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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

25 août 2016 4 25 /08 /août /2016 14:11
Après les textes courts ...

... le roman.

26 juin 2014 4 26 /06 /juin /2014 01:48

tete-chauve.jpgIl y a des êtres comme ça, toujours aimables, gentils, avenants. Elle est de ceux-là.

C’est une grande femme parée de yeux immenses et d’une longue chevelure. Son dynamisme et son professionnalisme attirent tous ceux qui, affublés d’une bête à poils, souhaitent rafraîchir le look de leur compagnon à quatre pattes.

Sa boutique est exiguë mais conviviale. La porte est souvent ouverte, particulièrement en ce début d’été où les températures, agréables en matinée, grimpent sensiblement au cours de la journée. Une petite barrière en bois, garnie d’un fin grillage un peu cabossé, empêche les animaux désireux d’échapper au supplice de la douche de décamper. Les visiteurs sont toujours accueillis par des jappements impatients et des queues frétillantes. Chaque chien, le poil lustré et parfumé, attend son maître comme un sauveur, et malgré la déception de ne pas reconnaître la silhouette familière, la lueur d’espoir dans l’œil canin ne faiblit pas. Tout autre être humain que cette tortionnaire aux cheveux longs fera l’affaire, pourvu qu’on les tire de là.

Leur peur ne s’explique pas. Elle les cajole, la grande. Elle susurre des mots rassurants aux oreilles poilues tout en grattant la tête des canidés haletants. Toutefois, les asperger, les attacher puis les tondre des heures durant ne la rend que peu populaire aux yeux de son public.

Mme C., propriétaire d’une jolie chienne blanche au poil frisé aime bien Muriel la toiletteuse. Cela fait des années qu’elle lui est fidèle et que, quatre fois par an, elle lui confie sa précieuse compagne pour que celle-ci se fasse rafraîchir la fourrure. Il n’y a que Muriel  pour rendre la petite chienne si jolie, couper juste où il faut, ratiboiser le poil là où il est superflu tout en laissant la longueur suffisante pour souligner l’élégance de la bête. Pour pas cher en plus. Avec un sourire en bonus, une petite conversation non facturée, un échange aimable en ce monde de bêtes. Mme C. est ravie et recommande chaudement la grande femme aux doigts de fée.

Ce jour-là, cela fait presque deux mois que Mme C. a pris rendez-vous. Elle a du trop recommander le salon de toilettage : le voilà pris d’assaut par toutes les coquettes à chiens du quartier. Tant pis, elle attend. On ne change pas ses habitudes, Muriel est si efficace et si sympathique. Une semaine avant le rendez-vous, alors qu’elle voit se profiler la fin de la longue attente, le téléphone sonne. Muriel, du salon Ratiboise, lui demande si la petite chienne peut venir se faire coiffer deux jours plus tôt. Mme C. est bien embêtée. Deux jours plus tôt, ça ne l’arrange pas. Mais enfin, Muriel n’a jamais décalé ni annulé un rendez-vous, le moment est venu de se montrer conciliant et la nouvelle date est arrêtée. Mme C. change ses obligations, se rend disponible, et note soigneusement le jour et l’heure sur son agenda.

Le jour venu, rien ne se passe comme prévu. Monsieur C., qui doit conduire tout ce petit monde jusqu’à la boutique,  est retenu par des obligations professionnelles. Il se fait réprimander par madame excédée et promet de se hâter. A peine Monsieur C. a-t-il raccroché que le téléphone sonne à nouveau. C’est Muriel qui demande s’il est possible d’avancer le rendez-vous d’une demi-heure. Mme C., toute bienveillante qu’elle soit à l’égard de la gentille toiletteuse, se pique aussitôt, hérissée après l’altercation avec sa moitié. Non, c’est impossible.

Bien. Tant pis. L’heure est maintenue. 16h30 précises. Parfait.

 

Monsieur C. se fait attendre. Il arrive finalement, haletant, stressé, pour repartir aussitôt avec femme et chien, au doux rythme des récriminations de sa moitié. Malgré tous leurs efforts, et puisque rien ne sert de courir quand on est parti trop tard, ils arrivent devant le salon de toilettage avec exactement dix minutes de retard.

 

Devant la porte, et juste derrière la barrière, ils voient la longue silhouette de Muriel. Imposante, elle se dresse sur le pas de porte, les mains sur les hanches, parfaitement immobile sous le soleil de plomb. Dans la boutique règne un silence inhabituel. Point d’aboiements ou de glapissements. Monsieur et madame s’avancent, traînant une chienne apeurée qui se tortille au bout de la laisse pour déguerpir. Muriel ne cille pas, elle les laisse arriver jusqu’à elle. Sans un sourire, elle leur dit : « Vous êtes trop en retard ».

