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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

Evidence ...

 

 

« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

Mercredi 4 mars 2009

Louis était un enfant grassouillet, sale et antipathique.

Noyés dans une fratrie de huit enfants, solidaires dans l’infortune, ses frères et lui s’élevaient les uns les autres. Leur mère n’avait de maternelle que la fonction reproductrice : elle enchaînait les grossesses, les accouchements puis, quand le plus jeune faisait mine d’aspirer à l’autonomie en apprenant à marcher, elle se détournait de lui pour tomber enceinte de nouveau. Le rejeton était volontiers récupéré par la horde d’enfants débraillés et poussait comme il pouvait en regardant le nouveau bébé devenir l’objet exclusif de l’attention qu’il monopolisait naguère.

L’école servait essentiellement à le sortir de l’appartement familial où il était livré à lui-même. Il n’y a acquis que peu de connaissances et faisait preuve d’une fermeté résolue à ne rien apprendre de nouveau. Aussi son passe-temps favori était-il de saboter les cours auxquels il assistait. Il faisait preuve, dans cette entreprise, d’une imagination et d’une ingéniosité telles qu’elles lui auraient permis de faire des merveilles s’il avait voulu les utiliser à des fins plus louables.

Louis avait, bien entendu, commencé par les scènes classiques, jouées et rejouées par des générations de garnements enthousiastes : il se moquait des patronymes de ses camarades agacés, poussait des cris étranges évoquant tantôt le grognement du cochon, tantôt le canard cancanant. Fréquemment, donc, j’étais en classe, les élèves levaient la main avec enthousiasme tandis que Louis, en retrait, rythmait la leçon tel un étrange métronome de ses « Groink ! Groink ! ».

 

-         D’après la carte, poursuivais-je, stoïque, quelles sont les régions les plus pauvres ?

 

Groink !

 

Aline, hésitante, peinait à se lancer dans la concurrence des bruits de la ferme.

-         Oui, Aline, c’est à toi, essayais-je de l’encourager.

 

Groink !

 

-         Euh … geignait Aline, définitivement déstabilisée.

-         Bon. Quelqu’un d’autre ?

 

Groink !

 

Héroïque, Steeve nous donna la bonne réponse.

-         Oui, c’est ça. Prenez maintenant le livre page …

 

« Hi-han ! » a brait Louis.

 

Surprise par la cassure de la routine acoustique, je relevai la tête. Louis, triomphant, souriait de toutes ses dents.

Excédée, je finis par prendre son carnet de correspondance. Louis s’en empara à la fin de l’heure, déchiffra tout en s’éloignant l’observation jetée là avant de revenir contester.

-         Non mais m’dame, j’ai pas fait hi-han ! Pourquoi vous marquez que j’ai fait hi-han ?

-         Bien sûr que tu as fait « hi-han ».

Louis me fixait. Il m’avait attirée dans son arène.

-         J’ai pas fait hi-han, affirme-t-il. J’ai fait han-han.

Voilà qui change tout.

 

 

Souvent, Louis venait au collège sans matériel. Il approchait jusqu’à mon  bureau juste pour brandir son sac à dos et prouver ainsi qu’il était bien vide. Le méfait vérifié, je lui ordonnais bien vite de regagner sa place : Louis traversait alors la salle d’un pas lent et chaloupé, faisant osciller ses imposantes fesses de gauche à droite tout en chantant : « J’ai pas mon livre aujourd’hui ! Oooooh non, non, j’ai pas mon livre aujourd’hui, ooooooohhhhoooooo ».

Yeah.

 

Parfois, je l’excluais. Il trouvait ça très bien, et recommençait son cirque le cours suivant avec une énergie redoublée, dans l’espoir de bénéficier du même traitement.

Le faire travailler était impossible, l’écarter du groupe restait une solution de facilité non viable à terme. Il me fallait l’ignorer.

Je l’avais tenté de nombreuses fois, mais Louis avait l’imagination aussi malicieuse que fertile, et entre nous avait tôt fait de s’installer le jeu de celui qui cèderait le premier.

 

Groink ! Hi-han ! Il fallut apprendre à composer avec ces bruits comme on supporte un marteau-piqueur gênant, en période  de travaux. La nuisance contre laquelle on ne peut rien. Groink. Evidemment, la maîtrise de soi est nécessaire. Hi-Han. Ne pas montrer qu’on est exaspéré. Ne pas craquer. Groink. Ne pas le tuer. Enfin, la sonnerie. Cocorico.

