humain.

 

Par Jo - Publié dans : Le plus beau métier du monde - Communauté : L'écriture dans tous ses états
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Lundi 26 janvier 2009




Claire est une adorable fillette. Elle est jolie, gracile, de longs cheveux bruns et un sourire enchanteur qui l'érige en icône absolue de l'Innocence enfantine.

C'est aussi une bonne élève, qui arrête de bavarder si lui fait la remarque, s'applique quand elle doit faire un exercice, la petite que l'on félicite, que l'on encourage, que l'on regarde grandir avec une certaine foi en l'avenir..

Contrairement à d'autres qui, déjà, se muent en adolescentes renfrognées, Claire demeure une petite fille. Elle a une voix douce, un regard timide, elle semble si fragile.

En même temps, de cette toute petite chose se dégage une vraie personnalité. Elle semble à l'aise, a des amies, n'hésite pas à prendre la parole, pourvu qu'elle ait quelque chose à dire.

 

Elle est toujours là, Claire. Je n'ai pas le souvenir qu'elle ait manqué un seul jour. Lorsque les élèves entrent, elle se dirige immanquablement vers sa table, reste debout jusqu'à ce que je donne l'ordre de s'asseoir, puis elle sort ses affaires et attend, disciplinée, le silence des moins sage. Claire est tellement là que je ne la remarque plus.

 

 

Aujourd'hui, pourtant, Claire était absente. Elle n'était pas là et je ne l'ai pas remarqué tout de suite. Il a fallu que deux de ses amies viennent me trouver, un peu gauches, un peu émues, pour me dire que Claire ne viendrait pas. « Un problème familial » m'a-t-on dit.

« Ce n'est pas trop grave j'espère ? » ai-je demandé distraitement, imaginant quelque événement sans conséquence.

 

Claire était absente et c'était la première fois.

Elle reviendra demain ou dans quelques jours, elle reprendra sa place habituelle, le monde aura l'air d'avoir si peu tourné, et pourtant. Je ne pourrai plus la regarder sans voir la béance qu'elle porte désormais en elle.

 

 



Claire ne sera plus jamais la même.

Sa mère est morte ce week-end.

Par Jo - Publié dans : Le plus beau métier du monde - Communauté : L'écriture dans tous ses états
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Mercredi 15 octobre 2008

Les yeux baissés, Karine écoute mon cours d'une oreille un peu distraite. Elle bavarde de temps en temps avec sa voisine, tressaille lorsque je la reprends avant de se perdre à nouveau dans de mystérieuses pensées.

Aujourd'hui, nous parlons de la population mondiale, de l'évolution démographique qui n'est sensiblement pas la même selon la région du monde où l'on se trouve. Nous analysons cartes et graphiques, nous commentons, les élèves participent. Karine ne dit rien.

Les enfants constatent qu'en Afrique, le nombre d'enfants par femme est plus élevé qu'en Europe. Enthousiastes, ils cherchent les causes, élaborent des hypothèses parfois farfelues, creusent leurs jeunes méninges pour apporter à l'auditoire  la clé de l'énigme. Et enfin, victoire ! Ils trouvent.
- Ben les femmes en Afrique elles mettent pas de capote!

Rires gras, gloussements gênés, protestations effarouchées chassent le studieux silence.

Nous reformulons soigneusement, écrivons la définition de « moyens de contraception » sur le cahier, quand Karine, sortie de sa réserve, s'exclame bruyamment : « Mais n'importe quoi ! Ca marche pas ! »

- Comment cela, «ça ne marche pas»? Quoi donc?
- Ben la pilule, quoi, les préservatifs, tout ça, ça ne marche pas!

Doctement, je lui sers les statistiques qui avoisinent les 100 %, fusille du regard l'affreux du fond qui fait tournoyer son équerre autour d'une règle et m'apprête à poursuivre lorsque Karine, accrochée à son idée, insiste :
- Mais Madame, moi par exemple, vous voyez, je suis une erreur.

 Je la dévisage, cette petite fille aux grands yeux tristes. Elle dit cela avec beaucoup de conviction, comme si elle énonçait une évidence : un erreur, elle est une erreur, son existence est une erreur.
Karine a onze ans. 

Si elle le décèle dans mon regard à la fois estomaqué et attendri, elle ne comprend sans doute pas le sentiment qui m'envahit alors. Gênée par ces paires d'yeux qui se sont arrêtés sur la petite tandis qu'elle expose inconsidérément son intime fêlure, je demande d'un ton sévère au reste de la classe de terminer de copier la définition. Lorsque l'attention générale s'est détournée de Karine, je peux m'approcher d'elle. Elle me regarde avec une grande dureté, je lui souris et lui dis:

 - On va plutôt dire que tu as été une surprise? Une belle surprise?

 
A la manière dont ses prunelles continuent de me transpercer, je comprends qu'il n'en est rien.

Par Jo - Publié dans : Le plus beau métier du monde - Communauté : L'écriture dans tous ses états
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