Mme C. s’excuse, s’attendant à voir Muriel s’écarter pour leur faciliter le passage. Celle-ci n’en fait rien. Elle reste là, immense, sévère, hostile, et répète d’une voix monocorde : « Vous êtes trop en retard. Je ne peux pas vous prendre. J’ai des obligations. ».

Mme C.,  qui bien qu’elle essaie d’être aimable ne manque jamais une occasion de régler ses comptes, s’emporte. Dix minutes de retard. Dix minutes ! Ca arrive, non ? Oui c’est du retard, mais trop …  ?  Trop pour être refusée comme une malpropre, après avoir attendu deux mois, après avoir accepté gentiment de décaler un rendez-vous alors même que cela compliquait sa petite vie, après …

 

Muriel bondit d’un coup. Son visage se retrouve à quelques centimètres seulement de celui de Mme C. qui se fige. Les yeux écarquillés, une lueur furieuse au fond des pupilles, elle la dévisage avec dureté. Les deux femmes se font face, et  le silence qui s’établit semble tout écraser. Puis Muriel attrape brusquement ses longs cheveux bruns, tire dessus d’un coup sec et arrache brutalement l’ensemble. Elle demeure silencieuse, les yeux durs, le crâne parfaitement lisse, la longue chevelure serrée entre ses doigts crispés. Mme C. observe ce visage inattendu, colérique, haineux et chauve comme si la douce toiletteuse s’était subitement métamorphosée en un catcheur enragé. 

 

« Voilà ! Voilà POURQUOI !!! » hurle Muriel aux deux clients médusés.

 

Puis, sans rien ajouter, elle leur tourne le dos, réajuste sa perruque sans plus leur accorder d’attention avant d’entrer dans sa boutique et d’en claquer la porte.

 

Monsieur et madame C., désormais plus attristés que choqués, ont tourné les talons, devancés par la petite chienne qui, ravie de s’en tirer à si bon compte, aurait, si elle l’avait compris, béni une si sombre maladie.

27 février 2010 6 27 /02 /février /2010 17:30


http://c590901.r1.cf2.rackcdn.com/images_thumb_cache/The_Beatles_Abbey_Road_Boxed_Mug_500_370_397_76.jpgIl y a deux ans, j’ai obtenu ma mutation, laissant derrière moi l’ambiance fielleuse de l’établissement où j’ai fait mes premières armes. J’ai avancé pour aller au contact d’autres élèves, d’autres vies, d’autres joies et d’autres difficultés. D’autres collègues.

La rencontre avec autrui : fascinante aventure humaine.

 

Ces Autrui-là, tout en ayant les particularités qui les rendent uniques, ressemblent pourtant à s’y méprendre aux précédents. Comme si la spécificité de chacun ne servait qu’à les rendre identiques à d’autres individus, innombrables, que caractérisait cette même spécificité. Ce qui semble nous distinguer des autres nous ramène finalement à la grande famille des êtres humains, tous uniques, tous semblables.

 

Dans cette salle des profs-ci, on s’y repose, on y déjeune, on se dispute et on se marre. Parfois on travaille. Moi, entre toutes ces activités, je bois du café.

Pour ce faire, j’ai apporté mon mug fétiche, celui qui me renvoie à la personne qui me l’a offert, celui qui chuchote à mon oreille de doux souvenirs que les autres n’entendent pas. Celui qui est à moi.

Après avoir bu mon café entre deux sonneries trop rapprochées, je le rince et le pose sur l’évier toujours sale, toujours encombré, de l’antre professoral.

 

Un jour, cependant, ma tasse a disparu. Comme ça, sans crier gare.

Volatilisé, le contenant de l’élixir magique qui diluait angoisses et fatigue et me permettait de repartir, résignée mais guillerette, vers la salle de classe où travail et efforts se conjuguent dans un déploiement d’énergie un peu vain. Evaporé. Evanoui.

A grands cris, je demandai des comptes à l’assemblée, laquelle me répondait tantôt par un mutisme interrogateur, tantôt par une indifférence agacée, ou bien avec un sourire moqueur. Quoi, une tasse ? Toute cette indignation récriée, toutes ces vociférations haineuses pour une simple tasse ? Elle était belle cette tasse ? Elle était chère, au moins ?

Non, même pas. Mais c’était la mienne.

 

Pendant des semaines, je ne décolérai pas, cristallisant dans la disparition de cette tasse toute ma détestation des travers d’autrui.