 

Au fil des semaines, Louis s’éteignait. Je crus qu’il s’était finalement résigné à être aussi transparent et frustré qu’un spectre invisible. Je faisais travailler ses camarades. Ceux-ci parvenaient même, suivant mon exemple, à oublier l’agitateur du fond de la classe.

Louis était malheureux. Pas parce qu’il n’apprenait rien à l’école, pas parce que l’on renonçait à lui prendre la main pour le faire avancer, non. Louis souffrait d’avoir perdu son public, d’avoir perdu l’exaspération,  la colère d’autrui, celle qui lui montrait qu’il était là, qu’il existait, celle qui l’empêchait d’affronter ses immenses lacunes et, sans doute, sa solitude.

D’une certaine manière, nous avions fermé la porte, ne laissant Louis regarder par la fenêtre que parce que nous n’avions pas de volets.

Avachi, somnolent, Louis semblait apprivoisé.

 

C’est confiante que je guidais désormais mes ouailles. Hop un exercice, on corrige en vert, voilà une définition, on reprend un stylo noir. Et soudain, ma voix s’étrangla. Au fond de la classe, Louis était agenouillé sur la table, la tête pendant dans le vide près du dos de l’élève installé devant lui, dans une position à mi-chemin entre la prosternation et l’agonie. Il avait levé ses fesses le plus haut possible, de telle sorte que son fessier massif surplombait la classe.

Rien à faire. Imperturbable, je refusais obstinément de déclarer forfait devant les fesses exposées d’un gamin de onze ans. Les élèves jetaient des œillades un peu inquiètes en direction de Louis tout en se demandant quel genre de prof pouvait laisser faire pareille énormité.

Je poursuivais. Louis ne bougeait pas.

 

-         Bien, vous allez maintenant sortir vos crayons de couleur ….

 

-         Madââââme ! hurla Louis.

 

-         Il faut combien de couleurs différentes ? demanda Gilbert.

 

-         Au moins trois : un rouge, un bleu et un vert.

 

« Madâââââââme ! »

 

-         Il faut coller la carte ?

-         Oui, sur la page de droite.

 

« Madâââââââââme ! »

 

 

Les cris déchirants ne tarderaient pas à attirer l’attention de mes collègues. Il fallait le faire cesser.

« Madâââââââââme ! »

 

Ne pas parler sans avoir préparé l’altercation. Savoir quoi dire. Gérer le conflit. Sauver la face.

 

« Madââââââââââme ! »

 

J’allais devoir l’exclure. Que faire d’autre ? 

 

Et, au moment où j’allais admettre ma défaite, Louis, sentant la déroute de l’adversaire, m’acheva :

 

-         Madââââââââme, j’ai mal au UC* !   

 

 

Il releva enfin la tête et planta ses yeux dans les miens. Puis, savourant le silence consécutif au sabotage du cours, pour la première fois depuis des mois, il sourit.

 

 

 

 

 


 

 

 

La définition du jour

* « UC », « UQUE » : terme de verlan (à l’envers) signifiant « cul ». Désigne le postérieur d’un être humain.

 

Par Jo - Publié dans : Le plus beau métier du monde - Communauté : L'écriture dans tous ses états
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Lundi 26 janvier 2009




Claire est une adorable fillette. Elle est jolie, gracile, de longs cheveux bruns et un sourire enchanteur qui l'érige en icône absolue de l'Innocence enfantine.

C'est aussi une bonne élève, qui arrête de bavarder si lui fait la remarque, s'applique quand elle doit faire un exercice, la petite que l'on félicite, que l'on encourage, que l'on regarde grandir avec une certaine foi en l'avenir..

Contrairement à d'autres qui, déjà, se muent en adolescentes renfrognées, Claire demeure une petite fille. Elle a une voix douce, un regard timide, elle semble si fragile.

En même temps, de cette toute petite chose se dégage une vraie personnalité. Elle semble à l'aise, a des amies, n'hésite pas à prendre la parole, pourvu qu'elle ait quelque chose à dire.

 

Elle est toujours là, Claire. Je n'ai pas le souvenir qu'elle ait manqué un seul jour. Lorsque les élèves entrent, elle se dirige immanquablement vers sa table, reste debout jusqu'à ce que je donne l'ordre de s'asseoir, puis elle sort ses affaires et attend, disciplinée, le silence des moins sage. Claire est tellement là que je ne la remarque plus.

 

 

Aujourd'hui, pourtant, Claire était absente. Elle n'était pas là et je ne l'ai pas remarqué tout de suite. Il a fallu que deux de ses amies viennent me trouver, un peu gauches, un peu émues, pour me dire que Claire ne viendrait pas. « Un problème familial » m'a-t-on dit.