Une collègue vint me trouver un jour, tout sourire, une tasse verte à la main, me priant d’accepter son présent, histoire de me réconcilier avec le monde enseignant, lequel n’était pas constitué que d’infâmes voleurs. Je lui souris, la remerciai chaudement sans oser lui révéler que j’avais le vert en horreur, tout en étouffant la voix mauvaise qui me soufflait qu’elle pourrait bien être l’auteur repentant du larcin et que, par son offrande inattendue, elle essayait tant bien que mal de racheter sa faute.

 

Et puis, un soir, par mail, une autre collègue m’écrivit et passa aux aveux. Oui, c’était elle la voleuse. Elle me priait d’accepter ses plus plates excuses. Point. Sans aucune autre forme d’explication.

 

Le lendemain, ma tasse avait retrouvé sa place sur l’évier crasseux.

25 octobre 2009 7 25 /10 /octobre /2009 13:58
 

http://ruminances.unblog.fr/files/2010/05/cochon.jpgJe voudrais vous raconter comme mon nouveau collège est plein d’autrui(es) fascinants. Comme les événements qui s’y produisent sont surréalistes, parfois.

Je voudrais vous raconter le big boss, vous raconter son adjoint, vous parler des élèves. De quelques collègues. Des êtres captivants, tous autant qu’ils sont. Une magnifique réserve pour ce blog en hibernation.

Oui mais.

J’ voudrais bien.

Mais j’peux point.

 

Parce que je serais identifiée rapidement. Conspuée. Censurée. Blâmée. Livrée à la vindicte populaire d’une salle des profs outrée par la verve fielleuse de leur hypocrite collègue, sourire devant, clavier incisif derrière.

 

Je dois attendre que les Autres appartiennent (un peu) au passé pour vous les livrer en pâture. Patience. Mon stock se renouvelle à une vitesse qui m’effare moi-même.

 

En attendant, il y aura quelques petites histoires deci delà. Il n’est pas toujours nécessaire de regarder dans la porcherie pour voir des cochons.

24 juillet 2009 5 24 /07 /juillet /2009 01:07

null 

Le combat des féministes acharnées, chiennes de garde grondeuses et féroces, prêtes à montrer les dents et à en faire usage pour conquérir une égalité d’autant plus précieuse qu’elle a longtemps été opiniâtrement refusée par la gent masculine, m’est souvent apparu comme un peu excessif, un peu agressif, un peu enragé.

C’est sans doute que, née dans une décennie où les batailles les plus décisives avaient été remportées ou étaient sur le point de l’être, je pouvais jouir des fruits récoltés par mes aînées sans pour cela avoir souffert aucune peine, et même m’offrir le luxe de les mépriser un petit peu.

 

Pourtant, il y a de cela quelques semaines, le quotidien m’offrit la preuve que si la lutte n’avait pas été vaine, elle n’était pas non  plus terminée.

 

Ce mercredi-là, j’étais allée faire quelques courses dans une grande chaîne de supermarchés hard discount, lesquels, en ces temps de crise, rendent bien des services à la ménagère désargentée.

Une seule caisse était ouverte : il fallait donc s’armer de courage pour se glisser dans l’interminable file d’attente. Devant moi, une charmante fillette patientait en inventant mille activités ludiques avec les moyens du bord : aller à cloche-pied jusqu’au rayon des boites de conserve, contourner un panier à provisions, feindre que telle rangée de carreaux noirs, sur le sol, étaient en fait un dangereux précipice à éviter.

Ainsi évoluait-elle, toute guillerette et légère. Son père, solide gaillard presque chauve dont le marcel blanc épousait une bedaine déjà bien installée, avait le regard perdu dans le vague. Plus loin, une femme et son caddie entreprirent de se frayer un passage entre les clients qui attendaient. Il lui fallut pour cela s’arrêter pour laisser à la fillette le soin de terminer son jeu.

Tandis qu’elle sautillait gentiment au milieu de l’allée, son père intervint pour l’empêcher de barrer le passage. Il exigea de son enfant, avec force remontrances, qu’elle restât à ses cotés et ne bougeât plus. La petite, craintive, s’exécuta mais sa docilité n’adoucit pas la colère de son géniteur.

-         Mais enfin ! s’exclama-t-il,  arrête de  faire n’importe quoi !

 

Scène habituelle d’un quotidien qui nous est commun à tous.

 

J’écoutais d’une oreille distraite quand le ventripotent chef de famille crut bon d’ajouter, avec une exaspération redoublée :

-         Je sais que c’est féminin de faire n’importe quoi, mais quand même, ne sois pas comme tout le monde !

 

Je vis la petite se replier sur elle-même et terminer toute recroquevillée dans un coin, presque entièrement dissimulée derrière la volumineuse silhouette paternelle.

 

 

S’il y a, en effet, des femmes sottes et irréfléchies au point de faire croire aux malotrus que ces traits sont caractéristiques de leur sexe, il existe également des mâles qui montrent, derrière un paravent de virilité, comme celle-ci peut se substituer à l’intelligence.

 

4 mars 2009 3 04 /03 /mars /2009 00:12

Louis était un enfant grassouillet, sale et antipathique.

Noyés dans une fratrie de huit enfants, solidaires dans l’infortune, ses frères et lui s’élevaient les uns les autres. Leur mère n’avait de maternelle que la fonction reproductrice : elle enchaînait les grossesses, les accouchements puis, quand le plus jeune faisait mine d’aspirer à l’autonomie en apprenant à marcher, elle se détournait de lui pour tomber enceinte de nouveau. Le rejeton était volontiers récupéré par la horde d’enfants débraillés et poussait comme il pouvait en regardant le nouveau bébé devenir l’objet exclusif de l’attention qu’il monopolisait naguère.

L’école servait essentiellement à le sortir de l’appartement familial où il était livré à lui-même. Il n’y a acquis que peu de connaissances et faisait preuve d’une fermeté résolue à ne rien apprendre de nouveau. Aussi son passe-temps favori était-il de saboter les cours auxquels il assistait. Il faisait preuve, dans cette entreprise, d’une imagination et d’une ingéniosité telles qu’elles lui auraient permis de faire des merveilles s’il avait voulu les utiliser à des fins plus louables.

Louis avait, bien entendu, commencé par les scènes classiques, jouées et rejouées par des générations de garnements enthousiastes : il se moquait des patronymes de ses camarades agacés, poussait des cris étranges évoquant tantôt le grognement du cochon, tantôt le canard cancanant. Fréquemment, donc, j’étais en classe, les élèves levaient la main avec enthousiasme tandis que Louis, en retrait, rythmait la leçon tel un étrange métronome de ses « Groink ! Groink ! ».

 

-         D’après la carte, poursuivais-je, stoïque, quelles sont les régions les plus pauvres ?

 

Groink !

 

Aline, hésitante, peinait à se lancer dans la concurrence des bruits de la ferme.

-         Oui, Aline, c’est à toi, essayais-je de l’encourager.

 

Groink !

 

-         Euh … geignait Aline, définitivement déstabilisée.

-         Bon. Quelqu’un d’autre ?

 

Groink !

 

Héroïque, Steeve nous donna la bonne réponse.

-         Oui, c’est ça. Prenez maintenant le livre page …

 

« Hi-han ! » a brait Louis.

 

Surprise par la cassure de la routine acoustique, je relevai la tête. Louis, triomphant, souriait de toutes ses dents.

Excédée, je finis par prendre son carnet de correspondance. Louis s’en empara à la fin de l’heure, déchiffra tout en s’éloignant l’observation jetée là avant de revenir contester.

-         Non mais m’dame, j’ai pas fait hi-han ! Pourquoi vous marquez que j’ai fait hi-han ?

-         Bien sûr que tu as fait « hi-han ».

Louis me fixait. Il m’avait attirée dans son arène.

-         J’ai pas fait hi-han, affirme-t-il. J’ai fait han-han.

Voilà qui change tout.

 

 

Souvent, Louis venait au collège sans matériel. Il approchait jusqu’à mon  bureau juste pour brandir son sac à dos et prouver ainsi qu’il était bien vide. Le méfait vérifié, je lui ordonnais bien vite de regagner sa place : Louis traversait alors la salle d’un pas lent et chaloupé, faisant osciller ses imposantes fesses de gauche à droite tout en chantant : « J’ai pas mon livre aujourd’hui ! Oooooh non, non, j’ai pas mon livre aujourd’hui, ooooooohhhhoooooo ».

Yeah.

 

Parfois, je l’excluais. Il trouvait ça très bien, et recommençait son cirque le cours suivant avec une énergie redoublée, dans l’espoir de bénéficier du même traitement.

Le faire travailler était impossible, l’écarter du groupe restait une solution de facilité non viable à terme. Il me fallait l’ignorer.

Je l’avais tenté de nombreuses fois, mais Louis avait l’imagination aussi malicieuse que fertile, et entre nous avait tôt fait de s’installer le jeu de celui qui cèderait le premier.