« Ce n'est pas trop grave j'espère ? » ai-je demandé distraitement, imaginant quelque événement sans conséquence.

 

Claire était absente et c'était la première fois.

Elle reviendra demain ou dans quelques jours, elle reprendra sa place habituelle, le monde aura l'air d'avoir si peu tourné, et pourtant. Je ne pourrai plus la regarder sans voir la béance qu'elle porte désormais en elle.

 

 



Claire ne sera plus jamais la même.

Sa mère est morte ce week-end.

Par Jo - Publié dans : Le plus beau métier du monde - Communauté : L'écriture dans tous ses états
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Mercredi 15 octobre 2008

Les yeux baissés, Karine écoute mon cours d'une oreille un peu distraite. Elle bavarde de temps en temps avec sa voisine, tressaille lorsque je la reprends avant de se perdre à nouveau dans de mystérieuses pensées.

Aujourd'hui, nous parlons de la population mondiale, de l'évolution démographique qui n'est sensiblement pas la même selon la région du monde où l'on se trouve. Nous analysons cartes et graphiques, nous commentons, les élèves participent. Karine ne dit rien.

Les enfants constatent qu'en Afrique, le nombre d'enfants par femme est plus élevé qu'en Europe. Enthousiastes, ils cherchent les causes, élaborent des hypothèses parfois farfelues, creusent leurs jeunes méninges pour apporter à l'auditoire  la clé de l'énigme. Et enfin, victoire ! Ils trouvent.
- Ben les femmes en Afrique elles mettent pas de capote!

Rires gras, gloussements gênés, protestations effarouchées chassent le studieux silence.

Nous reformulons soigneusement, écrivons la définition de « moyens de contraception » sur le cahier, quand Karine, sortie de sa réserve, s'exclame bruyamment : « Mais n'importe quoi ! Ca marche pas ! »

- Comment cela, «ça ne marche pas»? Quoi donc?
- Ben la pilule, quoi, les préservatifs, tout ça, ça ne marche pas!

Doctement, je lui sers les statistiques qui avoisinent les 100 %, fusille du regard l'affreux du fond qui fait tournoyer son équerre autour d'une règle et m'apprête à poursuivre lorsque Karine, accrochée à son idée, insiste :
- Mais Madame, moi par exemple, vous voyez, je suis une erreur.

 Je la dévisage, cette petite fille aux grands yeux tristes. Elle dit cela avec beaucoup de conviction, comme si elle énonçait une évidence : un erreur, elle est une erreur, son existence est une erreur.
Karine a onze ans. 

Si elle le décèle dans mon regard à la fois estomaqué et attendri, elle ne comprend sans doute pas le sentiment qui m'envahit alors. Gênée par ces paires d'yeux qui se sont arrêtés sur la petite tandis qu'elle expose inconsidérément son intime fêlure, je demande d'un ton sévère au reste de la classe de terminer de copier la définition. Lorsque l'attention générale s'est détournée de Karine, je peux m'approcher d'elle. Elle me regarde avec une grande dureté, je lui souris et lui dis:

 - On va plutôt dire que tu as été une surprise? Une belle surprise?

 
A la manière dont ses prunelles continuent de me transpercer, je comprends qu'il n'en est rien.

Par Jo - Publié dans : Le plus beau métier du monde - Communauté : L'écriture dans tous ses états
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Dimanche 4 mai 2008

Lire la première partie

 
La principale agit conformément à ce que j’imaginais : pleine de colère contenue, elle saisit aussitôt son téléphone pour joindre la mère de Clément. Celle-ci n’était pas disponible. Elle auditionna séparément Lola et ses camarades, pour constater que leurs récits concordaient et étaient par conséquent parfaitement cohérents.

En peu de temps, le collège entier fut au courant de l’événement : la CPE, les surveillants, quelques profs qui passaient par là. Les élèves, multiples oreilles espionnes le surent aussi, sans doute.

Lola, dans le couloir, attendait sur une chaise. Plus le temps passait et plus elle baissait la tête, plus elle se recroquevillait comme une tortue désemparée de ne pas trouver de carapace. Tout le monde lui jetait des oeilllades tantôt étonnées, tantôt compatissantes, toutes déplacées.

 

Ce jour-là, je rentrai avec l’assurance que la situation serait prise en main.

« Bon, avait dit la principale, je vais téléphoner aux parents de Lola et je vais tâcher de convoquer un conseil de discipline pour Clément ». J’entendis la CPE s’étonner : « Un conseil de discipline ? A cette période de l’année ? ». Mais la principale lui fit un geste discret pour lever l’objection et la réduire au silence. Elle posa ensuite une main presque maternelle sur mon épaule, me félicita pour mon investissement et ma prompte réaction avant de me souhaiter de bonnes vacances. Il restait deux jours pendant lesquels les cours étaient assurés normalement, mais mon emploi du temps ne m’imposait pas de revenir.

Je partis donc, un peu chamboulée. Le lendemain, je préparais activement mon départ prochain vers une île de la Méditerranée aux plages sublimes, mais au milieu des rêveries où mer turquoise et bikinis tenaient la vedette, s’invitait inopportunément l’image d’une Lola perdue et humiliée. Lola et son bras meurtri. Lola, qui avait si longtemps gardé le silence, quand les attouchements avaient lieu, en toute impunité, dans l’enceinte de l’établissement.

 

Lorsque je contactai la principale, elle m’assura que les parents de Lola avaient porté plainte contre Clément, que celui-ci serait convoqué par les services de police et qu’il passerait en outre en conseil de discipline à la rentrée de septembre.

 

Voilà. J’avais fait mon travail, signalé l’incident, je pouvais partir en vacances l’esprit tranquille. Avant cela, je voulus tout de même prendre des nouvelles de la petite Lola et lui téléphonai.

Ce fut sa maman qui répondit. Je me présentai et enchaînai :

-         Voilà, suite à l’incident, je voulais savoir comment allait Lola …

-          L’incident … ?

 

Blanc.

 

-         L’incident ? répéta-t-elle avec une pointe d’insistance.

-         Vous n’avez pas été contacté par la principale du collège ? demandai-je, prise d’un affreux doute.

-         Ah non, pas du tout, répondit, conformément à mes craintes, la mère de Lola.

 

Sans voix. J’étais sans voix. Deux minutes auparavant, ma supérieure me disait que tout était réglé, que la famille avait déjà porté plainte… Elle aurait osé me tenir pareil discours, avec un extraordinaire aplomb alors qu’elle ne s’était jamais entretenue avec les parents de Lola ?

Je fus obligée de cogiter à toute vitesse. Il fallait que là, tout de suite, j’improvise une annonce aussi difficile, sans avoir eu le temps de réfléchir au préalable à la meilleure manière d’informer la famille. Désemparée tout en grondant d’une sourde colère, je restai là, le téléphone dans  la main, coite.

La mère de Lola vint à ma rescousse :

-         Personne du collège ne m’a téléphoné avant vous, mais hier, Lola m’a expliqué ce qui était arrivé.

 

Ouf.

 

 

Je sus par la suite que la principale s’expliqua avec les parents surpris qu’on leur ait caché un incident aussi grave. Elle leur fit entendre raison très simplement : Lola était scolarisée dans ce collège grâce à une dérogation, car elle habitait une commune voisine, où les établissements scolaires avaient une épouvantable réputation. Que la famille s’entête dans la voie de la procédure, et c’en était fini de cette tolérance. Lola et ses frères iraient poursuivre leur scolarité dans le collège-ghetto  dont ils relevaient.

Alors la plainte fut retirée, le petit Clément grâcié et la jeune stagiaire Jo, fougueuse et écervelée, conspuée. De quoi s’était-elle donc mêlée ? Pourquoi avoir appelé Lola ? Pourquoi avoir incité la famille à porter plainte ? Quelle audace ! Quelle inconscience !

 

Cette année-là, formatrice par excellence, j’appris que la hiérarchie préfère parfois taire les problèmes plutôt que tenir la barre sur une mer agitée. Qu’importe que les fonds sous-marins soient jonchés d’épaves pourvu que la vague retombe aussitôt soulevée.

 

L’histoire ne dit pas quelle leçon Lola, du haut de ses douze ans, tira de sa mésaventure, si elle continua à chercher écoute et protection auprès de l’autorité dans les moments de détresse ou si, perplexe quant  aux effets vains d’une stérile agitation, elle perdit durablement confiance en autrui.

Par Jo - Publié dans : Le plus beau métier du monde - Communauté : L'écriture dans tous ses états
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Jeudi 1 mai 2008
 

Mes premiers élèves ont été photographiés avec une précision extraordinaire par une mémoire qui en a pourtant oublié de nombreux autres depuis. Je me revois terrassée par le trac, juste avant ma première heure de cours, la première des premières,  en train de revêtir le rôle du prof- qui ne m’allait pas du tout. Je me revois descendre les escaliers les jambes tremblantes, presque défaillantes, avant d’arriver devant eux. Mes élèves. Les premiers. Des cobayes qui s’ignoraient. Des êtres minuscules qui disparaissaient presque sous leur sac à dos et qui m’attendaient anxieusement, rangés dans une perfection presque militaire. Des sixième.