 

Groink ! Hi-han ! Il fallut apprendre à composer avec ces bruits comme on supporte un marteau-piqueur gênant, en période  de travaux. La nuisance contre laquelle on ne peut rien. Groink. Evidemment, la maîtrise de soi est nécessaire. Hi-Han. Ne pas montrer qu’on est exaspéré. Ne pas craquer. Groink. Ne pas le tuer. Enfin, la sonnerie. Cocorico.

 

Au fil des semaines, Louis s’éteignait. Je crus qu’il s’était finalement résigné à être aussi transparent et frustré qu’un spectre invisible. Je faisais travailler ses camarades. Ceux-ci parvenaient même, suivant mon exemple, à oublier l’agitateur du fond de la classe.

Louis était malheureux. Pas parce qu’il n’apprenait rien à l’école, pas parce que l’on renonçait à lui prendre la main pour le faire avancer, non. Louis souffrait d’avoir perdu son public, d’avoir perdu l’exaspération,  la colère d’autrui, celle qui lui montrait qu’il était là, qu’il existait, celle qui l’empêchait d’affronter ses immenses lacunes et, sans doute, sa solitude.

D’une certaine manière, nous avions fermé la porte, ne laissant Louis regarder par la fenêtre que parce que nous n’avions pas de volets.

Avachi, somnolent, Louis semblait apprivoisé.

 

C’est confiante que je guidais désormais mes ouailles. Hop un exercice, on corrige en vert, voilà une définition, on reprend un stylo noir. Et soudain, ma voix s’étrangla. Au fond de la classe, Louis était agenouillé sur la table, la tête pendant dans le vide près du dos de l’élève installé devant lui, dans une position à mi-chemin entre la prosternation et l’agonie. Il avait levé ses fesses le plus haut possible, de telle sorte que son fessier massif surplombait la classe.

Rien à faire. Imperturbable, je refusais obstinément de déclarer forfait devant les fesses exposées d’un gamin de onze ans. Les élèves jetaient des œillades un peu inquiètes en direction de Louis tout en se demandant quel genre de prof pouvait laisser faire pareille énormité.

Je poursuivais. Louis ne bougeait pas.

 

-         Bien, vous allez maintenant sortir vos crayons de couleur ….

 

-         Madââââme ! hurla Louis.

 

-         Il faut combien de couleurs différentes ? demanda Gilbert.

 

-         Au moins trois : un rouge, un bleu et un vert.

 

« Madâââââââme ! »

 

-         Il faut coller la carte ?

-         Oui, sur la page de droite.

 

« Madâââââââââme ! »

 

 

Les cris déchirants ne tarderaient pas à attirer l’attention de mes collègues. Il fallait le faire cesser.

« Madâââââââââme ! »

 

Ne pas parler sans avoir préparé l’altercation. Savoir quoi dire. Gérer le conflit. Sauver la face.

 

« Madââââââââââme ! »

 

J’allais devoir l’exclure. Que faire d’autre ? 

 

Et, au moment où j’allais admettre ma défaite, Louis, sentant la déroute de l’adversaire, m’acheva :

 

-         Madââââââââme, j’ai mal au UC* !   

 

 

Il releva enfin la tête et planta ses yeux dans les miens. Puis, savourant le silence consécutif au sabotage du cours, pour la première fois depuis des mois, il sourit.

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

La définition du jour

* « UC » : terme de verlan (à l’envers) signifiant « cul ». Désigne le postérieur d’un être humain.

 

26 janvier 2009 1 26 /01 /janvier /2009 21:49

http://cdsp02.org/images/chaise_vide.jpg

Claire est une adorable fillette. Elle est jolie, gracile, de longs cheveux bruns et un sourire enchanteur qui l'érige en icône absolue de l'Innocence enfantine.

C'est aussi une bonne élève, qui arrête de bavarder si lui fait la remarque, s'applique quand elle doit faire un exercice, la petite que l'on félicite, que l'on encourage, que l'on regarde grandir avec une certaine foi en l'avenir..

Contrairement à d'autres qui, déjà, se muent en adolescentes renfrognées, Claire demeure une petite fille. Elle a une voix douce, un regard timide, elle semble si fragile.

En même temps, de cette toute petite chose se dégage une vraie personnalité. Elle semble à l'aise, a des amies, n'hésite pas à prendre la parole, pourvu qu'elle ait quelque chose à dire.

 

Elle est toujours là, Claire. Je n'ai pas le souvenir qu'elle ait manqué un seul jour. Lorsque les élèves entrent, elle se dirige immanquablement vers sa table, reste debout jusqu'à ce que je donne l'ordre de s'asseoir, puis elle sort ses affaires et attend, disciplinée, le silence des moins sage. Claire est tellement là que je ne la remarque plus.