Je me souviens des battements de mon cœur qui résonnaient dans mes oreilles, de ce bruit assourdissant qui voulait me retenir à l’intérieur de moi-même. Et puis, au milieu de tous ces regards, j’ai croisé celui de Lola. Elle avait la tête un peu baissée et levait vers moi des yeux craintifs, presque suppliants. Devant l’angoisse de cette enfant qui, sortie du cocon de l’école primaire, découvrait un monde nouveau et un peu hostile, je me suis sentie obligée de lui offrir la solidité rassurante qu’on attend de l’adulte et je lui ai souri. Mais pas trop. Il fallait garder l’allure sévère qui inspire crainte et respect. Cela lui suffit, pourtant.  Aussitôt son regard s’illumina, et elle me rendit mon sourire avec la plus merveilleuse des spontanéités.

 

Cette année-là, je me suis posé mille questions. J’ai refait cent fois mes cours, testé de multiples façons d’aborder les choses, me suis remise en question au moins une fois par jour. J’ai connu les pleurs lorsque je distribuais des punitions bien méritées, les hordes de gamins qui m’entouraient à chaque fin de cours plutôt que de courir en récréation, la fin d’année qui me laissa le cœur serré face à la certitude de partir pour d’autres établissements moins favorisés. Ils étaient fabuleux, ces gosses : ils voulaient faire une pétition pour que je reste au collège, et étaient prêts à demander à leurs parents de se mobiliser eux aussi pour  faire pression sur le principal, le ministre, sur le président même pour que je sois leur prof en cinquième. Mes premiers élèves.

 

Cette année semble presque idyllique, de là où je la regarde, mais elle s’est achevée dans une amertume que jamais je n’ai retrouvée dans des atmosphères pourtant plus viciées.

C’était le 26 juin. La dernière fois que je les voyais. Je venais de terminer l’ultime heure de cours avec ces petits qui, déjà, montraient quelques signes de rébellion juvénile. M’apprêtant à partir, je fus rattrapée par un groupe de filles. Parmi elles, Lola avait un regard effrayé. Toutes semblaient gênées.

 

-         Madame, madame, il faut qu’on vous parle !

-         Oui ?

-         Regardez !

 

Et elle me montrèrent le bras de Lola tout rouge, strié de marques étranges qui semblaient correspondre à des doigts. La petite avait été empoignée fermement. Je lui demandai ce qui lui était arrivé et la gêne s’intensifia.

-         Euh… C’est Clément.

 

Ne comprenant pas, je réclamai des explications plus claires. L’une des élèves, excédée de tourner autour du pot, lança d’une traite :

-         Madame, c’est Clément. Avec Alan, Grégory et Mathieu, ils attrapent Lola dans les couloirs ou dans la cour et ils … ils la… enfin vous voyez quoi.

 

Je posai des questions pour bien saisir la gravité de l’acte.

-         Ben oui, quoi, ils la touchent, ils lui passent la main sous le tee-shirt, dans la culotte et ils… ils poussent des cris de jouissance.

Cette déclaration fut suivie de gloussements timides. Lola, elle, me dévisagea avec frayeur, essayant d’imaginer de quelle manière j’allais réagir. Je me tournai vers elle, lui demandai si c’était vrai. Elle confirma tout, me donna des détails. Cela faisait des semaines, des mois qu’elle était un souffre-douleur, un jouet pour ceux qui sentaient grandir en eux des envies et des besoins sexuels sans les cerner et encore moins les maîtriser. Elle n’avait jamais osé en parler à personne, évidemment. Elle parlait en prenant soin d’éviter mon regard, les joues aussi écarlates désormais que son pauvre bras meurtri. C’était Clément qui pelotait. Les autres, c’était pas grave, hein. Ils ne faisaient que la tenir.

Lola défendait ses immobilisateurs. Pour elle qui subissait avec horreur les mains de Clément sur son corps encore si enfantin, celles des complices ne lui semblaient par comparaison pas si criminelles.

 

Je rassurai Lola. Lui promis d’agir. Immédiatement, je fonçai en direction du bureau de la principale, une femme autoritaire et juste qui, je n’en doutais point, saurait sévir aussi bien que rassurer, pour que de tels abus, fussent-ils entre enfants, ne se reproduisent plus.

 

 

A suivre …

Par Jo - Publié dans : Le plus beau métier du monde - Communauté : L'écriture dans tous ses états
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