 

 

Aujourd'hui, pourtant, Claire était absente. Elle n'était pas là et je ne l'ai pas remarqué tout de suite. Il a fallu que deux de ses amies viennent me trouver, un peu gauches, un peu émues, pour me dire que Claire ne viendrait pas. « Un problème familial » m'a-t-on dit.

« Ce n'est pas trop grave j'espère ? » ai-je demandé distraitement, imaginant quelque événement sans conséquence.

 

Claire était absente et c'était la première fois.

Elle reviendra demain ou dans quelques jours, elle reprendra sa place habituelle, le monde aura l'air d'avoir si peu tourné, et pourtant. Je ne pourrai plus la regarder sans voir la béance qu'elle porte désormais en elle.

 

 



Claire ne sera plus jamais la même.

Sa mère est morte ce week-end.

15 octobre 2008 3 15 /10 /octobre /2008 14:27

Les yeux baissés, Karine écoute mon cours d'une oreille un peu distraite. Elle bavarde de temps en temps avec sa voisine, tressaille lorsque je la reprends avant de se perdre à nouveau dans de mystérieuses pensées.

Aujourd'hui, nous parlons de la population mondiale, de l'évolution démographique qui n'est sensiblement pas la même selon la région du monde où l'on se trouve. Nous analysons cartes et graphiques, nous commentons, les élèves participent. Karine ne dit rien.

Les enfants constatent qu'en Afrique, le nombre d'enfants par femme est plus élevé qu'en Europe. Enthousiastes, ils cherchent les causes, élaborent des hypothèses parfois farfelues, creusent leurs jeunes méninges pour apporter à l'auditoire  la clé de l'énigme. Et enfin, victoire ! Ils trouvent.
- Ben les femmes en Afrique elles mettent pas de capote!

Rires gras, gloussements gênés, protestations effarouchées chassent le studieux silence.

Nous reformulons soigneusement, écrivons la définition de « moyens de contraception » sur le cahier, quand Karine, sortie de sa réserve, s'exclame bruyamment : « Mais n'importe quoi ! Ca marche pas ! »

- Comment cela, «ça ne marche pas»? Quoi donc?
- Ben la pilule, quoi, les préservatifs, tout ça, ça ne marche pas!

Doctement, je lui sers les statistiques qui avoisinent les 100 %, fusille du regard l'affreux du fond qui fait tournoyer son équerre autour d'une règle et m'apprête à poursuivre lorsque Karine, accrochée à son idée, insiste :
- Mais Madame, moi par exemple, vous voyez, je suis une erreur.

 Je la dévisage, cette petite fille aux grands yeux tristes. Elle dit cela avec beaucoup de conviction, comme si elle énonçait une évidence : un erreur, elle est une erreur, son existence est une erreur.
Karine a onze ans. 

Si elle le décèle dans mon regard à la fois estomaqué et attendri, elle ne comprend sans doute pas le sentiment qui m'envahit alors. Gênée par ces paires d'yeux qui se sont arrêtés sur la petite tandis qu'elle expose inconsidérément son intime fêlure, je demande d'un ton sévère au reste de la classe de terminer de copier la définition. Lorsque l'attention générale s'est détournée de Karine, je peux m'approcher d'elle. Elle me regarde avec une grande dureté, je lui souris et lui dis:

 - On va plutôt dire que tu as été une surprise? Une belle surprise?

 
A la manière dont ses prunelles continuent de me transpercer, je comprends qu'il n'en est rien.

4 mai 2008 7 04 /05 /mai /2008 11:40

Lire la première partie
http://www.destinationsante.com/IMG/jpg/enfant-violences.jpg
 
La principale agit conformément à ce que j’imaginais : pleine de colère contenue, elle saisit aussitôt son téléphone pour joindre la mère de Clément. Celle-ci n’était pas disponible. Elle auditionna séparément Lola et ses camarades, pour constater que leurs récits concordaient et étaient par conséquent parfaitement cohérents.

En peu de temps, le collège entier fut au courant de l’événement : la CPE, les surveillants, quelques profs qui passaient par là. Les élèves, multiples oreilles espionnes le surent aussi, sans doute.

Lola, dans le couloir, attendait sur une chaise. Plus le temps passait et plus elle baissait la tête, plus elle se recroquevillait comme une tortue désemparée de ne pas trouver de carapace. Tout le monde lui jetait des oeilllades tantôt étonnées, tantôt compatissantes, toutes déplacées.

 

Ce jour-là, je rentrai avec l’assurance que la situation serait prise en main.

« Bon, avait dit la principale, je vais téléphoner aux parents de Lola et je vais tâcher de convoquer un conseil de discipline pour Clément ». J’entendis la CPE s’étonner : « Un conseil de discipline ? A cette période de l’année ? ». Mais la principale lui fit un geste discret pour lever l’objection et la réduire au silence. Elle posa ensuite une main presque maternelle sur mon épaule, me félicita pour mon investissement et ma prompte réaction avant de me souhaiter de bonnes vacances. Il restait deux jours pendant lesquels les cours étaient assurés normalement, mais mon emploi du temps ne m’imposait pas de revenir.

Je partis donc, un peu chamboulée. Le lendemain, je préparais activement mon départ prochain vers une île de la Méditerranée aux plages sublimes, mais au milieu des rêveries où mer turquoise et bikinis tenaient la vedette, s’invitait inopportunément l’image d’une Lola perdue et humiliée. Lola et son bras meurtri. Lola, qui avait si longtemps gardé le silence, quand les attouchements avaient lieu, en toute impunité, dans l’enceinte de l’établissement.

 

Lorsque je contactai la principale, elle m’assura que les parents de Lola avaient porté plainte contre Clément, que celui-ci serait convoqué par les services de police et qu’il passerait en outre en conseil de discipline à la rentrée de septembre.

 

Voilà. J’avais fait mon travail, signalé l’incident, je pouvais partir en vacances l’esprit tranquille. Avant cela, je voulus tout de même prendre des nouvelles de la petite Lola et lui téléphonai.

Ce fut sa maman qui répondit. Je me présentai et enchaînai :

-         Voilà, suite à l’incident, je voulais savoir comment allait Lola …

-          L’incident … ?

 

Blanc.

 

-         L’incident ? répéta-t-elle avec une pointe d’insistance.

-         Vous n’avez pas été contacté par la principale du collège ? demandai-je, prise d’un affreux doute.

-         Ah non, pas du tout, répondit, conformément à mes craintes, la mère de Lola.

 

Sans voix. J’étais sans voix. Deux minutes auparavant, ma supérieure me disait que tout était réglé, que la famille avait déjà porté plainte… Elle aurait osé me tenir pareil discours, avec un extraordinaire aplomb alors qu’elle ne s’était jamais entretenue avec les parents de Lola ?

Je fus obligée de cogiter à toute vitesse. Il fallait que là, tout de suite, j’improvise une annonce aussi difficile, sans avoir eu le temps de réfléchir au préalable à la meilleure manière d’informer la famille. Désemparée tout en grondant d’une sourde colère, je restai là, le téléphone dans  la main, coite.

La mère de Lola vint à ma rescousse :

-         Personne du collège ne m’a téléphoné avant vous, mais hier, Lola m’a expliqué ce qui était arrivé.

 

Ouf.

 

 

Je sus par la suite que la principale s’expliqua avec les parents surpris qu’on leur ait caché un incident aussi grave. Elle leur fit entendre raison très simplement : Lola était scolarisée dans ce collège grâce à une dérogation, car elle habitait une commune voisine, où les établissements scolaires avaient une épouvantable réputation. Que la famille s’entête dans la voie de la procédure, et c’en était fini de cette tolérance. Lola et ses frères iraient poursuivre leur scolarité dans le collège-ghetto  dont ils relevaient.

Alors la plainte fut retirée, le petit Clément grâcié et la jeune stagiaire Jo, fougueuse et écervelée, conspuée. De quoi s’était-elle donc mêlée ? Pourquoi avoir appelé Lola ? Pourquoi avoir incité la famille à porter plainte ? Quelle audace ! Quelle inconscience !

 

Cette année-là, formatrice par excellence, j’appris que la hiérarchie préfère parfois taire les problèmes plutôt que tenir la barre sur une mer agitée. Qu’importe que les fonds sous-marins soient jonchés d’épaves pourvu que la vague retombe aussitôt soulevée.

 

L’histoire ne dit pas quelle leçon Lola, du haut de ses douze ans, tira de sa mésaventure, si elle continua à chercher écoute et protection auprès de l’autorité dans les moments de détresse ou si, perplexe quant  aux effets vains d’une stérile agitation, elle perdit durablement confiance en autrui.

1 mai 2008 4 01 /05 /mai /2008 00:42
 

http://cache.20minutes.fr/img/photos/afp/2007-12/2007-12-04/article_CPS.HRZ86.041207171916.photo00.photo.default-512x343.jpgMes premiers élèves ont été photographiés avec une précision extraordinaire par une mémoire qui en a pourtant oublié de nombreux autres depuis. Je me revois terrassée par le trac, juste avant ma première heure de cours, la première des premières,  en train de revêtir le rôle du prof- qui ne m’allait pas du tout. Je me revois descendre les escaliers les jambes tremblantes, presque défaillantes, avant d’arriver devant eux. Mes élèves. Les premiers. Des cobayes qui s’ignoraient. Des êtres minuscules qui disparaissaient presque sous leur sac à dos et qui m’attendaient anxieusement, rangés dans une perfection presque militaire. Des sixième.

Je me souviens des battements de mon cœur qui résonnaient dans mes oreilles, de ce bruit assourdissant qui voulait me retenir à l’intérieur de moi-même. Et puis, au milieu de tous ces regards, j’ai croisé celui de Lola. Elle avait la tête un peu baissée et levait vers moi des yeux craintifs, presque suppliants. Devant l’angoisse de cette enfant qui, sortie du cocon de l’école primaire, découvrait un monde nouveau et un peu hostile, je me suis sentie obligée de lui offrir la solidité rassurante qu’on attend de l’adulte et je lui ai souri. Mais pas trop. Il fallait garder l’allure sévère qui inspire crainte et respect. Cela lui suffit, pourtant.  Aussitôt son regard s’illumina, et elle me rendit mon sourire avec la plus merveilleuse des spontanéités.

 

Cette année-là, je me suis posé mille questions. J’ai refait cent fois mes cours, testé de multiples façons d’aborder les choses, me suis remise en question au moins une fois par jour. J’ai connu les pleurs lorsque je distribuais des punitions bien méritées, les hordes de gamins qui m’entouraient à chaque fin de cours plutôt que de courir en récréation, la fin d’année qui me laissa le cœur serré face à la certitude de partir pour d’autres établissements moins favorisés. Ils étaient fabuleux, ces gosses : ils voulaient faire une pétition pour que je reste au collège, et étaient prêts à demander à leurs parents de se mobiliser eux aussi pour  faire pression sur le principal, le ministre, sur le président même pour que je sois leur prof en cinquième. Mes premiers élèves.

 

Cette année semble presque idyllique, de là où je la regarde, mais elle s’est achevée dans une amertume que jamais je n’ai retrouvée dans des atmosphères pourtant plus viciées.

C’était le 26 juin. La dernière fois que je les voyais. Je venais de terminer l’ultime heure de cours avec ces petits qui, déjà, montraient quelques signes de rébellion juvénile. M’apprêtant à partir, je fus rattrapée par un groupe de filles. Parmi elles, Lola avait un regard effrayé. Toutes semblaient gênées.

 

-         Madame, madame, il faut qu’on vous parle !

-         Oui ?

-         Regardez !

 

Et elle me montrèrent le bras de Lola tout rouge, strié de marques étranges qui semblaient correspondre à des doigts. La petite avait été empoignée fermement. Je lui demandai ce qui lui était arrivé et la gêne s’intensifia.

-         Euh… C’est Clément.

 

Ne comprenant pas, je réclamai des explications plus claires. L’une des élèves, excédée de tourner autour du pot, lança d’une traite :

-         Madame, c’est Clément. Avec Alan, Grégory et Mathieu, ils attrapent Lola dans les couloirs ou dans la cour et ils … ils la… enfin vous voyez quoi.

 

Je posai des questions pour bien saisir la gravité de l’acte.

-         Ben oui, quoi, ils la touchent, ils lui passent la main sous le tee-shirt, dans la culotte et ils… ils poussent des cris de jouissance.

Cette déclaration fut suivie de gloussements timides. Lola, elle, me dévisagea avec frayeur, essayant d’imaginer de quelle manière j’allais réagir. Je me tournai vers elle, lui demandai si c’était vrai. Elle confirma tout, me donna des détails. Cela faisait des semaines, des mois qu’elle était un souffre-douleur, un jouet pour ceux qui sentaient grandir en eux des envies et des besoins sexuels sans les cerner et encore moins les maîtriser. Elle n’avait jamais osé en parler à personne, évidemment. Elle parlait en prenant soin d’éviter mon regard, les joues aussi écarlates désormais que son pauvre bras meurtri. C’était Clément qui pelotait. Les autres, c’était pas grave, hein. Ils ne faisaient que la tenir.

Lola défendait ses immobilisateurs. Pour elle qui subissait avec horreur les mains de Clément sur son corps encore si enfantin, celles des complices ne lui semblaient par comparaison pas si criminelles.

 

Je rassurai Lola. Lui promis d’agir. Immédiatement, je fonçai en direction du bureau de la principale, une femme autoritaire et juste qui, je n’en doutais point, saurait sévir aussi bien que rassurer, pour que de tels abus, fussent-ils entre enfants, ne se reproduisent plus.

 

 

A suivre …